
Il faudrait les présenter, au moins en présenter quelques-uns. Choisissons six membres de la confrérie, six de ceux qui participèrent aux séances de ce mois de mars.
(a) Charles Hermite, pour commencer, car une telle personnalité mérite d’occuper la première place, un mathématicien, conservateur et clérical, bourgeois, oui, mais la plupart des académiciens étaient des bourgeois, et c’était le cas de tous les mathématiciens, il faudra attendre encore, attendre les effets de la troisième République, pour qu’un fils d’ouvrier, comme Henri Lebesgue en 1922 ou un fils de forgeron, comme Élie Cartan en 1931, vienne s’asseoir dans un fauteuil vert, un homme de pouvoir, oui, mais être membre de l’Académie des sciences était une position de prestige et de pouvoir. Charles Hermite, donc. Quarante-neuf ans en 1871 et qui avait passé la période du siège à Bordeaux où l’École polytechnique était repliée et où il avait donné son cours, du 2 janvier au 6 février. Les photographies lui donnent un air revêche, soit qu’il fût imbu de son importance ou tout simplement tourmenté, le mot “bourru” ne paraît pas lui convenir. Charles Hermite a entretenu une correspondance abondante avec plusieurs collègues en France ou à l’étranger, qui constitue aujourd’hui une inépuisable source d’informations. La guerre qui venait de s’achever a durablement marqué ce Lorrain. Un de ses titres de gloire, la démonstration de la transcendance de e, le fameux nombre

ne satisfait à aucune relation

était à venir, il publia cette démonstration deux ans plus tard, à l’âge de 51 ans, remarquons ici que l’idée qu’un mathématicien ne peut être productif qu’avant quarante ans est d’invention récente.
Nommons les cinq autres par ordre alphabétique.
(b) Joseph Bertrand, ensuite, sur le pouvoir duquel il y aurait beaucoup à écrire, tant du côté de ses liens familiaux avec le pouvoir financier, un euphémisme pour désigner le grand capital, par exemple avec la famille de banquiers Péreire, que du côté du pouvoir académique. Il était membre de l’Institut, puisqu’il se trouvait, en mars 1871, dans l’ovale (à vrai dire rectangulaire) que forment les fauteuils verts, mais sa plus grande période de pouvoir “académique” était encore à venir, non pas parce qu’il avait encore un théorème remarquable à démontrer, mais parce qu’il fut, trois ans après la fin de cette histoire, élu secrétaire perpétuel, perpétuel c’est-à-dire jusqu’à sa mort (il était pourtant aussi “immortel”, au sens de “membre de l’Académie française”) en 1900. Des théorèmes remarquables, il ne semble pas que, lui qui avait été un élève brillant et précoce, auditeur à l’École polytechnique à l’âge de 11 ans et reçu premier dans cette école à 17 ans, il en ait démontré beaucoup. Il est vrai que, auprès de la transcendance de e, l’étude de la série numérique

(dont il montra qu’elle était convergente si et seulement si α>1 ou α=1 et β>1, un exercice modérément intéressant pour étudiants de deuxième année), fait piètre figure. À vrai dire, il existe aussi des “courbes de Bertrand” et d’autres travaux de Joseph Bertrand, de sorte que le réduire aux “séries de Bertrand” est une légère injustice.
(c) Et puis Michel Chasles qui, si ceci était un roman, un roman banal avec un héros, serait ce héros. De Michel Chasles on disait beaucoup de choses. Qu’il avait entretenu une liaison avec une danseuse de l’Opéra, bien longtemps auparavant, mais qu’il vivait depuis en célibataire, qu’il ne buvait jamais de vin, qu’il avait été agent de change avant de devenir un géomètre supérieur, un titre qu’il méritait sans aucun doute puisque l’on avait créé pour lui une “chaire de géométrie supérieure” à la Sorbonne. Oui, on disait pas mal de choses à son sujet. Un homme âgé déjà, soixante-dix-huit ans, aimable, doux, paisible, indulgent, en particulier avec les élèves qu’il interrogeait pour le baccalauréat, naïf et confiant comme un enfant, un homme enfin à qui l’Académie des sciences servait de famille.
(d) Charles Delaunay, un fils de géomètre devenu professeur de géométrie puis astronome, l’air bon enfant sur les photographies, avec son visage large dont on disait qu’il ressemblait à la Lune, par imitation ajoutait-on. Car le mouvement de la lune était sa spécialité. Cinquante-cinq ans. Charles Delaunay avait maintenu l’activité de service public de l’Observatoire pendant le siège, les relevés météorologiques en particulier, Charles Delaunay continua à maintenir l’activité scientifique de l’Observatoire dans les circonstances difficiles créées par le second siège de Paris et la guerre civile qui s’annonçaient.
