Préface

On voulait tout à la fois, arts, sciences, littérature,
la vie flamboyait. On avait hâte de s’échapper
du vieux monde.

Louise Michel

Il y a cent quarante ans, brièvement, la Commune de Paris. En hommage, ce texte, qui mêle science, histoire et littérature (1) et dont la source est l’insistance qu’ont mise les Communards à mentionner la science dans leurs écrits.

Ceci n’est pas un roman: l’histoire et la science y sont traitées avec la rigueur qu’elles méritent, mais aussi de façon littéraire (2).

Ce texte a été conçu comme un livre et pas comme un blog. Qu’on le considère donc comme un roman-feuilleton. En particulier, les chapitres s’en affichent dans l’ordre de la lecture et pas dans l’ordre inverse. Les noms des chapitres sont des dates, et ces dates sont celles des lundis de 1871 et des séances de l’Académie des sciences, qui se tenaient le lundi après-midi. L’épilogue contiendra quelques explications. Le dernier article est, dores et déjà, une liste des sources et des références pour l’ensemble du texte (déjà ou pas publié).

Je suis tout à fait consciente que le confort de lecture n’est pas optimal. Je continue à chercher un éditeur. Pour le moment, tous les lecteurs qui m’ont fait le plaisir de lire ce texte l’ont aimé, je ne sais pas si les éditeurs auxquels je l’ai proposé l’ont lu, mais ils ne l’ont pas aimé, ça c’est sûr!

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(1) … beaucoup trop mélangé pour certains éditeurs, assez j’espère pour les lecteurs.

(2) avec pastiches, sextines, tautogrammes, monovocalismes, lipogrammes et autres… et une structure “mathématique” qui devrait se dévoiler au cours du texte (et qui est explicitée dans la postface et la table des matières).

13 mars

Soit. Mars à Paris. La Seine, qui ne charrie plus la glace de décembre. Les arbres dénudés. Le quai Conti, la coupole au centre, face à la cour carrée du Louvre, la façade en demi-cercle, les pavés. En ce temps-là, des lionnes de bronze aujourd’hui disparues.

Mais suivons un guide moderne. Le porche à gauche vers la cour d’honneur, la cour d’honneur elle-même, un carré à pans coupés, encore un porche, la deuxième cour, la porte à gauche, escaliers majestueux, deuxième étage, une première salle, à droite la bibliothèque de l’Institut, à gauche une vaste antichambre, salle des pas perdus, éclairée par trois grandes fenêtres, face à des tapisseries derrière une colonnade de marbre rose, un tapis vert aujourd’hui, sur un parquet clair, ces messieurs se saluent, échangent des nouvelles, signent la feuille de présence, on cause par groupes de deux ou trois, on finit par pénétrer dans la salle des séances, un long rectangle, environ quarante mètres, dit notre guide, haut de plafond, aussi haut que large, lambrissé, cinq grandes fenêtres mais placées si haut qu’elles éclairent assez peu, et s’asseoir dans des fauteuils verts, sous les bustes de marbre, chacun avait-il son fauteuil, sa place prescrite ? Une salle plus petite, au fond, aux fauteuils rouges, avec trois grandes fenêtres et, à droite, derrière une petite porte, un escalier en colimaçon permettant de quitter les lieux avec discrétion, sans passer devant l’huissier, car il y a un huissier pour fermer la porte de l’antichambre lors des réunions en comité secret.


Peu de courbes dans cette description, le demi-cercle de la façade et l’ellipse de la coupole, puis l’intérieur bien rectangulaire, pourtant les plafonds de l’antichambre et de la petite salle des séances sont en demi-cylindres, et un escalier en colimaçon dessine, tous les escaliers en colimaçon dessinent de belles courbes que l’on dit gauches et que l’on appelle des hélices.

L’aile du palais de l’Institut qui abrite les salles des séances a été ouverte en 1847, en un temps où les coniques n’étaient pas très populaires chez les architectes français.

Mais revenons à l’antichambre, dans laquelle nous pénétrons maintenant sur les pas des membres de l’Académie des sciences, ce lundi 13 mars 1871, peu avant trois heures, trois heures du soir, disait-on.

Déjà commencent les interrogations. Y eut-il besoin d’un peu de lumière ? Même s’il ne pleuvait pas, on sait que le ciel était très nuageux. Et ce jour-là, sur les tapis de la salle des pas perdus, parla-t-on du temps qu’il faisait ? L’hiver qui s’achevait avait été particulièrement rude. Comment les locaux étaient-ils chauffés ?

Parla-t-on encore des batteries prussiennes, toujours à proximité ? Se souvint-on des difficultés matérielles du siège ? Même ces messieurs avaient dû se résigner au pain bis puis au pain noir. Évoqua-t-on avec un petit frisson rétrospectif le rat, l’éléphant ou l’inconnu que l’on avait mangé en janvier, à portée d’oreille des bombardements, après le cheval d’octobre (excellent) et l’âne et le mulet de novembre (exquis mais réservés aux riches) ? Heureusement aucun membre de la compagnie n’avait été touché, les bombes prussiennes pourtant n’étaient pas tombées bien loin, sur le muséum même, dès les premiers jours. Lesquels avaient passé les mois du siège hors de Paris, à Bordeaux ou ailleurs ? Et, à propos, parla-t-on de l’École polytechnique, dont tous les élèves étaient à Paris, après un début d’année à Bordeaux, depuis quelques jours ? Échangea-t-on des nouvelles d’un confrère retenu prisonnier à Brême ?

Parla-t-on de politique ? Beaucoup de ces messieurs étaient conservateurs alors que Paris avait envoyé des élus républicains à l’Assemblée. Les humiliations, la proclamation au château de Versailles de l’Empire allemand, laissaient-elles déjà la place à l’inquiétude de l’agitation dans Paris ? S’étonna-t-on que “après cela” les gens du peuple se disent trahis et qu’ils fassent des choix absurdes ? L’un mentionna-t-il les barricades qui commençaient à fleurir, loin, à Montmartre, déjà devenue une forteresse ? Ou à Ménilmontant, mais savait-on bien où cela se trouvait? S’accorda-t-on à se rassurer de la présence prussienne ? Vingt mille soldats avaient défilé en bon ordre sur les Champs-Élysées le 1er mars, l’artillerie de la Garde nationale bloquant l’accès à la place de la Concorde, la Garde nationale était surtout composée d’ouvriers parisiens, plus inquiétante, cette racaille déguisée en soldats, que les beaux vainqueurs. Le ministre Jules Favre, qui voulait en finir avec les redoutes de Montmartre et de Belleville, allait s’entendre, disait-on, avec l’autorité prussienne. L’un s’effraya-t-il du drapeau rouge réapparu ici ou là et des masses faméliques qui l’arboraient ? Un autre exprima-t-il son anxiété devant le mouvement profond qui pousse la classe ouvrière contre les bourgeois ?


