{"id":743,"date":"2010-11-27T08:13:48","date_gmt":"2010-11-27T08:13:48","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/?page_id=743"},"modified":"2011-02-10T15:55:04","modified_gmt":"2011-02-10T15:55:04","slug":"entretien-avec-maroussia-naitchenko","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/complement-denquete\/entretien-avec-maroussia-naitchenko\/","title":{"rendered":"Entretien avec Maroussia Na\u00eftchenko"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><strong>\u00a9 Olivier Salon. Tous droits r\u00e9serv\u00e9s.<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #000000\">Cette enqu\u00eate et ces entretiens avec Maroussia Na\u00eftchenko, soeur de Tania qui fut la femme de Fran\u00e7ois Le Lionnais ont \u00e9t\u00e9 men\u00e9 par Olivier Salon.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff0000\"><span style=\"color: #000000\">Ils permettent de compl\u00e9ter et contraster le portrait que livre de FLL <em>Un Certain disparate<\/em>.<\/span><br \/>\n<\/span><\/p><\/blockquote>\n<p>D\u00e9cembre 2006-Janvier 2007<\/p>\n<p>Ayant lanc\u00e9 diff\u00e9rents avis de recherche sur FLL par internet (notamment par des r\u00e9seaux d\u2019anciens d\u00e9port\u00e9s), Jean-Claude Halpern, historien qui a fait le voyage \u00e0 Dora et Seesen avec Sylvie Roelly, JJ et moi, re\u00e7oit ceci :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8212;&#8211; Original Message &#8212;&#8211;<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">From:kirrosor[\u00e0]***.fr<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">To:jchalpern[\u00e0]***.fr<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Sent: Monday, December 11, 2006 5:54 PM<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Subject: Fran\u00e7ois Le lionnais<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Cher Monsieur,<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Votre avis de recherches concernant Fran\u00e7ois Le Lionnais appelle aux t\u00e9moins qui l&rsquo;auraient rencontr\u00e9 apr\u00e8s son \u00e9vasion en avril 1945. Malheureusement, je ne suis pas dans ce cas. Mais si vous vous d\u00e9sirez faire une \u00e9tude sur la vie de Le Lionnais, je vous pr\u00e9cise que je l&rsquo;ai un peu connu en 1945 et dans les ann\u00e9es 50.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Surtout, vous pourriez voir des informations nombreuses par Maroussai Na\u00eftchenko ( la soeur de tania Na\u00eftchenko (d\u00e9c\u00e9d\u00e9e en 1999) qui avait \u00e9pous\u00e9 Le Lionnais dans les ann\u00e9es cinquante). Toute la famille Na\u00eftchenko l&rsquo;avait fr\u00e9quent\u00e9 avant guerre et apr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Maroussia Na\u00eftchenko a d&rsquo;ailleurs \u00e9crit un livre : \u00ab\u00a0Une jeune fille en guerre\u00a0\u00bb paru aux Editions Imago en 2002 que vous pourriez vous procurer  en le commandant chez un libraire et dans lequel elle donne beaucoup d&rsquo;informations sur lui. Maroussai naitchenko, actuellement malade, est soign\u00e9e \u00e0 Nyons. Vous pouvez lui t\u00e9l\u00e9phoner pour avoir des pr\u00e9cisions au 04 ** ** ** **.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Je pense que vous connaissez le livre de m\u00e9moires de Jos\u00e9 Corti dans lequel celui-ci met en cause son imprudence et le rend responsable de la mort de son fils, mort en d\u00e9portation.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Restant \u00e0 votre disposition<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Andr\u00e9 Rossel-Kirschen<\/p>\n<p>Je m\u2019empresse de t\u00e9l\u00e9phoner au num\u00e9ro indiqu\u00e9. Maroussia r\u00e9pond.<\/p>\n<p>Elle habitait Paris depuis toujours, mais elle a un cancer. Sa fille Sonia, infirmi\u00e8re \u00e0 Nyons lui a propos\u00e9 de venir s\u2019installer l\u00e0-bas, dans une maison pour personnes \u00e2g\u00e9es, La Pousterle, et de se faire soigner \u00e0 Avignon (qui est quand m\u00eame \u00e0 80 Km de l\u00e0).<\/p>\n<p>Maroussia commence \u00e0 me parler de FLL. Je l\u2019interromps en lui disant qu\u2019il sera plus simple de venir la voir.<\/p>\n<p>Maroussia ajoute qu\u2019elle n\u2019aura que peu de choses \u00e0 nous dire, mais qu\u2019elle a cependant fort bien connu FLL avant-guerre (d\u00e8s 1935) et apr\u00e8s-guerre. Elle m\u2019autorise (\u00ab Accord\u00e9 ! \u00bb me r\u00e9pond-elle d\u2019une voix tr\u00e8s assur\u00e9e avant m\u00eame que j\u2019aie pr\u00e9cis\u00e9 l\u2019objet de ma requ\u00eate) \u00e0 enregistrer l\u2019entretien.<\/p>\n<p>Jean-Claude Halpern est int\u00e9ress\u00e9, mais part sous d\u2019autres cieux plus cl\u00e9ments.<\/p>\n<p>JJ est int\u00e9ress\u00e9, mais est en r\u00e9p\u00e9tition de nouveaux \u00e9pisodes de l\u2019Amour au travail, par la Compagnie du m\u00eame nom.<\/p>\n<p>MB est tr\u00e8s peu disponible en janvier 2007.<\/p>\n<p>JR se d\u00e9clare imm\u00e9diatement partant.