(e) Léonce Élie de Beaumont, comme les précédents un ancien polytechnicien, un géologue, théoricien des montagnes et auteur de la première carte géologique de la France. Il était secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, un des deux secrétaires perpétuels, ce qu’il resta jusqu’à sa mort en 1874. Il fut remplacé, on l’a sans doute compris, par Joseph Bertrand. Soixante-douze ans, peut-être déjà fatigué, nous verrons en tout cas que sa voix était assez faible. Son épouse, qui avait tenu salon et qui écrivait des poèmes (et qu’il convient de ne pas confondre avec Madame Leprince de Beaumont, qui, elle, écrivait des contes), était morte depuis quatre ans.
(f) Hervé Faye enfin. Cinquante-sept ans, professeur à l’École polytechnique et astronome lui aussi, dont une comète, qu’il avait découverte en 1843, porte le nom et continue à suivre sa trajectoire, conique comme l’exigent les lois de Kepler, et plus précisément dans ce cas elliptique, et à réapparaître tous les sept ans et demi. Hervé Faye fut un des premiers astronomes à utiliser la photographie, au cours de l’éclipse de soleil de 1858. Il était vice-président de l’Académie des sciences, faisant office de président, le président était empêché, ainsi Faye avait-il présidé toutes les séances depuis janvier.
Chemins.
Le 20 mars, comme cela avait déjà été le cas les deux lundis précédents, tous les six, Hermite, Bertrand, Chasles, Delaunay, Élie de Beaumont et Faye, assistèrent à la séance. Parce que la vie n’était pas limitée à l’enceinte du Palais de l’Institut, imaginons-les sur leur chemin vers le quai Conti. Le brouillard du matin s’était levé, mais il faisait encore assez frais. Ce 20 mars 1871, sur les boulevards et dans les rues, la circulation avait repris son activité habituelle.
Charles Hermite habitait-il déjà 2 rue de la Sorbonne ? Il pouvait prendre la rue des Écoles, tourner sur le boulevard Saint-Michel, le descendre jusqu’à la Seine en passant devant la fontaine où l’archange à l’épée symbolisait, comme on le savait en ce temps-là, le triomphe de la bourgeoisie sur le peuple de juin 1848, et longer le fleuve jusqu’à l’Institut. Ou encore traverser le boulevard Saint-Michel et prendre la rue de l’École de médecine, la rue de l’Éperon, la rue Saint-André-des-Arts, la rue des Grands-Augustins, puis les quais. Ou plus simplement la rue de l’École-de-Médecine, la rue Mazarine… Pouvait-on alors entrer dans l’Institut par l’arrière ?
Joseph Bertrand habita au 4 rue de Tournon, pratiquement à Saint-Sulpice, sa paroisse. Mais en 1871, sa maison, qui brûla en mai, était rue de Rivoli. Où exactement dans la rue de Rivoli ? Venant de droite ou de gauche, il passait peut-être par la cour carrée du Louvre et le pont des Arts, sûrement pas plus de dix minutes.
Michel Chasles venait du passage Sainte-Marie (qui prit le nom de rue Paul-Louis-Courier en 1879, un an avant sa mort). Par la rue du Bac, le quai Voltaire, le quai Malaquais, le quai Conti, vers la coupole, pas plus d’un quart d’heure, une promenade.
L’Observatoire, où habitait sans doute Charles Delaunay, puisqu’il y avait un logement de fonction pour le directeur, il y a toujours un logement de fonction pour le directeur, mais il y avait peut-être plus de personnels logés à l’époque, est un peu plus éloigné. Le chemin le plus direct, le long du méridien, s’imposait, mais Delaunay en ressentait-il l’urgence ? L’avenue de l’Observatoire, la traversée des jardins du Luxembourg où campait l’artillerie de la garde nationale, la rue de Seine, puis sous le porche pour faire l’économie d’un détour.
Secrétaire perpétuel, Élie de Beaumont logeait-il à l’Institut, dans l’aile de droite, du côté de la rue de Seine, au 25 quai Conti ? Où précisément ? Avait-il besoin de se munir de son parapluie ?
Ah! son parapluie ! Si vous le voyiez ! Il ne le quitte jamais,
disait-on. Aucun guide moderne ne pourrait nous le montrer, ouvrant des portes, traversant des paliers, montant ou descendant des escaliers dérobés (ou non), prenant (ou pas) le passage discret au-dessus du deuxième porche, entre ses deux œils-de-bœuf, pour arriver dans l’antichambre.