Le public participait-il à ces discussions ? Car il y avait du public. Certains de ces Messieurs les Membres de l’Académie des sciences donnaient d’ailleurs leurs rendez-vous dans l’antichambre.

Ils devisèrent aussi de science, certainement, l’un expliquant à un autre sa démonstration d’un vieux théorème, prenez une section conique, un autre pestant contre les expressions points circulaires à l’infini, droite à l’infini, il n’y a rien à l’infini qui nous échappe absolument, mais il était déjà presque trois heures, il fallait signer la liste d’émargement.

La liste d’émargement, un tableau préparé pour la réunion par un secrétaire, car c’était un secrétaire à cette époque ? Quand les secrétaires sont-ils devenus des femmes ? Quelqu’un avait tracé des lignes droites, horizontales parallèles, parallèles verticales, perpendiculaires, indiqué le titre

Ont assisté à la séance du Lundi 13 mars 1871
MM. les Membres de l’Académie des sciences soussignés,

numéroté les cases. Y avait-il une table ? Il y a aujourd’hui des tables, dit le guide moderne. Mais était-ce alors un lutrin? Un secrétaire recueillait-il les signatures ? Signait-on avec une plume ? En 1871, utilisait-on déjà des plumes métalliques et des porte-plumes ?
Il y a souvent des taches sur les listes d’émargement, un beau gros pâté, justement, ce 13 mars. Des défraiements étaient-ils déjà prévus pour les présents, de sorte qu’il fallait signer ?

Quarante personnes signèrent la liste d’émargement. Les années précédentes, en mars, on avait vu des séances auxquelles avaient participé plus de soixante académiciens. En mars 1871, la compagnie se composait de soixante-seize académiciens des sciences vivants (deux places étaient à pourvoir). La liste des présents commençait à peine à s’allonger, après les trente noms de la séance du 9 janvier, au pire moment du siège.

Et ce jour-là, qui donc était un lundi, c’était toujours un lundi, le coup de sonnette du président ouvrit la séance à trois heures, c’était toujours à trois heures, dans les fauteuils verts, sous les bustes de marbre et la frise dorée, sous les cartouches, que de noms, illustres ou oubliés, sous le plafond à caissons et les cinq fenêtres, on parla de peste bovine et de compas aéronautique, on écouta une note sur les groupes résolubles, on eut des informations sur l’introduction de l’iodate de potassium dans l’économie animale et sur la baleine des Basques, mais il fut aussi question de sujets d’actualité comme le traitement de la pourriture d’hôpital par la poudre de camphre ou la crémation pour éviter les effets funestes qui résultent de l’accumulation des cadavres à la suite des batailles.

Les séances elles-mêmes étaient publiques. Y avait-il du monde ce jour-là ? Y avait-il des habitués, qui venaient s’asseoir sur les banquettes vertes de la salle des séances pour assister aux disputes, dont certaines sont restées mémorables, qui animaient la salle ? Toujours est-il que ce jour-là la suite de la réunion fut “secrète”.

À cinq heures moins le quart, un huissier ferma donc la porte de l’antichambre. Ces messieurs ne s’étaient pas réunis en comité secret depuis le 31 octobre. Ils n’en commencèrent pas moins par adopter le procès-verbal de la réunion précédente. Puis l’on discuta une proposition “d’élargir le cercle [des] communications et délibérations [de l'Académie des sciences] et d’y faire entrer toutes les questions d’intérêt scientifique”. C’est Henri Sainte-Claire Deville, un spécialiste de l’aluminium et de sa production industrielle, assez connu à l’époque pour que le Barbicane de de la Terre à la Lune ait fait appel à lui six ans plus tôt pour le métal de son “obus” lunaire,

— Employer un autre métal que la fonte.

— Du cuivre ? dit Morgan.

— Non, c’est trop lourd ; et j’ai mieux que cela à vous proposer.

— Quoi donc ? dit le major.

— De l’aluminium, répondit Barbicane.

— De l’aluminium ! s’écrièrent les trois collègues du président.

— Sans doute, mes amis. Vous savez qu’un illustre chimiste français, Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir de l’aluminium en masse compacte.

C’est Henri Sainte-Claire Deville donc, légèrement en avance sur son temps, qui avait rédigé cette proposition. Au moins dix académiciens prirent la parole. Un homme politique, Félix Esquirou de Parieu, qui avait été ministre de l’Instruction publique et des cultes et qui avait fait voter la loi Falloux vingt ans plus tôt, assistait à la séance, comme membre de l’Académie des sciences morales et politiques, il fit lui aussi quelques observations. On renvoya la suite de la discussion à la prochaine séance.

Ainsi la réunion du comité secret dura-t-elle jusqu’à six heures et demie. Puis la porte s’ouvrit, ces messieurs sortirent de la salle, traversèrent l’antichambre, descendirent l’escalier majestueux, sortirent dans la cour rectangulaire, passèrent le premier porche pour entrer dans la cour d’honneur, passèrent le deuxième porche et rentrèrent chez eux.

La note du mathématicien Camille Jordan, Sur la résolution des équations les unes par les autres, presque huit pages, avec les tables de groupes résolubles, était trop longue, dépassait les limites réglementaires, mais on l’imprimerait quand même, avait-on décidé. Car la compagnie avait, cette année-là, peu de matière à publier. Le volume 72 des Comptes rendus, rendant compte des séances du premier semestre 1871, serait un des plus minces de l’histoire des Comptes rendus, à peine plus de neuf cents pages.

20 mars

Il faudrait les présenter, au moins en présenter quelques-uns. Choisissons six membres de la confrérie, six de ceux qui participèrent aux séances de ce mois de mars.

(a) Charles Hermite, pour commencer, car une telle personnalité mérite d’occuper la première place, un mathématicien, conservateur et clérical, bourgeois, oui, mais la plupart des académiciens étaient des bourgeois, et c’était le cas de tous les mathématiciens, il faudra attendre encore, attendre les effets de la troisième République, pour qu’un fils d’ouvrier, comme Henri Lebesgue en 1922 ou un fils de forgeron, comme Élie Cartan en 1931, vienne s’asseoir dans un fauteuil vert, un homme de pouvoir, oui, mais être membre de l’Académie des sciences était une position de prestige et de pouvoir. Charles Hermite, donc. Quarante-neuf ans en 1871 et qui avait passé la période du siège à Bordeaux où l’École polytechnique était repliée et où il avait donné son cours, du 2 janvier au 6 février. Les photographies lui donnent un air revêche, soit qu’il fût imbu de son importance ou tout simplement tourmenté, le mot “bourru” ne paraît pas lui convenir. Charles Hermite a entretenu une correspondance abondante avec plusieurs collègues en France ou à l’étranger, qui constitue aujourd’hui une inépuisable source d’informations. La guerre qui venait de s’achever a durablement marqué ce Lorrain. Un de ses titres de gloire, la démonstration de la transcendance de e, le fameux nombre

ne satisfait à aucune relation

était à venir, il publia cette démonstration deux ans plus tard, à l’âge de 51 ans, remarquons ici que l’idée qu’un mathématicien ne peut être productif qu’avant quarante ans est d’invention récente.