<\/p>\n<p>Nous faisons d\u2019\u00e2pres recherches internet pour savoir comment rejoindre Nyons. Le site de la SNCF ne propose que d\u2019aller en Suisse \u00e0 Nyon. Et je n\u2019y tiens absolument pas. Le syndicat d\u2019initiative de Nyons me pr\u00e9cise que l\u2019aller-retour est possible dans la journ\u00e9e. Nous prendrons le train de Paris de 6h50, arriv\u00e9e 9h45 \u00e0 Mont\u00e9limar, repartirons \u00e0 10h en autocar pour arriver \u00e0 Nyons \u00e0 11h15. Pour le retour, l\u2019autocar d\u00e9marre \u00e0 17h \u00e0 Nyons, arrive \u00e0 18h15 \u00e0 Mont\u00e9limar et le train pour Paris a son arr\u00eat \u00e0 Mont\u00e9limar \u00e0 18h18. Nous nous perdons en conjectures sur la possibilit\u00e9 de prendre ce train, le retard possible du car, l\u2019\u00e9loignement de la gare routi\u00e8re et de la gare. Finalement, JR prend les billets en gare Saint-Lazare et m\u2019annonce fi\u00e8rement qu\u2019il a trouv\u00e9 un train de retour \u00e0 18h27. Sur le serveur de la SNCF, si vous demandez les trains Mont\u00e9limar \u2013 Paris \u00e0 partir de 18h, ce train ne figure pas ; il faut demander les trains \u00e0 partir de 19h pour le voir appara\u00eetre. JR ironise sur mes facult\u00e9s d\u2019organisateur. Je me gratte la t\u00eate et m\u2019arrache quelques cheveux.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que jeudi 4 janvier, nous arrivons \u00e0 11h08 dans la ville de Nyons. Or c\u2019est jour de march\u00e9 (comme tous les jeudis). Et le march\u00e9 occupe toute la ville. La lumi\u00e8re est belle, il fait bon, les commerces d\u2019ext\u00e9rieur ouvrent les yeux et l\u2019app\u00e9tit. Je ne me sens pas press\u00e9.<\/p>\n<p>Nous nous arr\u00eatons prendre des fruits pour Marie-Louise, Martin et Margot, tant ils sont  aimables et beaux.<\/p>\n<p>Un peu plus loin, les fameuses olives de Nyons. Je prends de la tapenade. Et plus loin encore, un marchand de pierre d\u2019Alep et de pierre d\u2019alun. Je prends un bloc de pierre d\u2019alun, qui soulage \u00ab le feu du rasoir \u00bb. JR s\u2019impatiente de me voir m\u2019arr\u00eater \u00e0 chaque \u00e9tal. Mais nous ne sommes pas en retard.<\/p>\n<p>Les passants interrog\u00e9s connaissent tous <em>La Pousterle<\/em> (ce qui veut dire \u00ab Le Portail \u00bb), mais ne savent pas comment y parvenir. C\u2019est sur la hauteur de la ville, assur\u00e9ment. Une dame fort aimable que j\u2019arrache au confiseur quitte le magasin, la vendeuse et le paquet qu\u2019elle lui pr\u00e9pare pour nous montrer le chemin. Nous entrons dans <em>La Pousterle<\/em>. Au loin, un bras se l\u00e8ve, Maroussia nous accueille.<\/p>\n<p>Nous montons dans sa chambre. Maroussia marche lentement. Elle nous explique qu\u2019elle a command\u00e9 un taxi pour le d\u00e9jeuner.<\/p>\n<p>En attendant, elle nous sert un fort bon Porto, mais JR n\u2019a pas soif.<\/p>\n<p>Et l\u2019entretien d\u00e9marre. Nous nous pr\u00e9sentons, expliquons l\u2019objet de nos recherches, parlons du voyage r\u00e9cent \u00e0 Seesen et Dora sur les traces de Fran\u00e7ois Le Lionnais.<\/p>\n<p>Maroussia nous parle d\u2019elle. Elle est n\u00e9e le 17 novembre 1923 d\u2019une m\u00e8re fran\u00e7aise Annette issue d\u2019un ancien pass\u00e9 aristocratique (le grand-p\u00e8re de son grand-p\u00e8re, Jean-Fran\u00e7ois de Guilhermy, \u00e9migr\u00e9 royaliste, \u00e9tait d\u00e9put\u00e9 du tiers-\u00e9tat \u00e0 Castelnaudary. Depuis ce temps-l\u00e0 (ou plus tard), la famille poss\u00e9dait et habitait le ch\u00e2teau de Dorval) et d\u2019un p\u00e8re apatride, Mithia. Ce p\u00e8re, ukrainien, est arriv\u00e9 en France en 1914 pendant la mission alli\u00e9e russe. Il est issu d\u2019une famille de onze enfants, tr\u00e8s pauvre. Il \u00e9pouse Annette en 1920. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 agent de change dans les ann\u00e9es 1920, il fait les march\u00e9s de bonneteries dans la r\u00e9gion parisienne. Il ne rentre qu\u2019exceptionnellement \u00e0 la maison o\u00f9 il ne lui est marqu\u00e9 aucune consid\u00e9ration.<\/p>\n<p>Mithia et Annette se s\u00e9pareront en 1936\/37 (s\u00e9paration de corps). Mithia est donc absent de l\u2019\u00e9ducation et de la vie de Maroussia et c\u2019est dans un univers essentiellement f\u00e9minin que grandit Maroussia, entour\u00e9e de sa m\u00e8re, de sa grand-m\u00e8re et de sa s\u0153ur Tania. Tania, n\u00e9e le 29 septembre 21, \u00e9tait tr\u00e8s attach\u00e9e \u00e0 son p\u00e8re, qui \u00e9tait fier d\u2019elle. Il avait esp\u00e9r\u00e9 un fils, mais s\u2019\u00e9tait consol\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 cette enfant intelligente, qui se montrait gar\u00e7on manqu\u00e9, entreprenante, volontaire et bougon. Mithia fut d\u00e9\u00e7u par la naissance de la deuxi\u00e8me fille et ne lui accorda aucun int\u00e9r\u00eat. Quant \u00e0 Tania, elle souffrit s\u00e9v\u00e8rement de la naissance de sa s\u0153ur, qui co\u00efncida sans doute avec la m\u00e9sentente de ses parents. Elle ressentit une jalousie violente contre cette petite s\u0153ur fragile qui requ\u00e9rait tous les soins, et ce au moment m\u00eame o\u00f9 son p\u00e8re disparaissait pratiquement de l\u2019univers familial et se d\u00e9sint\u00e9ressait de plus en plus d\u2019elle, accapar\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait par ses soucis professionnels et familiaux.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019en 1935 environ, la famille habite au c\u0153ur du VII\u00e8me arrondissement, au 4, cit\u00e9 de l\u2019Alma, dans un trois pi\u00e8ces bond\u00e9 de beaux meubles d\u2019\u00e9poque et de portraits de famille.<\/p>\n<p>Tania aime l\u2019\u00e9cole et elle y r\u00e9ussit. Maroussia se sent tr\u00e8s t\u00f4t ind\u00e9pendante. Sans \u00eatre rebelle, elle n\u2019est pas heureuse \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Sa m\u00e8re la laisse libre et n\u2019assure gu\u00e8re de \u00ab surveillance \u00bb, ce qui conduit, dans le climat antifasciste familial, \u00e0 un \u00e9panouissement rapide de Maroussia \u00e0 l\u2019id\u00e9e de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p>Re\u00e7ue \u00e0 l\u2019examen pour entrer en sixi\u00e8me du lyc\u00e9e Victor Duruy, Maroussia y commence ses \u00e9tudes.