{"id":141,"date":"2010-10-10T20:30:15","date_gmt":"2010-10-10T20:30:15","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/?p=141"},"modified":"2010-11-30T19:46:40","modified_gmt":"2010-11-30T19:46:40","slug":"21-affiches-aux-murs-de-paris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/2010\/10\/10\/21-affiches-aux-murs-de-paris\/","title":{"rendered":"21. Affiches aux murs de Paris"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">Avant la guerre de 14, je faisais partie d\u2019une petite bande de gangsters qui avaient entre dix et quinze ans et qui avaient l\u2019habitude d\u2019aller jouer dans les fortifications. Les fortifications de Paris \u00e9taient une merveille pour les gosses, avec des talus, avec la possibilit\u00e9 de d\u00e9gringoler, de se cacher dans des anfractuosit\u00e9s, dans des arbres, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous allions tr\u00e8s souvent dans les fortifications de la Porte d\u2019Italie. Aller, non seulement dans les fortifications, mais dans les quartiers de <a id=\"refbrouillard\" href=\"#brouillard\">la Porte d\u2019Italie<\/a> nous \u00e9tait interdit par nos parents. C\u2019\u00e9tait en effet dangereux. M\u00eame des ann\u00e9es apr\u00e8s, je me souviens \u00eatre all\u00e9 avec mon p\u00e8re dans des endroits o\u00f9 il ne m\u2019aurait pas laiss\u00e9 aller seul \u2013 nous \u00e9tions de grands marcheurs, nous allions de Paris \u00e0 Versailles aller et retour \u00e0 pied, pour le plaisir de marcher \u2013 surtout justement, soit du c\u00f4t\u00e9 de Belleville et de M\u00e9nilmontant, soit du c\u00f4t\u00e9 de la Porte d\u2019Italie. Il y avait encore \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 (entre 1910 et 1914) un c\u00f4t\u00e9 <em>Myst\u00e8res de Paris<\/em>, des tas de terrains vagues plus ou moins dissimul\u00e9s par des palissades et au milieu de ces terrains vagues, des boui-boui inf\u00e2mes dans lesquels on ne serait jamais entr\u00e9 parce qu\u2019on n\u2019en serait peut-\u00eatre pas sorti vivants. Je n\u2019exag\u00e8re pas. On en serait en tout cas facilement sorti d\u00e9pouill\u00e9s. Les rues \u00e9taient tr\u00e8s belles, dans le genre r\u00e9tro. Je dois avoir parcouru toutes les rues de Paris, je les connaissais extr\u00eamement bien. Notre bande allait donc jouer du c\u00f4t\u00e9 de la Porte d\u2019Italie ou de la Poterne des Peupliers malgr\u00e9 l\u2019interdiction des parents et il nous fallait \u00eatre de retour \u00e0 la maison pour le d\u00eener vers sept heures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 ce moment-l\u00e0, j\u2019habitais dans deux endroits suivant les cas, tr\u00e8s diff\u00e9rents mais tr\u00e8s proches l\u2019un de l\u2019autre : quelquefois chez une tante pr\u00e8s du square Montholon, quelquefois chez un oncle rue Saint-Georges. Quand il s\u2019agissait de revenir, nous n\u2019avions pas les moyens de nous payer l\u2019omnibus \u00e0 chevaux, or il nous fallait traverser tout Paris \u2013 j\u2019aimais bien les omnibus \u00e0 chevaux, je montais sur l\u2019imp\u00e9riale et mon grand d\u00e9sir \u00e9tait de pouvoir m\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cocher \u2013 \u00e0 pied. \u00c0 cette \u00e9poque-l\u00e0, traverser Paris \u00e0 pied ressemblait un peu \u00e0 une visite d\u2019exposition de peinture : trois grands quotidiens, <em>Le Matin<\/em>, <em>Le Journal <\/em>et <em>Le Petit Journal<\/em>, tapissaient les murs d\u2019affiches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ces journaux ne se diff\u00e9renciaient pas tellement par la politique. <em>Le Petit Journal<\/em> \u00e9tait \u00e0 un niveau faits divers beaucoup plus bas que <em>Le Matin<\/em> et <em>Le Journal<\/em> qui avaient une client\u00e8le un peu culturelle. <em>Le Petit Journal<\/em> vivait de faits divers comme maintenant <em>Le Parisien Lib\u00e9r\u00e9<\/em>, mais en beaucoup plus net. Il y avait une \u00e9dition hebdomadaire qui faisait mes d\u00e9lices \u00e0 cause des illustrations de la page de couverture : \u00ab\u00a0Un taureau fait irruption dans une noce de village\u00a0\u00bb ou bien : \u00ab\u00a0Les atrocit\u00e9s des Anamites contre les Fran\u00e7ais\u00a0\u00bb \u2013 \u00e0 moins que \u00e7a ne soient les atrocit\u00e9s des Alg\u00e9riens. Mais ces journaux luttaient beaucoup plus entre eux par les feuilletons. Ils avaient leur feuilletoniste attitr\u00e9. Zevaco \u00e9tait, par exemple, le feuilletoniste du <em>Matin<\/em>, avec Gaston Leroux et Maurice Leblanc pour <em>Le Journal<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\n<p style=\"text-align: justify\">Chaque journal publiait simultan\u00e9ment deux feuilletons et au moment o\u00f9 l\u2019un des feuilletons allait se terminer, on commen\u00e7ait un troisi\u00e8me feuilleton pendant les trois ou quatre derniers jours pour amorcer la pompe. Un peu avant qu\u2019on ne commence un nouveau feuilleton, il y avait de grandes affiches aux couleurs vives sur les murs de Paris et qui quelquefois se succ\u00e9daient sans dire de quoi il s\u2019agissait, pour intriguer. On voyait des affiches absolument extraordinaires qui se r\u00e9p\u00e9taient le long des rues, de sorte qu\u2019on voyait la m\u00eame affiche trente ou cinquante fois entre la Porte d\u2019Italie et le square Montholon. Je me souviens avoir vu par exemple une affiche qui montrait dans l\u2019angle en haut \u00e0 gauche un for\u00e7at avec un mufle horrible et des mains dont tombaient des gouttes de sang. Il y avait \u00e9crit : \u00ab\u00a0Pas les mains ! pas les mains !\u00a0\u00bb Qu\u2019est-ce que \u00e7a voulait dire ?&#8230; \u00ab\u00a0Lisez<em> Ch\u00e9ri-Bibi<\/em> \u00bb. C\u2019est une grande \u0153uvre de la litt\u00e9rature, si vous en doutez, je vous en lirai un passage et il vous sera impossible de ne pas en convenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\n<p style=\"text-align: justify\">Je me souviens d\u2019en avoir vu une autre, qui m\u2019a moins impressionn\u00e9 sur le plan \u00e9motif que sur le plan intellectuel: on y lisait : \u00ab\u00a0Il y a des pas au plafond&#8230; Lisez <em>Balao<\/em> !\u00a0\u00bb (de Gaston Leroux aussi, d\u2019ailleurs). C\u2019est la tr\u00e8s belle histoire d\u2019un anthropopith\u00e8que qu\u2019on habille en homme et qui est un v\u00e9ritable justicier ; finalement il pr\u00e9f\u00e8re fuir la compagnie humaine et retourner dans sa for\u00eat natale pour y lire <em>Paul et Virginie<\/em>. Donc traverser les rues de Paris \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait vraiment la visite d\u2019une exposition de peintures de choix, peintures sinon expressionnistes du moins expressives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\n<p style=\"text-align: justify\">Les annonces des Ars\u00e8ne Lupin me plaisaient