Nommons les cinq autres par ordre alphabétique.

(b) Joseph Bertrand, ensuite, sur le pouvoir duquel il y aurait beaucoup à écrire, tant du côté de ses liens familiaux avec le pouvoir financier, un euphémisme pour désigner le grand capital, par exemple avec la famille de banquiers Péreire, que du côté du pouvoir académique. Il était membre de l’Institut, puisqu’il se trouvait, en mars 1871, dans l’ovale (à vrai dire rectangulaire) que forment les fauteuils verts, mais sa plus grande période de pouvoir “académique” était encore à venir, non pas parce qu’il avait encore un théorème remarquable à démontrer, mais parce qu’il fut, trois ans après la fin de cette histoire, élu secrétaire perpétuel, perpétuel c’est-à-dire jusqu’à sa mort (il était pourtant aussi “immortel”, au sens de “membre de l’Académie française”) en 1900. Des théorèmes remarquables, il ne semble pas que, lui qui avait été un élève brillant et précoce, auditeur à l’École polytechnique à l’âge de 11 ans et reçu premier dans cette école à 17 ans, il en ait démontré beaucoup. Il est vrai que, auprès de la transcendance de e, l’étude de la série numérique


(dont il montra qu’elle était convergente si et seulement si α>1  ou α=1 et β>1, un exercice modérément intéressant pour étudiants de deuxième année), fait piètre figure. À vrai dire, il existe aussi des “courbes de Bertrand” et d’autres travaux de Joseph Bertrand, de sorte que le réduire aux “séries de Bertrand” est une légère injustice.

(c) Et puis Michel Chasles qui, si ceci était un roman, un roman banal avec un héros, serait ce héros. De Michel Chasles on disait beaucoup de choses. Qu’il avait entretenu une liaison avec une danseuse de l’Opéra, bien longtemps auparavant, mais qu’il vivait depuis en célibataire, qu’il ne buvait jamais de vin, qu’il avait été agent de change avant de devenir un géomètre supérieur, un titre qu’il méritait sans aucun doute puisque l’on avait créé pour lui une “chaire de géométrie supérieure” à la Sorbonne. Oui, on disait pas mal de choses à son sujet. Un homme âgé déjà, soixante-dix-huit ans, aimable, doux, paisible, indulgent, en particulier avec les élèves qu’il interrogeait pour le baccalauréat, naïf et confiant comme un enfant, un homme enfin à qui l’Académie des sciences servait de famille.

(d) Charles Delaunay, un fils de géomètre devenu professeur de géométrie puis astronome, l’air bon enfant sur les photographies, avec son visage large dont on disait qu’il ressemblait à la Lune, par imitation ajoutait-on. Car le mouvement de la lune était sa spécialité. Cinquante-cinq ans. Charles Delaunay avait maintenu l’activité de service public de l’Observatoire pendant le siège, les relevés météorologiques en particulier, Charles Delaunay continua à maintenir l’activité scientifique de l’Observatoire dans les circonstances difficiles créées par le second siège de Paris et la guerre civile qui s’annonçaient.

(e) Léonce Élie de Beaumont, comme les précédents un ancien polytechnicien, un géologue, théoricien des montagnes et auteur de la première carte géologique de la France. Il était secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, un des deux secrétaires perpétuels, ce qu’il resta jusqu’à sa mort en 1874. Il fut remplacé, on l’a sans doute compris, par Joseph Bertrand. Soixante-douze ans, peut-être déjà fatigué, nous verrons en tout cas que sa voix était assez faible. Son épouse, qui avait tenu salon et qui écrivait des poèmes (et qu’il convient de ne pas confondre avec Madame Leprince de Beaumont, qui, elle, écrivait des contes), était morte depuis quatre ans.

(f) Hervé Faye enfin. Cinquante-sept ans, professeur à l’École polytechnique et astronome lui aussi, dont une comète, qu’il avait découverte en 1843, porte le nom et continue à suivre sa trajectoire, conique comme l’exigent les lois de Kepler, et plus précisément dans ce cas elliptique, et à réapparaître tous les sept ans et demi. Hervé Faye fut un des premiers astronomes à utiliser la photographie, au cours de l’éclipse de soleil de 1858. Il était vice-président de l’Académie des sciences, faisant office de président, le président était empêché, ainsi Faye avait-il présidé toutes les séances depuis janvier.

Chemins.

Le 20 mars, comme cela avait déjà été le cas les deux lundis précédents, tous les six, Hermite, Bertrand, Chasles, Delaunay, Élie de Beaumont et Faye, assistèrent à la séance. Parce que la vie n’était pas limitée à l’enceinte du Palais de l’Institut, imaginons-les sur leur chemin vers le quai Conti. Le brouillard du matin s’était levé, mais il faisait encore assez frais. Ce 20 mars 1871, sur les boulevards et dans les rues, la circulation avait repris son activité habituelle.

Charles Hermite habitait-il déjà 2 rue de la Sorbonne ? Il pouvait prendre la rue des Écoles, tourner sur le boulevard Saint-Michel, le descendre jusqu’à la Seine en passant devant la fontaine où l’archange à l’épée symbolisait, comme on le savait en ce temps-là, le triomphe de la bourgeoisie sur le peuple de juin 1848, et longer le fleuve jusqu’à l’Institut. Ou encore traverser le boulevard Saint-Michel et prendre la rue de l’École de médecine, la rue de l’Éperon, la rue Saint-André-des-Arts, la rue des Grands-Augustins, puis les quais. Ou plus simplement la rue de l’École-de-Médecine, la rue Mazarine… Pouvait-on alors entrer dans l’Institut par l’arrière ?

Joseph Bertrand habita au 4 rue de Tournon, pratiquement à Saint-Sulpice, sa paroisse. Mais en 1871, sa maison, qui brûla en mai, était rue de Rivoli. Où exactement dans la rue de Rivoli ? Venant de droite ou de gauche, il passait peut-être par la cour carrée du Louvre et le pont des Arts, sûrement pas plus de dix minutes.