<\/p>\n<p>En 1935, sa m\u00e8re l\u2019emm\u00e8ne \u00e0 une r\u00e9union des Amis de l\u2019URSS. Un certain Fran\u00e7ois Le Lionnais, secr\u00e9taire de la section PC du VII\u00e8me arrondissement, anime la conf\u00e9rence. De taille tr\u00e8s moyenne, boudin\u00e9 dans un costume modeste, un pan de son \u00e9charpe flottant derri\u00e8re lui, myope et les lunettes lui glissant sur le bout du nez, qu\u2019il a rond, le visage replet sous une chevelure fonc\u00e9e et fris\u00e9e, il terminait chacune de ses phrases d\u2019un  \u00ab N\u2019est-ce pas ? \u00bb ou \u00ab S\u2019pas ? \u00bb, dans le souci de s\u2019\u00eatre bien fait comprendre. Il expliquait sans h\u00e2te et tr\u00e8s clairement.<\/p>\n<p>Amen\u00e9e \u00e0 une r\u00e9union de cellule un petit peu plus tard, Maroussia ment effront\u00e9ment sur son \u00e2ge et adh\u00e8re aux Jeunesses Communistes  en 1935, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de douze ans. Elle vend r\u00e9guli\u00e8rement <em>L\u2019avant-garde<\/em>. Et en 1937, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 14 ans, elle devient secr\u00e9taire de l\u2019Association des Jeunes Filles de France du VII\u00e8me arrondissement.<\/p>\n<p>Maroussia Na\u00eftchenko (qui sera d\u00e9sign\u00e9e MN dans ce compte-rendu) commence \u00e0 militer ; pour ce faire, elle d\u00e9croche de l\u2019\u00e9cole, ou en tout cas accumule un grand retard. Mais sa m\u00e8re n\u2019en a cure. Maroussia signe elle-m\u00eame ses bulletins d\u2019absence  et Maroussia n\u2019aura pas son certificat d\u2019\u00e9tude. Le foss\u00e9 de son ignorance se creuse peu \u00e0 peu, mais elle parvient \u00e0 faire illusion et passe finalement de classe en classe sans probl\u00e8me, alors que Tania se consacre s\u00e9rieusement et enti\u00e8rement \u00e0 ses \u00e9tudes.<\/p>\n<p>Le gouvernement Blum pratiquant la politique de non intervention durant la guerre d\u2019Espagne, nombre de militants s\u2019engag\u00e8rent clandestinement pour la d\u00e9fense de la R\u00e9publique espagnole. Les Jeunes Filles de France parrainaient ces combattants volontaires et collectaient des bo\u00eetes de lait pour les enfants d\u2019Espagne. \u00c0 quatorze ans, MN organise des bals au b\u00e9n\u00e9fice des combattants.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois \u00e9tait secr\u00e9taire de la Section du Parti Communiste o\u00f9 Annette \u00e0 son tour adh\u00e9ra. La m\u00eame cellule r\u00e9unissait, outre FLL, le pr\u00e9parateur en pharmacie de la famille Na\u00eftchenko, Z\u00e9lies, Ren\u00e9 B\u00e9tinas et sa femme, Eug\u00e8ne Pelletier et sa compagne Reine.<\/p>\n<p>FLL devient un ami de la famille Na\u00eftchenko. Il vient une fois par semaine, apporte des piles de livres s\u00e9lectionn\u00e9s pour les pr\u00eater \u00e0 la famille ainsi que ceux, neufs, dont Maroussia est charg\u00e9e de couper les pages et, au lieu du traditionnel bouquet de fleurs \u00e0 la ma\u00eetresse de maison, des cartons d\u2019huile, de riz ou de sucre.<\/p>\n<p>Il arrivait fr\u00e9quemment que FLL pr\u00eet des places de cin\u00e9ma et y emmen\u00e2t MN et sa m\u00e8re. D\u2019autres fois, il emmenait Tania et Maroussia \u00e0 des expositions d\u2019arch\u00e9ologie ou au Palais de la D\u00e9couverte (o\u00f9 Georges Dreyfus, ami physicien de FLL, \u00e9tait d\u00e9monstrateur). C\u2019est aussi qu\u2019il y donnait des conf\u00e9rences pour Messidor, journal ouvrier.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce b\u00e2timent que MN assiste pour la premi\u00e8re fois \u00e0 une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision : l\u2019appareil r\u00e9cepteur est plac\u00e9 sous un escalier du rez-de-chauss\u00e9e. Des ann\u00e9es plus tard, Fran\u00e7ois donnera des rendez-vous clandestins \u00e0 MN dans le plan\u00e9tarium d\u00e9sert.<\/p>\n<p>Avant-guerre, FLL prenait ses repas Chez Valentin, avenue de La Motte-Picquet ; en face, le caf\u00e9 Le Tourville organisait des tournois d\u2019\u00e9checs avec FLL.<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque (et jusque dans les ann\u00e9es 1960), FLL habitait au 24, rue du Champ-de-Mars, au cinqui\u00e8me \u00e9tage dans la cour. C\u2019\u00e9tait un petit 3 pi\u00e8ces, aux murs tapiss\u00e9s de livres. Il y avait des livres de d\u00e9tective dans les WC. La table de salle \u00e0 manger et le buffet bas \u00e9taient en ch\u00eane clair. Une peau de serpent de plusieurs m\u00e8tres se d\u00e9ployait au-dessus de la porte de la chambre, chauff\u00e9e au gaz. Tous les murs \u00e9taient recouverts de simples \u00e9tag\u00e8res supportant des milliers de livres. Un petit carnet, muni d\u2019un crayon attach\u00e9 \u00e0 une ficelle, invitait le lecteur \u00e0 noter lui-m\u00eame les livres qu\u2019il emportait ou rapportait. FLL poss\u00e9dait l\u00e0-bas un chat qui louchait et qui avait pour nom Groucho.<\/p>\n<p>Une heure plus tard, au restaurant, Maroussia nous dessinera le plan de l\u2019appartement de FLL : d\u00e8s qu\u2019on entre, un couloir, se terminant par un d\u00e9barras, et desservant \u00e0 droite la salle \u00e0 manger et la chambre, et \u00e0 gauche la cuisine WC et la chambre d\u2019amis.