S’il habitait déjà Passy, Hervé Faye ne venait sans doute pas à pied. Prenait-il une voiture de place ? Ou l’omnibus “américain” qui reliait le pont de Sèvres au Palais-Royal ? Ou peut-être ce jour-là, exceptionnellement, parce que le printemps arrivait, à pied, une promenade ? La rue Benjamin-Delessert et la rue Beethoven jusqu’à la Seine, l’avenue du Général-Billy, le pont d’Iéna, le quai d’Orsay, le magasin central militaire, qu’y faisait-on en 1871, la manufacture de tabac du Gros-Caillou avec son fronton, son bas-relief, et les jeunes femmes qui s’y intoxiquaient, dont certaines sans doute devinrent de ces “pétroleuses”, que l’on craignit, haït et massacra, le quai Voltaire et le quai Malaquais.
Ces itinéraires inventés, à partir d’ailleurs d’adresses authentiques mais peut-être anachroniques, ces messieurs ont bien habité là, mais y habitaient-ils en 1871, voilà une question sans réponse, ces itinéraires passent sous silence, à cause du choix particulier des six académiciens suivis, le chemin, les chemins du Muséum à l’Institut, par la rue Jussieu, la rue Monge et les quais, ou le boulevard Saint-Germain, le boulevard Saint-Michel et les quais, ou encore par la rue des Écoles, la rue Saint-Jacques et les quais, qu’empruntèrent ce jour-là plusieurs autres participants. L’un d’eux décida-t-il pourtant, même si le détour ne s’imposait pas, de passer par le sommet de la montagne Sainte-Geneviève ? Vit-il bien une barricade appuyée à la grille du Panthéon et à la mairie du Ve arrondissement ? Était-elle vraiment armée de six canons de 7 ?
Séance.
Quarante-quatre académiciens des sciences signèrent la liste d’émargement le 20 mars. Un peu plus de la moitié de l’effectif, un maximum absolu, depuis janvier et jusqu’à juin. Beaucoup moins qu’en période normale, une soixantaine de présents en moyenne, les trois-quarts de ces messieurs, pour les séances de mars des années précédentes, mais plus que pendant les périodes creuses des vacances, une trentaine de signatures en août et septembre. La réapparition de plusieurs des membres fut notée par le Journal Officiel de la Commune. Toutefois, si c’est ce même jour, le 20 mars, que la Commune fit paraître le premier numéro du Journal Officiel, dont le Comité central avait pris le contrôle et que l’on appela bientôt “l’Officiel”, tout simplement, c’est seulement le 30 mars que l’Officiel publia cette nouvelle.
Et dans l’antichambre on ne put que congratuler Paul Thénard, membre de la section d’économie rurale, qui revenait de Brême où les Prussiens l’avaient retenu prisonnier, et lui exprimer l’inquiétude dans laquelle on s’était trouvé à son sujet. Le Journal Officiel publia aussi la déclaration qu’il fit d’une voix très émue.
On parla de l’actualité. L’un mentionna-t-il Victor Hugo, qui était venu à Paris pour enterrer son fils mort brutalement, il lui avait fallu traverser la place de la Bastille où, le savait-on, la barricade s’était ouverte pour laisser passer le cortège?
D’autres, ou les mêmes, commentèrent-ils le coup de force raté, le samedi à trois heures du matin, de Thiers et la prudente fuite que ce dernier avait prise dès quatre heures du soir le même samedi ? L’opinion qu’il s’était trémoussé dans quelque coin en donnant des ordres avant ce départ fut-elle émise ? L’évocation de la barricade suscita-t-elle des exclamations alarmées, effrayées, haineuses ? Quelqu’un exprima-t-il son dégoût devant les faces stupides et abjectes des gardes nationaux ? Un autre décrivit-il la défense de l’Hôtel de Ville, des barricades imaginez-vous, au pont Louis-Philippe, dans l’avenue Victoria, et à l’entrée des rues de Rivoli et du Temple ?
L’un ou l’autre se souvint-il des années 1830, temps où peut-être lui-même ou certains de ses amis s’étaient trouvés sur une ou pas loin d’une barricade ? C’était le cas de Faye lui-même, qu’Hermite classait parmi les cléricaux mais qui avait été exclu de l’École polytechnique en 1834 pour républicanisme, et de Le Verrier, qui avait fait du chemin (politique) depuis, choisissant sans hésiter le côté du pouvoir, mais on n’en parla sans doute pas, puisque Delaunay était là, on disait de Delaunay qu’il était toujours souriant et heureux, sauf lorsqu’il était question de Le Verrier. Il est possible que même Michel Chasles, lui si gentil, n’ait pas adoré Le Verrier. Le Verrier était une personne très désagréable, dit-on, il était dans sa nature de batailler, on lui avait d’ailleurs retiré la direction de l’Observatoire après trop de plaintes de ses collègues et la démission collective de quatorze astronomes en janvier 1870, pour la confier à Delaunay. D’autre part, il avait pris violemment parti contre Chasles dans une polémique qui s’était conclue à peine un an et demi plus tôt. On évitait en tout cas de parler de Le Verrier lorsque Delaunay était là. Delaunay était d’ailleurs presque toujours là. En ce mois de mars, Le Verrier, lui, n’était pas présent.