Michel Chasles venait du passage Sainte-Marie (qui prit le nom de rue Paul-Louis-Courier en 1879, un an avant sa mort). Par la rue du Bac, le quai Voltaire, le quai Malaquais, le quai Conti, vers la coupole, pas plus d’un quart d’heure, une promenade.

L’Observatoire, où habitait sans doute Charles Delaunay, puisqu’il y avait un logement de fonction pour le directeur, il y a toujours un logement de fonction pour le directeur, mais il y avait peut-être plus de personnels logés à l’époque, est un peu plus éloigné. Le chemin le plus direct, le long du méridien, s’imposait, mais Delaunay en ressentait-il l’urgence ? L’avenue de l’Observatoire, la traversée des jardins du Luxembourg où campait l’artillerie de la garde nationale, la rue de Seine, puis sous le porche pour faire l’économie d’un détour.

Secrétaire perpétuel, Élie de Beaumont logeait-il à l’Institut, dans l’aile de droite, du côté de la rue de Seine, au 25 quai Conti ? Où précisément ? Avait-il besoin de se munir de son parapluie ?

Ah! son parapluie ! Si vous le voyiez ! Il ne le quitte jamais,

disait-on. Aucun guide moderne ne pourrait nous le montrer, ouvrant des portes, traversant des paliers, montant ou descendant des escaliers dérobés (ou non), prenant (ou pas) le passage discret au-dessus du deuxième porche, entre ses deux œils-de-bœuf, pour arriver dans l’antichambre.

S’il habitait déjà Passy, Hervé Faye ne venait sans doute pas à pied. Prenait-il une voiture de place ? Ou l’omnibus “américain” qui reliait le pont de Sèvres au Palais-Royal ? Ou peut-être ce jour-là, exceptionnellement, parce que le printemps arrivait, à pied, une promenade ? La rue Benjamin-Delessert et la rue Beethoven jusqu’à la Seine, l’avenue du Général-Billy, le pont d’Iéna, le quai d’Orsay, le magasin central militaire, qu’y faisait-on en 1871, la manufacture de tabac du Gros-Caillou avec son fronton, son bas-relief, et les jeunes femmes qui s’y intoxiquaient, dont certaines sans doute devinrent de ces “pétroleuses”, que l’on craignit, haït et massacra, le quai Voltaire et le quai Malaquais.

Ces itinéraires inventés, à partir d’ailleurs d’adresses authentiques mais peut-être anachroniques, ces messieurs ont bien habité là, mais y habitaient-ils en 1871, voilà une question sans réponse, ces itinéraires passent sous silence, à cause du choix particulier des six académiciens suivis, le chemin, les chemins du Muséum à l’Institut, par la rue Jussieu, la rue Monge et les quais, ou le boulevard Saint-Germain, le boulevard Saint-Michel et les quais, ou encore par la rue des Écoles, la rue Saint-Jacques et les quais, qu’empruntèrent ce jour-là plusieurs autres participants. L’un d’eux décida-t-il pourtant, même si le détour ne s’imposait pas, de passer par le sommet de la montagne Sainte-Geneviève ? Vit-il bien une barricade appuyée à la grille du Panthéon et à la mairie du Ve arrondissement ? Était-elle vraiment armée de six canons de 7 ?

Séance.

Quarante-quatre académiciens des sciences signèrent la liste d’émargement le 20 mars. Un peu plus de la moitié de l’effectif, un maximum absolu, depuis janvier et jusqu’à juin. Beaucoup moins qu’en période normale, une soixantaine de présents en moyenne, les trois-quarts de ces messieurs, pour les séances de mars des années précédentes, mais plus que pendant les périodes creuses des vacances, une trentaine de signatures en août et septembre. La réapparition de plusieurs des membres fut notée par le Journal Officiel de la Commune. Toutefois, si c’est ce même jour, le 20 mars, que la Commune fit paraître le premier numéro du Journal Officiel, dont le Comité central avait pris le contrôle et que l’on appela bientôt “l’Officiel”, tout simplement, c’est seulement le 30 mars que l’Officiel publia cette nouvelle.

Et dans l’antichambre on ne put que congratuler Paul Thénard, membre de la section d’économie rurale, qui revenait de Brême où les Prussiens l’avaient retenu prisonnier, et lui exprimer l’inquiétude dans laquelle on s’était trouvé à son sujet. Le Journal Officiel publia aussi la déclaration qu’il fit d’une voix très émue.

On parla de l’actualité. L’un mentionna-t-il Victor Hugo, qui était venu à Paris pour enterrer son fils mort brutalement, il lui avait fallu traverser la place de la Bastille où, le savait-on, la barricade s’était ouverte pour laisser passer le cortège?

D’autres, ou les mêmes, commentèrent-ils le coup de force raté, le samedi à trois heures du matin, de Thiers et la prudente fuite que ce dernier avait prise dès quatre heures du soir le même samedi ? L’opinion qu’il s’était trémoussé dans quelque coin en donnant des ordres avant ce départ fut-elle émise ? L’évocation de la barricade suscita-t-elle des exclamations alarmées, effrayées, haineuses ? Quelqu’un exprima-t-il son dégoût devant les faces stupides et abjectes des gardes nationaux ? Un autre décrivit-il la défense de l’Hôtel de Ville, des barricades imaginez-vous, au pont Louis-Philippe, dans l’avenue Victoria, et à l’entrée des rues de Rivoli et du Temple ?

L’un ou l’autre se souvint-il des années 1830, temps où peut-être lui-même ou certains de ses amis s’étaient trouvés sur une ou pas loin d’une barricade ? C’était le cas de Faye lui-même, qu’Hermite classait parmi les cléricaux mais qui avait été exclu de l’École polytechnique en 1834 pour républicanisme, et de Le Verrier, qui avait fait du chemin (politique) depuis, choisissant sans hésiter le côté du pouvoir, mais on n’en parla sans doute pas, puisque Delaunay était là, on disait de Delaunay qu’il était toujours souriant et heureux, sauf lorsqu’il était question de Le Verrier. Il est possible que même Michel Chasles, lui si gentil, n’ait pas adoré Le Verrier. Le Verrier était une personne très désagréable, dit-on, il était dans sa nature de batailler, on lui avait d’ailleurs retiré la direction de l’Observatoire après trop de plaintes de ses collègues et la démission collective de quatorze astronomes en janvier 1870, pour la confier à Delaunay. D’autre part, il avait pris violemment parti contre Chasles dans une polémique qui s’était conclue à peine un an et demi plus tôt. On évitait en tout cas de parler de Le Verrier lorsque Delaunay était là. Delaunay était d’ailleurs presque toujours là. En ce mois de mars, Le Verrier, lui, n’était pas présent.