<\/p>\n<p>C\u2019est donc dans un \u00ab militantisme l\u00e9gal \u00bb que MN c\u00f4toie FLL. En 1939, elle part camper. \u00c0 son retour, elle apprend avec stupeur le pacte germano-sovi\u00e9tique. Tout l\u2019entourage s\u2019incline, soit convaincu des arguments donn\u00e9s par le PC, soit de crainte d\u2019\u00eatre jug\u00e9 ren\u00e9gat par les siens. Et le PC explique qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une tactique de l\u2019URSS qui cherche \u00e0 gagner du temps, celui de se pr\u00e9parer militairement \u00e0 se battre contre l\u2019Allemagne.<\/p>\n<p>Pour Maroussia, il n\u2019\u00e9tait plus question d\u2019examen. Les lyc\u00e9es avaient ferm\u00e9. Sa grand-m\u00e8re \u00e9tait partie dans la for\u00eat de Rambouillet, chez Pierre Demange (le fils de Ma\u00eetre Demange, d\u00e9fenseur de Dreyfus, dont le grand-p\u00e8re de Maroussia \u00e9tait le cousin). La lutte clandestine commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019organiser.<\/p>\n<p>Un ami de MN, Robert Girard, ancien militant des Jeunesses Communistes du VII\u00e8me arrondissement, va tirer des tracts chez FLL. Il jette les stencils \u00e0 la poubelle. Une femme de m\u00e9nage les r\u00e9cup\u00e8re et d\u00e9nonce FLL. Ce dernier, qui \u00e9tait mobilis\u00e9, est arr\u00eat\u00e9 lors de sa permission, prouve (gr\u00e2ce \u00e0 un habile mensonge de MN) son ignorance de l\u2019utilisation de son logement et est renvoy\u00e9 au front. La police d\u00e9clara que la figure du th\u00e9or\u00e8me qui illustrait une lettre adress\u00e9e \u00e0 Tania \u00e9tait le plan de la ville de Nancy ! Quant aux parties d\u2019\u00e9checs familiales par correspondance, elles firent plancher ce m\u00eame service, qui y vit un langage cod\u00e9 ! Robert Girard est condamn\u00e9 \u00e0 plusieurs mois de prison.<\/p>\n<p>MN n\u2019a aucune souvenance de la mani\u00e8re dont sa m\u00e8re parvint \u00e0 entrer comme professeur de fran\u00e7ais \u00e0 la Kommandantur, Peut \u00eatre m\u00eame ne l\u2019a-t-elle jamais su, en raison m\u00eame de la discr\u00e9tion n\u00e9cessaire aux activit\u00e9s r\u00e9sistantes. Madame Na\u00eftchenko est arr\u00eat\u00e9e en f\u00e9vrier 41 (\u00e0 la place de MN, pour une affaire de tracts) et condamn\u00e9e \u00e0 quatre mois de prison. MN d\u00e9clara \u00e0 la Kommandantur que sa m\u00e8re \u00e9tait hospitalis\u00e9e pour une crise cardiaque et\u2026 la m\u00e8re reprit tout naturellement son poste quand elle sortit de la Petite Roquette ! (Pr\u00e9cision : le pr\u00e9nom de Madame Na\u00eftchenko est Annette, mais tous les camarades l\u2019appellent Anna, et durant la guerre, elle demande \u00e0 ses deux filles de l\u2019appeler Muttie. Ce surnom est alors d\u00e9finitivement rest\u00e9.)<\/p>\n<p>Un matin, face \u00e0 la Tour Eiffel appara\u00eet un drapeau aux grandes lettres V.O. MN veut y comprendre Vie Ouvri\u00e8re, mais sa m\u00e8re lui donne l\u2019explication : Ville Ouverte. Bient\u00f4t, c\u2019est l\u2019exode. Paris semble vide. Mais la famille Na\u00eftchenko reste \u00e0 Paris. FLL ne les oublie pas, qui envoie r\u00e9guli\u00e8rement du fromage.<\/p>\n<p>Georges Gr\u00fcnenberger, futur mari de MN, issu d\u2019une famille communiste, travaillait \u00e0 l\u2019Huma. Georges \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 le factotum de Maurice Tr\u00e9and, lequel \u00e9tait l\u2019amant de la m\u00e8re (Valentine Roux) de Georges.<\/p>\n<p>Le nom Gr\u00fcnenberger est celui d\u2019un autre ami de Valentine, ami qui a \u00ab reconnu \u00bb Georges. Maroussia se mariera, enceinte, en 1943, avec Georges, au Camp de Compi\u00e8gne.<\/p>\n<p>En 1940, MN apprend que l\u2019Huma va repara\u00eetre et elle en est furieuse. \u00ab Comment pourrait-on faire para\u00eetre une presse l\u00e9gale et accepter que nos camarades soient dans le m\u00eame temps emprisonn\u00e9s \u00bb  se disait-elle ? \u00ab Ce serait les trahir ! \u00bb C\u2019est Georges, responsable des Jeunesses Communistes dans cinq arrondissements de Paris, qui se fait prendre (octobre 1940) ainsi que Guy Mocquet : Georges \u00e9cope d\u2019une peine d\u2019un an, peine \u00e9norme, tandis que Guy Mocquet est relax\u00e9.<\/p>\n<p>La dr\u00f4le de guerre s\u2019installe, les journaux clandestins circulent. Les Jeunesses Communistes se reconstituent, elles organisent des lanc\u00e9s de tracts (depuis une bicyclette) dans les march\u00e9s, des inscriptions sur les murs, des distributions de litt\u00e9rature clandestine.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, Tania s\u2019inscrit \u00e0 la Sorbonne en math\u00e9matiques.<\/p>\n<p>Tania n\u2019a que peu particip\u00e9 \u00e0 la vie politique ; ce qui lui importait vraiment, c\u2019\u00e9tait ses \u00e9tudes. Tania \u00e9tait une tr\u00e8s belle femme ; brune, yeux noirs aux reflets dor\u00e9s, pommettes saillantes. Et Tania \u00e9tait d\u2019une grande intelligence. Elle adorait les hommes ; et ne laissait aucun homme indiff\u00e9rent. Et elle d\u00e9testait les femmes. FLL, qui \u00e9tait en zone libre, l\u2019invita \u00e0 le rejoindre en lui promettant d\u2019assurer ses conditions de vie. Mais elle ne donna pas suite \u00e0 cette proposition.