aussi, mais tout de m\u00eame un peu moins. Un jour que je passais avec ma bande \u2013 nous jouions aux gendarmes et aux voleurs et je pr\u00e9f\u00e9rais bien s\u00fbr \u00eatre voleur plut\u00f4t que gendarme \u2013 , je me suis trouv\u00e9 devant une affiche, que j\u2019ai revue \u00e0 plusieurs reprises, et que je ne m\u2019explique pas. Elle se pr\u00e9sentait comme un quadrillage de cinq sur cinq, je crois, et dans lequel on voyait des illustrations de bande dessin\u00e9e avec, au-dessous, des l\u00e9gendes. Je m\u2019attendais \u00e0 une couverture de <em>L\u2019\u00c9patant<\/em> ou de <em>L\u2019Intr\u00e9pide<\/em>. Or la l\u00e9gende du premier carr\u00e9 disait : \u00ab\u00a0Le Professeur Contarel montre \u00e0 ses invit\u00e9s, dans son parc, une hie (j\u2019ai appris que c\u2019est une demoiselle, mais qu\u2019est-ce que c\u2019\u00e9tait que cette demoiselle-l\u00e0 ?), une hie qui, gr\u00e2ce \u00e0 un m\u00e9canisme ing\u00e9nieux, est command\u00e9e (on ignorait \u00e0 l\u2019\u00e9poque le terme programmer) par les fluctuations du vent et de la temp\u00e9rature de mani\u00e8re \u00e0 prendre dans une grande r\u00e9serve de dents, les unes intactes et 1es autres g\u00e2t\u00e9es, pour les transporter et les d\u00e9poser de mani\u00e8re \u00e0 reconstruire une illustration repr\u00e9sentant un re\u00eetre allemand dormant, etc.\u00a0\u00bb J\u2019\u00e9tais tout \u00e0 fait stup\u00e9fait&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans un autre carr\u00e9, la l\u00e9gende disait : \u00ab\u00a0Le Professeur Contarel montre \u00e0 ses invit\u00e9s le cerveau de Danton flottant dans du librium ou quelque chose dans ce genre-l\u00e0 et pensant par moments: De l\u2019audace, encore de l\u2019audace, etc.\u00bb Dans un autre encore, le Professeur Contarel montrait un sept de tr\u00e8fle qui logeait, dans l\u2019\u00e9paisseur du carton, des insectes extra-plats que le Professeur avait dress\u00e9s \u00e0 striduler un air de musique dont on donnait d\u2019ailleurs la partition. Tout cela m\u2019avait beaucoup surpris; je n\u2019avais rien trouv\u00e9 dans ma formation ant\u00e9rieure qui p\u00fbt m\u2019amener \u00e0 cela. Sous ce quadrillage, il y avait : \u00ab\u00a0Lisez <em>Locus Solus<\/em>, Librairie Lemaire, passage Lemaire, 3 frcs 50.\u00a0\u00bb Ma curiosit\u00e9 \u00e9tait vive mais je savais que je n\u2019aurais jamais 3 francs 50 pour m\u2019acheter ce livre-l\u00e0, donc que je ne saurais pas ce qu\u2019\u00e9tait <em>Locus Solus<\/em>. Mes parents qui ne savaient pas le latin n\u2019ont pas pu me le dire. J\u2019ai v\u00e9cu des ann\u00e9es sans le savoir et j\u2019avais pratiquement oubli\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">__________________<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a id=\"brouillard\" href=\"#refbrouillard\">la Porte d&rsquo;Italie<\/a><\/p>\n<p>Sur les terrains vagues \u00e0 la Porte d\u2019Italie, je citerais <em>Brouillard au pont de Tolbiac<\/em> (plus que <em>les Myst\u00e8res de Paris<\/em>), m\u00eame si \u00e7a se passe un peu plus tard que ce que raconte FLL. MA<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avant la guerre de 14, je faisais partie d\u2019une petite bande de gangsters qui avaient entre dix et quinze ans et qui avaient l\u2019habitude d\u2019aller jouer dans les fortifications. 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