La Commune de Paris était proclamée depuis deux jours mais le savait-on ?

Peut-être Chasles essaya-t-il de parler de Pascal à un botaniste, quand un hexagone est inscrit dans une conique, n’importe quelle conique, mais il était déjà trois heures.

La séance commença. Au bureau, sous la statue de Colbert, Hervé Faye présidait. Il lut une lettre du président en titre, Victor Coste, qui écrivait du château de Résenlieu, “Résenbese”, est-il écrit dans le Compte rendu, la correction des épreuves aurait-elle été trop rapide ? Résenlieu donc, près de Gacé, dans l’Orne, où il dirigeait une ambulance internationale, établie dans le château. Hervé Faye transmit, la santé de Victor Coste était assez satisfaisante; il souffrait encore de ses yeux, fatigués, disait-il, par l’abus du microscope, il avait dicté plusieurs chapitres de son ouvrage, mais, ajoutait Faye, la lettre était de sa main,

ce qui annonce un progrès réel dans sa santé.

Puis on parla, on parla encore des malheurs qui étaient venus accabler la France, après lesquels l’impression de l’Annuaire du Bureau des longitudes avait repris. On parla de l’actualité scientifique, l’acclimatation du quinquina à la Réunion, l’utilité des moutons dans l’Égypte ancienne, l’ouverture du tunnel du Mont-Cenis, douze mille mètres de Bardonèche à Modane, la découverte à Bilk d’une nouvelle planète, ce qui ne signifie pas que cette planète était à Bilk mais que l’astronome qui l’avait découverte, un dénommé Luther, se trouvait à Bilk lorsqu’il l’avait aperçue, découverte annoncée par le Directeur de l’Observatoire, qui communiqua aussi les données météorologiques recueillies à l’Observatoire, dont c’était un des rôles depuis Cassini IV, rappela-t-il, sur l’hiver, le terrible hiver 1870–71, les observations avaient continué malgré les bombardements, il compara ces mesures, ses mesures, celles de l’Observatoire, à celles de Montsouris, les observations de Sainte-Claire Deville, ouvrant ainsi une polémique. Delaunay annonça aussi que la pyramide géodésique de Villejuif n’avait pas souffert de la guerre. La chute de neige du 16 mars 1870, le “bolide”, météore lumineux observé à Saintes trois jours plus tôt et à propos duquel l’Académie avait déjà reçu deux lettres, firent aussi l’objet de commentaires. L’étude d’un nouveau reptile, le nématoïde, au jardin des plantes, évoqua peut-être à ces messieurs feu le voisin éléphant, plus charnu et donc moins chanceux. Il y eut une autre dispute, les disputes étaient courantes, cette fois parce que quelqu’un, un Monsieur Champion, prétendait étudier les acides (séricique, laniginique) obtenus par la réaction des alcalis avec la laine ou la soie, ce que Chevreul, qui était présent et le fit remarquer, avait déjà fait avec Gay-Lussac plus de quarante ans auparavant. Il reste à mentionner les blessés de l’armée du Rhin et l’ergotine essayée sur eux et à laisser l’huissier fermer la porte à deux battants.

La réunion du comité secret ne dura pas moins d’une heure et demie. Jean-Baptiste Dumas, Secrétaire perpétuel, l’autre secrétaire perpétuel, proposa une “délibération”, sorte de motion, selon laquelle rien ne devait être modifié, et Charles Combes, de la section de mécanique, en proposa une, lui, selon laquelle rien ne devait être modifié. On décida de les autographier, ce qui était le mode de reproduction de l’époque, de les distribuer, et de renvoyer la discussion à quinzaine. C’est peu pour une heure et demie. On parla peut-être aussi d’autre chose.

Comme les tableaux météorologiques présentés par Delaunay faisaient partie de l’histoire du siège, l’Académie décida de les publier dans les Comptes rendus. C’est ainsi que nous savons quel temps il faisait chacun des soixante-douze jours de la Commune de Paris (sauf deux).

27 mars

Un Américain à Paris, Simon Newcomb, astronome et géomètre. Un regard extérieur? Peut-être pas tout à fait. Simon Newcomb séjournait à Paris pour, à l’Observatoire, observer et calculer. La Terre et le Soleil, en tête à tête avec Kepler, ce serait si simple, l’une dessinant une ellipse dont l’autre occuperait l’un des foyers. Mais ils ne sont pas seuls, et la présence en quelque sorte indiscrète de la Lune perturberait un tant soit peu cette belle harmonie. En ce temps-là, le grand spécialiste de la Lune et de son mouvement, c’était Charles Delaunay. Quant à Simon Newcomb, c’étaient les perturbations de ce mouvement, celui de la Lune, par les autres planètes, qui l’intéressaient.

Un Américain à Paris, Simon Newcomb, trente-six ans. Canadien à l’origine, il était devenu américain; il l’était déjà ou en tout cas habitait déjà les États-Unis pendant la guerre de Sécession — une guerre civile, d’un autre genre que celle qui allait commencer, qui avait commencé, mais une guerre civile quand même. C’est d’ailleurs à cette guerre qu’il avait dû son poste d’astronome à l’Observatoire de la Marine à Washington, obtenant la place laissée libre par quelqu’un qui avait démissionné par sympathie pour les confédérés.

L’histoire ne dit pas si Newcomb a rencontré Hermite ou Faye, mais c’est probable, un Américain, ce n’était pas si commun, en ce temps-là, Hermite, le mathématicien principal, Faye, un astronome en vue, avaient peut-être eu la curiosité de le voir. Il ne put pas les voir à l’Académie des sciences la semaine suivante. De Faye, on verra qu’il avait quitté Paris. Avant Newcomb. Car Newcomb n’est pas resté. À quelle date précise il a fui Paris et s’il a fui par crainte des barricades et de la Commune ou par peur des obus versaillais, l’histoire ne le dit pas non plus, elle se contente de noter qu’il n’avait pas fui les bombardements prussiens. Simon Newcomb, astronome américain, amateur d’algèbre, actif et aguerri, accueilli par l’Académie et accoutumé à ses alentours, affolé par l’ampleur de l’anarchie, accablé, familier de Faye, aux peu fictives facilités, fuyant frileusement la foison des fédérés faméliques, les farandoles de farouches fantassins fourbus, les fangeux et funestes faubourgs, fuyant la France.