<\/p>\n<p>Durant l\u2019incarc\u00e9ration d\u2019Annette et de Georges, Tania quitta Paris, et laissa MN se d\u00e9brouiller seule avec sa m\u00e8re et Georges emprisonn\u00e9s, auxquels il fallait porter le linge \u00e0 changer et des colis de vivres pour lesquels aucun ticket n\u2019\u00e9tait allou\u00e9. MN avait d\u00fb quitter l\u2019\u00e9cole de dessin o\u00f9 elle venait de commencer ses \u00e9tudes et devait gagner sa vie. Tania avait trouv\u00e9 un travail de barmaid \u00e0 Deauville dans un bar r\u00e9serv\u00e9 aux Allemands sur la c\u00f4te interdite. MN se faisait un tr\u00e8s grand souci pour Tania qu\u2019elle craignait de voir transf\u00e9r\u00e9e dans un bordel en Allemagne. MN avait toujours eu une profonde admiration pour sa s\u0153ur, et bien qu\u2019\u00e9tant sa cadette, elle se sentait responsable de Tania. Mais la divergence de vie \u00e9tait consomm\u00e9e. Elles avaient choisi des voies irr\u00e9ductiblement oppos\u00e9es dans ces ann\u00e9es agit\u00e9es.<\/p>\n<p>Ibarra, jeune intellectuel et \u00e9crivain argentin se trouvait \u00e0 Paris. Il cherchait une secr\u00e9taire. Tania est recrut\u00e9epour cette fonction et devient sa ma\u00eetresse. Nestor Ibarra, dit Jean Ibarra, \u00e9tait mari\u00e9 en Argentine et p\u00e8re de deux enfants. Au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1942, Tania et Ibarra partent \u00e0 Buenos Aires. Ibarra divorce (le divorce \u00e9tait alors l\u00e9gal en Argentine) et se remarie avec Tania. Ils auront deux enfants, Gabriel (le 25 janvier 1944) et \u00c9lisabeth (le 30 novembre 1945).<\/p>\n<p>Maroussia, faisant preuve d\u2019une extr\u00eame lucidit\u00e9, fait comprendre \u00e0 son mari en prison (il est rest\u00e9 un an \u00e0 Poissy) qu\u2019il ne doit surtout pas rentrer \u00e0 Paris lorsqu\u2019il aura purg\u00e9 sa peine : il risquerait d\u2019\u00eatre instantan\u00e9ment repris par les Allemands. Elle arrange le voyage d\u00e8s la sortie de prison et tous deux se retrouvent durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1941 dans la Sarthe, chez les parents nourriciers de Georges. C\u2019est \u00e0 ce moment que Guy Mocquet est ex\u00e9cut\u00e9 comme otage \u00e0 Chateaubriand. C\u2019est \u00e0 sa m\u00e9moire que Maroussia nommera Guy son fils qui va na\u00eetra dix-huit mois plus tard.<\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu, il appara\u00eet \u00e0 MN que les relations avec le PC ne sont plus normales : le PC ne semble plus leur faire confiance. En r\u00e9alit\u00e9, le PC \u00e9vince tous ceux qui sont proches de Maurice Tr\u00e9and, Responsable National des Cadres du PC, Maurice Tr\u00e9and (surnomm\u00e9 Legros) est en effet \u00e0 l\u2019origine de la republication de l\u2019Humanit\u00e9 en juin 1940, apr\u00e8s n\u00e9gociation avec l\u2019ennemi qui a exig\u00e9 la lecture du journal par une commission de censure avant publication. Le Komintern exige en ao\u00fbt 1940 la rupture des n\u00e9gociations avec les Allemands et Maurice Tr\u00e9and sera la victime toute trouv\u00e9e de contentieux personnels au sein de l\u2019appareil communiste. Maurice Tr\u00e9and est arr\u00eat\u00e9 le 21 juin, ainsi que Valentine Roux, Denise Ginolin et Jeanne Schrodt. Or, comme cela est dit plus haut, Valentine Roux \u00e9tait la m\u00e8re de Georges Gr\u00fcnenberger et la ma\u00eetresse de Maurice Tr\u00e9and.<\/p>\n<p>MN et Georges reviennent \u00e0 Paris. \u00c0 d\u00e9faut d\u2019activit\u00e9s contr\u00f4l\u00e9es par le PC, ils se donnent le r\u00f4le d\u2019h\u00e9berger les camarades de \u00ab l\u2019Organisation Sp\u00e9ciale \u00bb qui \u0153uvrait \u00e0 Paris (on l\u2019abr\u00e9gera ici l\u2019O.S.) Ce furent les premiers attentats contre les forces d\u2019occupation. Avec leurs deux cartes d\u2019alimentation, ils nourrissent deux ou trois autres militants sans papier.<\/p>\n<p>Leur vie, mat\u00e9riellement de plus en plus difficile, \u00e9tait cependant accompagn\u00e9e d\u2019une grande fraternit\u00e9. Mais les restrictions pesaient lourdement, malgr\u00e9 l\u2019aide financi\u00e8re d\u2019Annette (Muttie) qui les aidaient toujours largement. MN est atteinte d\u2019une tuberculose pulmonaire et part \u00e0 La Fert\u00e9-Bernard dans un h\u00f4tel minable, mais o\u00f9 l\u2019alimentation \u00e9tait suffisante.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, la police investit leur logement parisien (15, rue de la Goutte d\u2019Or). Georges et MN se cachent \u00e0 Cognac chez des sympathisants, mais l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 de MN s\u2019aggrave. Elle est enceinte et atteinte d\u2019h\u00e9moptysies.<\/p>\n<p>Ils ignorent ce que sont devenus les camarades qu\u2019ils h\u00e9bergeaient. C\u2019est par le journal que MN apprend l\u2019arrestation de Robert (David Grunberg), qui sera guillotin\u00e9. Tous leurs camarades sont peu \u00e0 peu arr\u00eat\u00e9s et ex\u00e9cut\u00e9s. Georges est d\u00e9port\u00e9 \u00e0 Sachsenhausen-Oranienburg, pr\u00e8s de Berlin : il y restera 28 mois.<\/p>\n<p>FLL n\u2019avait jamais cess\u00e9 de donner de ses nouvelles par cartes interzones. Ils sont toujours rest\u00e9s en contact gr\u00e2ce \u00e0 ce courrier mis \u00e0 la poste depuis des lieux tr\u00e8s divers.<\/p>\n<p>Maroussia \u00e9l\u00e8ve seule son fils Guy qui vient de na\u00eetre (janvier 1943). FLL, qui est \u00e0 Paris en 1943, en est tout naturellement le parrain la\u00efc. MN voit r\u00e9guli\u00e8rement FLL \u00e0 la librairie Jos\u00e9 Corti o\u00f9 il est employ\u00e9. FLL y est comme chez lui, on pourrait le prendre pour le patron (MN ne rencontrera jamais Jos\u00e9 Corti). MN pense que FLL veut la prot\u00e9ger en ne lui confiant aucune mission.