La Commune de Paris était proclamée depuis deux jours mais le savait-on ?

Peut-être Chasles essaya-t-il de parler de Pascal à un botaniste, quand un hexagone est inscrit dans une conique, n’importe quelle conique, mais il était déjà trois heures.
La séance commença. Au bureau, sous la statue de Colbert, Hervé Faye présidait. Il lut une lettre du président en titre, Victor Coste, qui écrivait du château de Résenlieu, “Résenbese”, est-il écrit dans le Compte rendu, la correction des épreuves aurait-elle été trop rapide ? Résenlieu donc, près de Gacé, dans l’Orne, où il dirigeait une ambulance internationale, établie dans le château. Hervé Faye transmit, la santé de Victor Coste était assez satisfaisante; il souffrait encore de ses yeux, fatigués, disait-il, par l’abus du microscope, il avait dicté plusieurs chapitres de son ouvrage, mais, ajoutait Faye, la lettre était de sa main,
ce qui annonce un progrès réel dans sa santé.
Puis on parla, on parla encore des malheurs qui étaient venus accabler la France, après lesquels l’impression de l’Annuaire du Bureau des longitudes avait repris. On parla de l’actualité scientifique, l’acclimatation du quinquina à la Réunion, l’utilité des moutons dans l’Égypte ancienne, l’ouverture du tunnel du Mont-Cenis, douze mille mètres de Bardonèche à Modane, la découverte à Bilk d’une nouvelle planète, ce qui ne signifie pas que cette planète était à Bilk mais que l’astronome qui l’avait découverte, un dénommé Luther, se trouvait à Bilk lorsqu’il l’avait aperçue, découverte annoncée par le Directeur de l’Observatoire, qui communiqua aussi les données météorologiques recueillies à l’Observatoire, dont c’était un des rôles depuis Cassini IV, rappela-t-il, sur l’hiver, le terrible hiver 1870–71, les observations avaient continué malgré les bombardements, il compara ces mesures, ses mesures, celles de l’Observatoire, à celles de Montsouris, les observations de Sainte-Claire Deville, ouvrant ainsi une polémique. Delaunay annonça aussi que la pyramide géodésique de Villejuif n’avait pas souffert de la guerre. La chute de neige du 16 mars 1870, le “bolide”, météore lumineux observé à Saintes trois jours plus tôt et à propos duquel l’Académie avait déjà reçu deux lettres, firent aussi l’objet de commentaires. L’étude d’un nouveau reptile, le nématoïde, au jardin des plantes, évoqua peut-être à ces messieurs feu le voisin éléphant, plus charnu et donc moins chanceux. Il y eut une autre dispute, les disputes étaient courantes, cette fois parce que quelqu’un, un Monsieur Champion, prétendait étudier les acides (séricique, laniginique) obtenus par la réaction des alcalis avec la laine ou la soie, ce que Chevreul, qui était présent et le fit remarquer, avait déjà fait avec Gay-Lussac plus de quarante ans auparavant. Il reste à mentionner les blessés de l’armée du Rhin et l’ergotine essayée sur eux et à laisser l’huissier fermer la porte à deux battants.
La réunion du comité secret ne dura pas moins d’une heure et demie. Jean-Baptiste Dumas, Secrétaire perpétuel, l’autre secrétaire perpétuel, proposa une “délibération”, sorte de motion, selon laquelle rien ne devait être modifié, et Charles Combes, de la section de mécanique, en proposa une, lui, selon laquelle rien ne devait être modifié. On décida de les autographier, ce qui était le mode de reproduction de l’époque, de les distribuer, et de renvoyer la discussion à quinzaine. C’est peu pour une heure et demie. On parla peut-être aussi d’autre chose.
Comme les tableaux météorologiques présentés par Delaunay faisaient partie de l’histoire du siège, l’Académie décida de les publier dans les Comptes rendus. C’est ainsi que nous savons quel temps il faisait chacun des soixante-douze jours de la Commune de Paris (sauf deux).