Il connaissait forcément Delaunay, il n’y avait pas tant d’astronomes présents à l’Observatoire et ils se connaissaient tous, il aurait pu lui confier son manuscrit, ou venir le remettre entre les mains de Léonce Élie de Beaumont, le Secrétaire perpétuel. Mais non, il l’apporta lui-même à la séance du 3 avril, à laquelle il assista. Mais pas à celle du 27 mars. Cette semaine-là, il devait terminer de rédiger. Ensuite… Simon Newcomb, un expert, éreinté par l’écriture de son éblouissante ébauche, ému par l’envahissement des églises, effarouché par l’effervescence égalitaire, effrayé par l’émeute et les émeutiers, les directives douteuses, la discorde dramatique, le durable durcissement, la domination de la domesticité, les drôlesses dynamiteuses, décidant de disparaître, la dissolution donc la disparition.

Statue de Le Verrier à l'Observatoire de Paris

Puisqu’il est question ici d’astronomes, et puisqu’aussi nous avons mentionné, indépendamment il est vrai, Urbain Le Verrier et Jules Verne, signalons que l’astronomie, et en tout cas la mécanique céleste, était à la mode dans le public, comme le prouve le succès de de la Terre à la Lune, qui a déjà été cité, et de bien d’autres livres, et, il faut le dire, c’est en grande partie au triomphe de Le Verrier découvrant en 1846, “au bout de sa plume” (comme avait dit Arago, puisqu’en effet il en avait prévu l’existence et l’emplacement par un calcul), la planète Neptune que cette mode était due.

Ce jour-là, le 27 mars 1871, Le Verrier ne participa pas à la séance. Échangea-t-on des nouvelles dans l’antichambre? Malgré l’ordre donné par Versailles, les agents de change avaient décidé d’ouvrir la Bourse. La Banque de France était ouverte elle aussi. Les insurgés avaient assassiné, on le disait, deux généraux, peut-être trois. Mais les boutiques avaient rouvert, les cafés retrouvé leur clientèle. On pourrait à nouveau se promener dans le jardin des Tuileries, visiter les musées, fermés depuis le 4 septembre, cela se disait aussi. Le jeune Flourens avait été élu membre de la Commune, on avait bien fait, commentait-on sans doute, de lui interdire de donner des cours au Collège de France. Ces messieurs devisèrent-ils, tous savants qu’ils étaient, de ces signes troublants, simultanément, à quelques heures près, à la proclamation de la Commune, un bolide avait traversé la nuit (les bolides traversent la nuit, eux aussi), plusieurs nouvelles lettres en faisaient foi, la nouvelle planète qui avait été découverte à Bilk (des observations faites à Paris arrivaient à l’Académie des sciences), un tremblement de terre ébranlait la ville de Preston, dans le Lancashire, ce que l’Académie s’apprêtait à enregistrer avec calme comme un symptôme du temps, ainsi que l’apparition exceptionnelle d’une aurore boréale en Italie en février?

Trente-six académiciens signèrent la feuille de présence et pénétrèrent dans la salle des séances. Le premier qui apposa sa signature sur la feuille d’émargement fut un mathématicien, Joseph-Alfred Serret. Joseph Liouville, qui avait fabriqué, presque vingt ans auparavant, le premier nombre transcendant,


(les décimales aux places n!, c’est-à-dire 1, 2, 6, 24, 120, 720,…, sont des 1, les autres, toutes les autres, sont des 0) fut le neuvième académicien qui signa ce jour-là. Il s’était mis à l’abri pendant le siège, il s’y remit (à l’abri) pendant les horreurs de la Commune, comme il l’écrivit dans un de ses carnets, mais le 27 mars il était présent. Charles Hermite, comme c’était souvent le cas, peut-être arrivait-il régulièrement en retard, fut le dernier à inscrire son nom sur la liste. Hervé Faye, au fauteuil, présidait. La dispute entre l’Observatoire et Montsouris à propos des relevés de température suivait son cours; outre les phénomènes déjà évoqués dans l’antichambre, il fut question de la constitution physique du soleil (avec des figures), de la faune des dépôts littoraux, de la double réfraction elliptique du quartz, de la poussée des terres, un cas où le théorème de Cauchy ne s’applique pas, à ce moment, l’un ou l’autre des mathématiciens présents leva-t-il les yeux vers le buste de Cauchy? La description d’un système de ballons fut renvoyé à la commission des aérostats, il y avait donc une commission des aérostats. Tout ceci jusqu’à cinq heures, heure où ces messieurs se levèrent et quittèrent la salle des séances par l’antichambre et l’escalier majestueux.

Paris semblait apaisé, les élections communales devaient avoir lieu le lendemain. Il ne faisait pas beau mais le temps s’était franchement radouci, après le soleil tiède et clair de la veille. Il n’y eut pas de compte rendu de la séance dans l’Officiel, qui se contenta de noter, le 29 mars, que la séance, le vendredi précédent, d’une autre académie, celle des inscriptions et belles lettres, n’avait pas eu lieu, en signe de deuil après le décès d’un de ses membres.

3 avril

Résumé des épisodes précédents

En ce mois de mars 1871, Hermite, Bertrand, Chasles, Delaunay, Élie de Beaumont, Faye, six académiciens des sciences, se réunissent le lundi dans la grande salle des séances, quai Conti. Le siège par les Prussiens est terminé, la vie a repris à Paris. La Commune est proclamée depuis trois semaines.

Je dois le préciser ici, si Charles Hermite et Joseph Bertrand ne se sont pas toujours très bien entendus, peut-être parce que l’un était très au-dessus du lot et l’autre pas, ils étaient beaux-frères, Madame Hermite, je vous reparlerai de Madame Hermite, était née Louise Bertrand, elle était la sœur de Joseph.

Puisque j’en suis aux précisions, laissez-moi mentionner ici une relation peut-être plus cachée, entre Michel Chasles et Charles Delaunay, le premier auteur du Traité des coniques, un traité que l’on peut toujours lire, contrairement à celui de Pascal, qui a disparu, et l’autre empêchant, par le mouvement de la Lune, la Terre de tourner simplement sur une ellipse autour du Soleil, ce que je dis étant très exagéré, puisque la Lune aurait perturbé sans Delaunay, mais comment Delaunay aurait-il vécu sans la Lune, ça je ne le sais pas.