<\/p>\n<p>La m\u00e8re de MN travaille toujours \u00e0 la Kommandantur.<\/p>\n<p>Par ailleurs, tous les essais de MN pour reprendre contact avec le PC se soldent par un \u00e9chec. Fin 1943, Jean, un ancien camarade des J.C., lui propose finalement le poste d\u2019agent de liaison du Responsable Interd\u00e9partemental de Normandie Picardie (Albert Meunier, pseudo : Charles Boitard, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 du Comit\u00e9 Central).<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me de la garde de Guy est d\u00e9j\u00e0 r\u00e9gl\u00e9 : la s\u0153ur de Jean, dont le mari est d\u00e9port\u00e9, \u00e9l\u00e8vera Guy en m\u00eame temps que sa propre fille.<\/p>\n<p>MN informe Albert de ses d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec le PC. Il n\u2019y attache pas grande importance, mais assure que MN serait \u00e9limin\u00e9e si le PC d\u00e9couvrait dans sa \u00ab biographie \u00bb des imprudences ou des trahisons ! MN est donc interrog\u00e9e pour une \u00ab biographie \u00bb et accept\u00e9e sans probl\u00e8mes pour ces fonctions de haute responsabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Un jour, \u00e0 Bonneuil, on donne \u00e0 MN des documents \u00e0 transmettre et on lui dit de transmettre l\u2019information suivante : \u00ab Le d\u00e9nomm\u00e9 Maroussia doit \u00eatre \u00e9limin\u00e9 \u00bb. Maroussia h\u00e9site, puis joue franc jeu et se pr\u00e9sente comme \u00e9tant la d\u00e9nomm\u00e9e Maroussia. Elle ne sera finalement pas inqui\u00e9t\u00e9e. Albert la rassure en affirmant qu\u2019il la d\u00e9fendra si cela est un jour n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Mais Albert est tu\u00e9 \u00e0 Noailles avec le Responsable F.T.P. de l\u2019Inter 7 le 14 ao\u00fbt et MN regagne Paris pour prendre les ordres du C.C. Il lui est enjoint de se mettre \u00e0 la disposition du Cadre de l\u2019Inter qui reprenait les fonctions d\u2019Albert. Parvenue au poste de commandement, MN apprend son exclusion du PC (elle est exclue !), qui comprend pour elle le risque d\u2019\u00eatre abattue sur-le-champ. Les responsables des cadres et du Front National h\u00e9sitent \u00e0 appliquer cet ordre alors qu\u2019on se battait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 Paris pour la lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>Les h\u00e9moptysies de MN reprennent jusqu\u2019\u00e0 son retour \u00e0 Paris o\u00f9 elle ne revoit jamais plus aucun de ses camarades de l\u2019INTER 7. Elle est en effet mise au ban.<\/p>\n<p>En mai 1945, FLL revient de Dora, dans un \u00e9tat tr\u00e8s d\u00e9grad\u00e9 (il est notamment atteint d\u2019un s\u00e9v\u00e8re diab\u00e8te). Maroussia et sa famille s\u2019occupent de lui r\u00e9guli\u00e8rement. FLL recherche un nouvel appartement : or il \u00e9tait tr\u00e8s important que son appartement f\u00fbt desservi par un bus, car de retour de Dora o\u00f9 il travaillait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une montagne, il n\u2019aurait jamais pris le m\u00e9tro.<\/p>\n<p>Mais aussi, au m\u00eame moment, FLL est exclu du parti. MN, qui l\u2019a appris dans<em> l\u2019Humanit\u00e9<\/em>, ne saura jamais exactement pourquoi ; son hypoth\u00e8se est que FLL aurait \u00e9t\u00e9 franc-ma\u00e7on et que cela se serait su.<\/p>\n<p>Habitant chez sa m\u00e8re, MN est \u00e0 Paris, vivante, mais sans m\u00e9tier, sans travail avec un fils de vingt mois \u00e0 \u00e9lever et les poumons malades. Consid\u00e9r\u00e9e comme tra\u00eetre par les camarades du VII\u00e8me, elle ne peut compter sur aucun d\u2019entre eux pour trouver du travail. Une amie de sa marraine, Madame Merle d\u2019Aubign\u00e9, la recommande au P\u00e8re Chaillet, responsable du COSOR (Comit\u00e9 des \u0152uvres Sociales de la R\u00e9sistance), qui l\u2019embauche comme assistante sociale au service des d\u00e9port\u00e9s dans le XI\u00e8me et le IV\u00e8me, gr\u00e2ce \u00e0 la lettre de recommandation de Madame Merle d\u2019Aubign\u00e9. Durant deux ans, jusqu\u2019\u00e0 la naissance de son deuxi\u00e8me fils (Luc), MN recevra les gens les plus d\u00e9munis, leur rendra visite dans les quartiers les plus d\u00e9favoris\u00e9s de Paris, leur attribuant des allocations du COSOR. C\u2019est dans ces services que Maroussia recevra de nombreuses confidences des d\u00e9port\u00e9s (ce qu\u2019ils ne disaient pas \u00e0 leurs proches, ils le confiaient volontiers \u00e0 une assistante sociale).<\/p>\n<p>FLL, quant \u00e0 lui, ne parlera que tr\u00e8s peu de Dora. Il dit toutefois ceci \u00e0 \u00c9lisabeth, la fille de Tania : un jour, une couverture avait disparu. On fit passer les prisonniers un \u00e0 un devant des gardes allemands. Les prisonniers re\u00e7urent des coups, FLL se prot\u00e9gea la t\u00eate avec son bras, lequel fut cass\u00e9. FLL pensa que, ne pouvant plus \u00eatre utile, il serait fusill\u00e9. Mais on l\u2019envoya \u00e0 l\u2019infirmerie o\u00f9 on lui sauva et le bras et la vie.<\/p>\n<p>Revenu de camp au bout de 28 mois de d\u00e9portation, Georges Gr\u00fcnenburger aura le m\u00eame accueil glac\u00e9 de la part du PC : une mise au ban. <em>L\u2019Humanit\u00e9<\/em>, o\u00f9 il travaillait auparavant, ne le r\u00e9embauchera pas et ne lui versera jamais les deux ans d\u2019indemnit\u00e9 auxquelles Georges a l\u00e9galement droit. Georges sera finalement embauch\u00e9 \u00e0 la RATP.