{"id":347,"date":"2010-10-09T06:00:03","date_gmt":"2010-10-09T06:00:03","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/?p=347"},"modified":"2010-12-08T15:29:29","modified_gmt":"2010-12-08T15:29:29","slug":"54-peinture-musees","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/2010\/10\/09\/54-peinture-musees\/","title":{"rendered":"54. Peinture, mus\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p>Mon int\u00e9r\u00eat pour la peinture m\u2019a servi \u00e0 gagner ma vie. Je ne m\u2019y attendais pas du tout, je recherchais mon plaisir, c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 le disparate peut avoir un certain int\u00e9r\u00eat. Apr\u00e8s la guerre, j\u2019ai fait la connaissance de Ren\u00e9 Huygue qui \u00e9tait conservateur du Louvre. Il m\u2019a appel\u00e9 aupr\u00e8s de lui comme premier conseiller scientifique des mus\u00e9es nationaux de France.<\/p>\n<p>J.B. En quoi consiste le travail d\u2019un conseiller scientifique ?<\/p>\n<p>F.L.L. En gros, ma mission se d\u00e9finissait de deux mani\u00e8res diff\u00e9rentes, ce qui n\u2019excluait pas des initiatives d\u2019un autre ordre. D\u2019abord, j&rsquo;\u00e9tais conseiller au laboratoire d\u2019examen des \u0153uvres d\u2019art. Ce laboratoire existait depuis longtemps, sous la forme d\u2019une table et d\u2019une grosse loupe. J\u2019ai modernis\u00e9 ce laboratoire et apport\u00e9 des m\u00e9thodes un peu plus scientifiques. Avec des rayons X, des infrarouges, des ultraviolets, on peut descendre un tableau comme on descend un escalier.<\/p>\n<p>Le second aspect de ma mission est la restauration des \u0153uvres d\u2019art. La commission de restauration se r\u00e9unit trois ou quatre fois par an \u2013 je n\u2019en ai encore jamais manqu\u00e9 une r\u00e9union. Ma mission comporte que je signe tous les proc\u00e8s verbaux de la commission avec le directeur des mus\u00e9es nationaux. L\u00e0 aussi, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9, j\u2019ai vu les coulisses des tableaux. \u00c0 chacune de nos r\u00e9unions, nous avons \u00e0 examiner en g\u00e9n\u00e9ral vingt \u00e0 cinquante tableaux et participer \u00e0 ces travaux, c\u2019est se promener dans un h\u00f4pital. On voit des tableaux terriblement bless\u00e9s et certains sont tr\u00e8s difficiles \u00e0 refaire \u2013 on les refait d\u2019ailleurs quelquefois un peu trop. Il faudrait savoir qu\u2019un tableau finit par mourir, de toute mani\u00e8re, qu\u2019on le veuille ou non. Faut-il montrer le moribond avec ses blessures ou masquer ses blessures ? Il y a de grandes disputes \u00e0 ce sujet. En participant \u00e0 ces travaux, j\u2019ai connu de plus pr\u00e8s, plus intimement, des tableaux que je connaissais d\u00e9j\u00e0 bien auparavant, j\u2019ai connu leurs mis\u00e8res et leurs t\u00e2ches. Par exemple, <em>l\u2019Atelier<\/em> de Courbet. J\u2019en avais parl\u00e9 longuement \u00e0 mon ami de Dora. C\u2019est un tableau o\u00f9 il y a beaucoup de monde et des objets, il y a des gens connus comme Baudelaire, Champfleury, Proudhon, et des gens qui n\u2019ont pas de nom, un notaire, un personnage de Balzac par exemple, et puis Courbet lui-m\u00eame, avec sa barbe, et cette belle fille nue qu\u2019il est en train de peindre \u2013 avec tout de m\u00eame une petite \u00e9toffe pour cacher une partie de son corps. Et puis, le tableau dans le tableau, et le petit chien, et certaines parties incompr\u00e9hensibles dans un tableau figuratif.<\/p>\n<p>Je me souviens d\u2019une anecdote \u00e0 ce sujet : un ami vient voir Courbet un jour qu\u2019il peignait son atelier \u2013 ce n\u2019\u00e9tait pas cette toile \u2013 et lui demande : \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que vous avez mis dans ce coin ?\u00a0\u00bb et Courbet lui r\u00e9pond\u00a0 \u00ab\u00a0Je ne sais pas.