Car il y a un “je”, qui apparaît ici, je c’est moi, il y a quelqu’un qui raconte cette histoire, une narratrice qui dit je, moi, qui regarde Hermite et Bertrand, qui admire Chasles et Delaunay. Moi auteure avouée, aventureuse, audacieuse aussi, en cet avril avocate avertie de l’avenir, attentive à l’atmosphère, attristée par les attaques, ambulancière amatrice, brancardière badigeonnant et bandant les blessés baraqués et barbus, des baumes, sur les balafres, sur les blessures au bas-ventre, en badinant, batifolant, en bafouillant des balivernes, en balbutiant des bagatelles, barbaries de la bataille, bientôt bannis bientôt bagnards. Moi calculatrice compétente au caractère chaleureux, calligraphiant à la chandelle chiffres, cardinaux, un corollaire de Cauchy, crayonnant cercles, centres et circonférences, coniques et cardioïdes, mon cœur, cogitant, corrigeant, comptant, cherchant les concepts, le chaos déjà, débutante décidée et dégourdie, divisant ou démultipliant, découvrant de délectables différentielles, en déduisant des démonstrations, demoiselle donc, dame ! dangereuse et débauchée, demain la débâcle déjà le départ.

Entraînée par un guide improvisé, tout émoustillé à l’idée de me montrer son domaine, je suis montée jusqu’au sixième étage du bâtiment de l’autre côté de la cour, sous les toits, et j’ai regardé par la fenêtre, les deux salles, antichambre et petite salle des séances, chacune avec ses trois fenêtres et son toit semi-cylindrique, symétriques par rapport au rectangle imposant de la grande salle, avec ses cinq fenêtres. Mais c’était plus tard, bien plus tard, j’ai aussi visité l’antichambre et la grande salle des séances, et je me suis rendue sous la coupole, mais pour une cérémonie, pas pour une visite des lieux de la vie quotidienne, ou pour mieux dire, hebdomadaire.

Ce dont les savants avaient pu parler ce jour-là, ce qui concernait l’actualité et dont ils avaient parlé, je pouvais l’imaginer. La Commune réorganisait le service postal. La circulation était devenue possible sur la place de l’Hôtel de Ville, on avait enlevé les barricades. Pas pour longtemps. Ce qui était vraiment une guerre, entre Français, pas seulement, parce que la Commune avait un ministre hongrois et un général polonais, sans parler des Italiens, la guerre, en tout cas, avait éclaté entre Paris et Versailles. Le général polonais, Dombrowski, qui devint quelques jours plus tard le général en chef, il avait été condamné à mort par les Russes, cela se disait. Vraiment, mieux valait les Prussiens, ah! Dieu merci les Prussiens sont là, cela se disait aussi. La Commune avait décrété la remise aux locataires des trois termes d’octobre de janvier et d’avril, neuf mois perdus pour les propriétaires. On s’en inquiétait peut-être, on s’inquiétait certainement de la flottille de chaloupes canonnières portant le drapeau rouge, le drapeau rouge, sur le bassin en contrebas du quai Conti.

Parmi les choses à faire avant de mourir dont j’avais fait une liste, je voulais écrire un roman racontant mon expérience pendant la Commune de Paris, me souvenir,

[1]

je me souviens que c’est sur la barricade de la rue Myrrha que Dombrowski a été tué,

[2]

je me souviens que Victor Hugo a été élu membre de la Commune,

[3]

je me souviens que la Commune annula les trois derniers termes de loyer,

[5]

je me souviens que la Commune supprima les crucifix et madones des écoles, parce que leur présence offensait la liberté de conscience,

[6]

je me souviens que les institutrices recevaient le même salaire que les instituteurs (et je célèbre les femmes de ce temps · femmes de légende · telle excellente et ses textes révérés de ses élèves · telle revêt veste, béret et bretelles · telle est même sergente et défend ses frères · de venelle en venelle elles se pressent vers le Tertre · ensemble fédérés et fédérées se dressent · cernées échevelées blêmes · blessées lèvres desséchées · éventrées démembrées enchevêtrées enterrées · échec de ce bref présent · en cet enfer en même temps de cet éphémère été · et le ferment de l’éternel),

[11]

je me souviens que, dès avril, Victor Hugo avait écrit son poème Pas de représailles,

[14]

je me souviens que les francs-maçons avaient planté leurs étendards sur une barricade pour demander une trêve,

[18]

je me souviens que la Commune a fait démolir la maison de Thiers,

[23]

je me souviens qu’en mai les fédérés avaient réussi à hisser une batterie en haut de l’Arc de Triomphe,

[26]

je me souviens que c’est en référence au 10 août 1792 que la Commune prit ce nom,

[29]

je me souviens qu’avant même la fin des massacres, l’assemblée de Versailles avait voté la reconstruction de la colonne Vendôme,

[30]

je me souviens que le square de la tour Saint-Jacques était un véritable abattoir, et qu’on a fini par y brûler une partie des cadavres,

[33]

je me souviens de femmes du monde qui insultaient les prisonniers et les frappaient de leurs ombrelles,

[39]

je me souviens d’un papillon blanc sur une barricade,


Ce qui se passait à Paris le 3 avril, je n’ai aucun mal à l’imaginer. Pour l’atmosphère, les Comptes rendus ont enregistré le temps qu’il faisait, la température, la couleur du ciel et la vitesse du vent, mais pas les progrès du printemps, comment savoir ? Le Louvre était-il encore visible du quai Malaquais, ou les feuilles nouvelles des arbres le dissimulaient-elles déjà aux regards ? Parce qu’il y avait des arbres ? Des peupliers en contrebas ? Des platanes sur le quai ? Et d’ailleurs, y avait-il déjà de la vigne vierge sur les murs des bâtiments de la deuxième cour ?

Ce qui s’est passé dans la salle des séances, je peux aussi l’imaginer, sans qu’il soit question de s’en souvenir, et vous le pourriez aussi, il vous suffirait de lire les Comptes rendus des séances de l’Académie des sciences. Pour ce jour-là, vous pourriez même lire un autre compte rendu, celui que fit le lendemain dans son journal l’envoyé du Journal Officiel de la Commune. Par exemple, c’est Charles Delaunay qui présidait.

Pourquoi lui et quelle est la règle en ces circonstances, je ne le sais pas avec certitude, mais il m’est facile de l’imaginer aussi, on doit faire appel au dernier président présent, mais Joseph Liouville, qui présidait avant Coste, n’était pas là, Claude Bernard, qui présidait avant Liouville non plus, et le précédent président était justement Charles Delaunay. Par contre, pourquoi ce n’était pas Hervé Faye, ça nous le savons sans faire appel à notre imagination, et c’est très simple, Hervé Faye était parti, il devait conduire, avait-il écrit dès le 31 mars, sa femme et sa fille dans leur famille. Hervé Faye habitait Passy, un des quartiers de l’ouest de Paris, qui allaient être les premiers bombardés par les Versaillais. Le 31 mars, c’était probablement plus par crainte de la Commune que pour fuir les obus versaillais que Faye était parti, pardon, avait dû partir précipitamment.