<\/p>\n<p>Enceinte de Luc en 1946, MN a de nouveau un probl\u00e8me au poumon. FLL l\u2019envoie \u00e0 ses frais se reposer \u00e0 Bormes-les-Orgues.<\/p>\n<p>MN aura un troisi\u00e8me enfant, une fille, Sonia, en 1948. En 2006 infirmi\u00e8re \u00e0 Nyons, Sonia a demand\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re de venir s\u2019installer \u00e0 La Pousterle, r\u00e9sidence pour personnes \u00e2g\u00e9es, afin d\u2019\u00eatre tout pr\u00e8s d\u2019elle et de se faire soigner \u00e0 Avignon.<\/p>\n<p>Tania et Ibarra reviennent d\u2019Argentine en 1946 et s\u2019installent \u00e0 Bessencourt avec leurs deux enfants. Ils divorcent bient\u00f4t (en 1947), et la garde des enfants est confi\u00e9e \u00e0 Ibarra. Tania redoute cependant qu\u2019Ibarra reparte en Argentine avec les enfants ; elle les cache. Ibarra les retrouve et les met en pension \u00e0 Paris. Alors Tania, \u00e0 la sortie de cette pension, kidnappe sa fille \u00c9lisabeth qui d\u00e9sormais vit avec elle. Gabriel n\u2019aura pas le m\u00eame sort ; il sera en permanence ballott\u00e9 entre ses parents.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1948-49, Maroussia est au sanatorium ; c\u2019est l\u00e0-bas qu\u2019elle se rend compte que sa s\u0153ur et FLL semblent s\u2019\u00eatre rapproch\u00e9s. Un an plus tard ???, Tania quitte Ibarra.<\/p>\n<p>Et Tania s\u2019installe bient\u00f4t (vers 1952) chez FLL, avec \u00c9lisabeth. Le 25 octobre 1952, FLL et Tania se marient. Ils vont bient\u00f4t d\u00e9m\u00e9nager Route de la Reine \u00e0 Boulogne (vers 1955 ou 56), la nouvelle demeure de FLL, tr\u00e8s bel appartement en rez-de-jardin avec jardin privatif. FLL fait construire sur mesure des biblioth\u00e8ques qui couvriront tous les murs de toute la maison (o\u00f9 la hauteur de plafond est de 3 m). Tania et sa fille resteront l\u00e0 environ sept ans. FLL est extr\u00eamement p\u00e9dagogue. On peut lui poser n\u2019importe quelle question, il sait y r\u00e9pondre. Mais il ne parlait pas du pass\u00e9, jamais de la guerre.<\/p>\n<p>Cependant, FLL supporte assez mal Gabriel, qui \u00e9tait tr\u00e8s turbulent. Gabriel avait de surcro\u00eet des tics, il faisait des bruits avec ses l\u00e8vres et avec ses doigts. FLL finira par mettre Gabriel \u00e0 la porte. Un juge d\u2019instruction, du nom de L\u00e9vy, camarade d\u00e9portation de Georges, confie la garde de Gabriel \u00e0 Maroussia et Georges.<\/p>\n<p>Gabriel est donc plac\u00e9 vers 1961 chez Maroussia et Georges, qui l\u2019\u00e9l\u00e8vent quelque temps en plus de leurs propres trois enfants dans leur deux pi\u00e8ces. Gabriel est d\u00e9j\u00e0 drogu\u00e9, compl\u00e8tement cam\u00e9. Andr\u00e9 Kirschen (lui-m\u00eame qui nous a fait retrouver la trace de Maroussia, lui qui est l\u2019auteur du courriel au d\u00e9but de ce compte-rendu), dit Hank, (ancien combattant de l\u2019O.S.) essaie de le faire travailler dans l\u2019imprimerie, mais cette id\u00e9e ne sied pas \u00e0 Ibarra, qui \u00ab reprend \u00bb Gabriel.<\/p>\n<p>\u00c9lisabeth a quelques souvenirs pr\u00e9cis de ce que FLL racontait de lui :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; Avant m\u00eame d\u2019entrer \u00e0 l\u2019\u00e9cole, FLL savait d\u00e9j\u00e0 lire et lisait m\u00eame le journal.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; La m\u00e8re de FLL \u00e9tait pianiste : elle accompagnait la c\u00e9l\u00e8bre cantatrice Felia Litvinne (grande wagn\u00e9rienne, soliste du czar dans les appartements duquel elle pouvait rentrer \u00e0 toute heure du jour et de la nuit ; cette cantatrice \u00e9tait la marraine de FLL, \u00e0 qui elle avait donn\u00e9 une photo de Wagner et une photo de Nicolas II d\u00e9dicac\u00e9es \u00e0 Felia Litvinne). La m\u00e8re de FLL connaissait Gabriel Faur\u00e9 sur les genoux duquel FLL avait fait quelques s\u00e9jours.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; Avant-guerre, FLL donnait dans des caf\u00e9s o\u00f9 il leur donnait rendez-vous des cours de math\u00e9matiques \u00e0 des \u00e9tudiants.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; La marraine de FLL \u00e9tait chanteuse wagn\u00e9rienne, mais FLL ne semblait pas aimer cette musique ni les voix d\u2019op\u00e9ra. Il admirait Mozart cependant.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; Il ne chantait pas mais sifflait juste.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; Il aimait beaucoup Schubert et admirait le quintette avec deux violoncelles.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; Il aimait \u00e9galement les derniers quatuors de Beethoven.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; Il poss\u00e9dait un grand nombre de partitions de poche (surtout de musique de chambre) : \u00c9lisabeth poss\u00e8de toujours ces partitions.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; Le dimanche apr\u00e8s-midi, rue du Champ-de-Mars, FLL r\u00e9unissait des amis pour \u00e9couter le concert \u00e0 la radio dans la salle \u00e0 manger.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; FLL aimait la musique exp\u00e9rimentale et emmena un jour \u00c9lisabeth \u00e9couter un concert de X\u00e9nakis.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; Une autre fois, il lui fit \u00e9couter du Bartok en lui disant : \u00ab Aujourd\u2019hui, tu n\u2019aimes pas cette musique, mais un jour, tu l\u2019aimeras. \u00bb Il avait raison.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">&#8211; FLL parlait de Pierre Henry, du morceau pour grincement de porte et soupir.