Heureusement pour Faye, le journaliste eut du mal à entendre la voix grêle du Secrétaire perpétuel lorsque celui-ci lut sa lettre au milieu du bruit causé par la toux presque continuelle des assistants. Il ne mentionna pas, ne commenta donc pas le départ du vice-président. Comme narratrice omnisciente, je pourrais ajouter que Faye s’excusait:

Je vous prie de vouloir bien présenter mes excuses à l’Académie pour cette absence involontaire d’un seul lundi.

Quant à savoir s’il y croyait vraiment…

La dispute entre Delaunay et Sainte-Claire Deville s’envenimait. Le second, qui contestait à l’Observatoire toute compétence en matière de météorologie, argumenta en relevant, dans le texte de Delaunay du 20 mars, le pléonasme “le minimum thermométrique le plus bas”, ce qui, en effet, ne volait pas très haut. Le journaliste s’étendit sur la dispute, quel journaliste y aurait résisté ?

Il fut question du traitement des fractures des membres par armes à feu, à partir d’observations faites à Haguenau, grâce à la guerre, qui permettait de faire ce genre d’observations, de l’examen du sang dans le scorbut à Paris en 1871, examen effectué dans les hôpitaux militaires, la guerre toujours, de l’emploi du collodion riciné pour le traitement, entre autres maladies, du choléra. Le journaliste signala assez longuement ces études médicinales. Il confirma que M. le Professeur “Simon Newcombe, de Washington, analysa de vive-voix un travail sur le mouvement de la Lune autour de la Terre”. Il remarqua que l’accent américain de Newcomb était assez prononcé et ne saisit sans doute pas qu’il était question des perturbations de ce mouvement dues à l’action des autres planètes.

Et on parla de mathématiques, avec une note de Saint-Venant sur les pressions et une autre de Boussinesq sur le mouvement des tiges et, oui, surtout, Michel Chasles, je devrais vous parler de Michel Chasles mais, narratrice compétente, je ne manque pas l’occasion de vous signaler qu’Adhémar Barré de Saint-Venant, dont il aurait été dommage de ne pas donner le nom en entier, un spécialiste de mécanique, était aussi l’homme qui avait eu l’idée de faire planter des arbres le long des avenues.

Saint-Venant n’était pas présent mais Chasles oui, et il parla de la caustique et de la développée d’une courbe d’ordre m et de classe n, par le principe de correspondance. Ce que le journaliste prit soin de signaler à ses lecteurs, la Commune voulait, je vous le dis, l’élévation du niveau culturel et scientifique de la population, en ces termes :

M. Chasles communique une note sur la démonstration d’un théorème qu’il peut énoncer ainsi:
Quel est le nombre des normales qu’on peut abaisser d’un point sur une courbe d’ordre m et de classe n?

Narratrice mathématicienne et préoccupée de l’élévation du niveau culturel et scientifique de ses lecteurs, je ne peux m’empêcher de leur signaler, de vous signaler, que ce nombre ne dépend que de m et qu’il est égal à m2, ce qui n’est pas difficile à démontrer et n’occupe que le tout début de la note de Chasles en question, et qui indique que le journaliste avait dû avoir un exemplaire de ce texte entre les mains.

Quant à son texte à lui, son article dans l’Officiel, signalons que Louise Michel l’a lu, qui écrivit:

À l’Académie des sciences, les savants discutaient en paix, sans s’occuper de la Commune qui ne pesait pas sur eux.

Thénard, les Becquerel père et fils, Élie de Beaumont, se réunissaient comme de coutume.

À la séance du 3 avril, par exemple, M. Sédillot envoya une brochure sur le pansement des blessures sur le champ de bataille, le docteur Drouet sur les divers traitements du choléra, ce qui était tout à fait d’actualité, tandis que M. Simon Newcombe, un Américain, s’éloignait tout à fait du théâtre des événements et même de la terre en analysant au tableau le mouvement de la lune autour de la terre.

M. Delaunay, lui, rectifiait des erreurs d’observation météorologique sans s’occuper d’autre chose.

L’origine de la mention de Thénard nous est connue. Mais d’où sort donc celle, plus étonnante, des Becquerel père et fils ? L’exemple n’était pas des mieux choisis puisque les Becquerel ont été assez peu présents pendant la Commune, Antoine Becquerel, qui avait 83 ans, n’assista qu’à la séance du 20 mars, son fils Edmond, lui, émargea les 13 et 20 mars. Ni l’un ni l’autre n’était présent ce 3 avril. L’encore plus jeune Henri Becquerel, qui fut le physicien le plus célèbre de la famille, n’avait alors que dix-neuf ans, n’en parlons pas.

L’Académie avait reçu, une fois de plus, une démonstration du théorème de Fermat, dont elle décida qu’elle serait transmise à Hermite. Ce dont chacun peut déduire que Charles Hermite n’était pas présent. Et en effet, pas plus qu’Hervé Faye, Charles Hermite n’a signé la liste d’émargement du 3 avril. Joseph Bertrand n’était pas là non plus.

À quatre heures et demie, l’huissier ferma la porte du côté de l’antichambre. La réunion du comité secret lut et adopta le procès-verbal de la réunion précédente, l’ordre du jour appelait la reprise de la discussion de la proposition d’Henri Sainte-Claire Deville, mais on se contenta d’enregistrer le fait que les textes des motions de Dumas et Combes, selon lesquels rien ne devait être modifié, avaient bien été autographiés et distribués, Chevreul fit quelques observations, il semble que Sainte-Claire Deville, qui était présent ce jour-là comme nous avons déjà pu le constater, ne se soit pas exprimé (mais peut-être avait-il quitté la grande salle plus tôt, par la petite salle et l’escalier en colimaçon), quant à Dumas et Combes, ils n’étaient là ni l’un ni l’autre. On leva la séance, qui n’avait duré cette fois que quinze minutes, ce qui fait que l’on peut imaginer, on imagine beaucoup dans ce chapitre, qu’il y eut peu de bavardages. Le comité secret suivant n’eut lieu qu’après la fin de ce récit, le 26 juin, et s’occupa d’organiser le remplacement du mathématicien Gabriel Lamé, qui était mort depuis le 1er mai 1870, plus d’un an auparavant.

La démonstration de la propriété “qui sert de base à toute la théorie de ces courbes”

Proposition
Si par quatre points d’une conique on mène les tangentes et quatre autres droites aboutissant à un cinquième point quelconque de la courbe, le rapport anharmonique de ces quatre droites sera égal à celui des quatre points de rencontre des quatre tangentes et d’une cinquième tangente quelconque.

au tout début du Traité des coniques de Michel Chasles, se conclut par un :

Donc, etc.