<\/p>\n<p>Tania et sa s\u0153ur ont des rapports difficiles et compliqu\u00e9s. Maroussia aura dans notre entretien de d\u00e9cembre 2006 la d\u00e9licatesse de ne jamais dire du mal de sa s\u0153ur, mais nous comprenons \u00e0 demi-mot combien les deux s\u0153urs sont diff\u00e9rentes, combien leurs horizons sont \u00e9loign\u00e9s, oppos\u00e9s.<\/p>\n<p>En 1956, Madame Na\u00eftchenko meurt.<\/p>\n<p>Tania essaie de soustraire ses deux enfants (Gabriel et \u00c9lisabeth) \u00e0 leur p\u00e8re Ibarra. Elle a alors affaire \u00e0 la justice.<\/p>\n<p>\u00c9lisabeth est quant \u00e0 elle plac\u00e9e en institut m\u00e9dico-psychologique, de fin 1964 \u00e0 mi 1966.<\/p>\n<p>Vers 1959, Tania descend vivre au sous-sol de l\u2019appartement de la Route de la Reine, avec \u00c9lisabeth. Il y avait l\u00e0 un couloir, une \u00ab chambre \u00bb, s\u00e9par\u00e9e par une armoire de la chaudi\u00e8re \u00e0 charbon avec les sacs de charbon. Tania faisait la cuisine sur un camping-gaz ; on installe un lavabo et on emm\u00e9nage le lit de Madame Na\u00eftchenko.<\/p>\n<p>Puis FLL ach\u00e8te quatre petites chambres au sixi\u00e8me \u00e9tage de la rue Sainte-Anne. Tania se s\u00e9pare de FLL et va y vivre vers 1960. Elle a beaucoup d\u2019amants. FLL, toujours amoureux de Tania, continue de lui faire parvenir des colis. Tania vend l\u2019appartement de la rue Sainte-Anne et habite avec un de ses amants rue de l\u2019\u00c9p\u00e9e de bois. Plus tard, ils loueront une maison \u00e0 Thomery, pr\u00e8s de Fontainebleau, alors m\u00eame que Tania travaille \u00e0 Framatome (\u00e0 la D\u00e9fense).<\/p>\n<p>Ibarra h\u00e9rite de la fortune (immense) de son p\u00e8re. Gabriel va mal, il doit aller en maison de correction. Or Ibarra avait \u00e9t\u00e9 mari\u00e9 en Argentine et y avait d\u00e9j\u00e0 des enfants (lesquels h\u00e9ritent naturellement de leur grand-p\u00e8re).<\/p>\n<p>FLL travaille depuis un certain temps \u00e0 l\u2019UNESCO. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, il prend sa retraite. On lui donne alors le choix entre une retraite mensuelle ou un capital. Il choisit le capital et ach\u00e8te la maison de Boulogne, route de la Reine, qui va devenir sa demeure jusqu\u2019\u00e0 sa mort.<\/p>\n<p>Georges Gr\u00fcnenberger, le mari de Maroussia, d\u00e9c\u00e8de en 1981.<\/p>\n<p>FLL d\u00e9c\u00e8de en 1984. Tania vend la maison de Boulogne et tous les biens, malgr\u00e9 la tentative de l\u2019Oulipo de faire conserver la biblioth\u00e8que int\u00e9gralement par la ville ou le d\u00e9partement.<\/p>\n<p>Gabriel, alcoolique depuis longtemps, puis drogu\u00e9, meurt en 1985 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 40 ans.<\/p>\n<p>Ibarra meurt en 1986.<\/p>\n<p>L\u2019ancienne famille argentine d\u2019Ibarra recherche Tania.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, Tania revoit Jacques d\u2019Andurain, un communiste, et l\u2019\u00e9pouse (en 1990). Elle met toute la fortune d\u2019Ibarra au nom de Jacques, d\u00e9sh\u00e9ritant du coup sa propre fille et vit avec Jacques jusqu\u2019\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s (\u00e0 elle), en 1999. Il aura \u00e9t\u00e9 son premier amant (alors qu\u2019il \u00e9tait chef de section au PC en 1937), et son dernier mari.<\/p>\n<p>En 1991, Maroussia retrouve Albert Ouzoulias, dit \u00ab Colonel Andr\u00e9 \u00bb, responsable national de l\u2019O.S. et des F.T.P. (plus tard conseiller municipal de Paris et maire de Palisse). C\u2019est enfin de sa bouche que Maroussia apprend, cinquante ans apr\u00e8s les faits, les raisons de sa mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart, puis de son exclusion du PC. La proximit\u00e9 de Georges et de Maurice Tr\u00e9and (Georges \u00e9tait l\u2019agent de liaison de Tr\u00e9and) en \u00e9tait la cause, et l\u2019affaire de la republication de <em>l\u2019Humanit\u00e9<\/em> avec accord des Allemands avait tout d\u00e9clench\u00e9. Le PC avait tout simplement fait un grand m\u00e9nage, mais sans le moindre souci d\u2019explication ni de clarification. Georges sera mort sans savoir pourquoi le parti, qui \u00e9tait la part fondamentale de sa vie, l\u2019aura exclu.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, en 2007, il arrive \u00e0 \u00c9lisabeth Schmidt, la fille de Tania et Ibarra, de r\u00eaver du pass\u00e9 : le seul qui surgisse alors dans ses r\u00eaves est FLL. Ce sont toujours de beaux r\u00eaves, et ils se d\u00e9roulent dans la belle maison de Boulogne, route de La Reine.<\/p>\n<p>En 2003, Maroussia se met \u00e0 \u00e9crire ses souvenirs de guerre. Cet \u00e9norme manuscrit et ce t\u00e9moignage \u00e9tonnant s\u00e9duisent Gilles Perrault et Andr\u00e9 Rossel-Kirschen ; le r\u00e9cit, amput\u00e9 de 70% de son contenu, devient le livre <em>Une jeune fille en guerre<\/em>, de Maroussia Na\u00eftchenko, aux \u00e9ditions Imago.<\/p>\n<p>Superbe accomplissement de celle qui a volontairement s\u00e9ch\u00e9 l\u2019\u00e9cole et n\u2019a pas pass\u00e9 son certificat d\u2019\u00e9tude pour servir l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a9 Olivier Salon. Tous droits r\u00e9serv\u00e9s. Cette enqu\u00eate et ces entretiens avec Maroussia Na\u00eftchenko, soeur de Tania qui fut la femme de Fran\u00e7ois Le Lionnais ont \u00e9t\u00e9 men\u00e9 par Olivier Salon. 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