\u00a0\u00bb L\u2019ami, tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9 : \u00ab\u00a0Comment, vous peignez quelque chose que vous ne connaissez pas ?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Oui, J\u2019ai vu quelque chose l\u00e0-bas. Je ne sais pas ce que c\u2019est, \u00e7a m\u2019est \u00e9gal. Je le mets.\u00a0\u00bb C\u2019\u00e9tait un vieux chiffon comme il y en a dans les ateliers de peintres, avec des taches de peinture et d\u2019essence, qui \u00e9tait dans un coin dans l\u2019ombre et qui avait re\u00e7u un peu de lumi\u00e8re qui 1\u2019\u00e9clairait d\u2019une mani\u00e8re \u00e9trange.<\/p>\n<p>Il y a ainsi dans <em>l\u2019Atelier<\/em> de Courbet qui est au Louvre quelques passages assez difficiles \u00e0 comprendre. J\u2019ai pu voir aussi quelques tableaux des mus\u00e9es de province, il y en a de tr\u00e8s beaux partout en France. Quand je revois des tableaux, je les revois avec les blessures que je leur ai connues.<\/p>\n<p>Ce qui m\u2019a aussi beaucoup int\u00e9ress\u00e9 dans mon travail de restauration, ce sont ce qu\u2019on appelle les transpositions. La transposition consiste \u00e0 enlever compl\u00e8tement la couche de peinture de son support, toile ou bois, et \u00e0 la refixer sur un support en meilleur \u00e9tat. C\u2019est un travail tr\u00e8s m\u00e9ticuleux, auquel on ne se d\u00e9cide qu\u2019apr\u00e8s m\u00fbre r\u00e9flexion. C\u2019est diff\u00e9rent de rentoilage, qui consiste \u00e0 user la toile jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il n\u2019en reste presque plus rien et \u00e0 en coller une neuve. C\u2019est \u00e9galement tr\u00e8s d\u00e9licat, naturellement.<\/p>\n<p>Je me souviens avoir \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e9mu en voyant le pigment d\u2019un tableau italien, un primitif attard\u00e9 du d\u00e9but de la Renaissance, qui repr\u00e9sentait une crucifixion, tenu par les deux extr\u00e9mit\u00e9s sup\u00e9rieures, comme une chemise de nylon qu\u2019on vient de laver et qu\u2019on va accrocher pour la faire s\u00e9cher. \u00c7a tenait d\u2019ailleurs tr\u00e8s bien. Il faut faire tr\u00e8s attention, naturellement, mais parfois la couche de pigment tient tr\u00e8s bien.<\/p>\n<p>Je me souviens d\u2019un autre primitif italien, assez ancien, il devait \u00eatre du XIII\u00e8me si\u00e8cle, qu\u2019on avait sorti de son cadre. Le cadre recouvrait les bords de la toile o\u00f9 on a retrouv\u00e9, en quelque sorte, la premi\u00e8re palette qu\u2019on ait jamais vue\u00a0: le peintre avait essay\u00e9 les couleurs les unes aupr\u00e8s des autres. C\u2019\u00e9tait assez r\u00e9v\u00e9lateur des m\u00e9thodes de comparaison.<\/p>\n<p>J\u2019avais, au sein de la commission, un r\u00f4le de plaque de r\u00e9partition. Quand on me posait un probl\u00e8me, je ne le r\u00e9solvais pas moi-m\u00eame, je connaissais le sp\u00e9cialiste qui pouvait le r\u00e9soudre. Il y avait des probl\u00e8mes de chimie, d\u2019optique, de connaissance du textile, du bois, etc. Je me souviens notamment avoir \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 un probl\u00e8me qui se posait pour <em>le Beffroi de Douai<\/em> de Corot, un petit tableau d\u00e9licieux, que Corot a fait \u00e0 soixante-douze ans, avec une jeunesse extraordinaire. On s\u2019est aper\u00e7u que le cadre avait \u00e9t\u00e9 pos\u00e9 sur de la peinture, qu\u2019il empi\u00e9tait sur la toile et que la peinture avait \u00e9t\u00e9 souill\u00e9e. On m\u2019avait demand\u00e9 de trouver un moyen, une sorte de scotch tape qu\u2019on pourrait mettre sur les bords pour ensuite l\u2019enlever sans enlever la peinture. Il fallait trouver une mol\u00e9cule sp\u00e9ciale pour Corot. Je ne l\u2019ai pas trouv\u00e9e moi-m\u00eame, mais j\u2019ai demand\u00e9 a Piganiol qui a \u00e9t\u00e9 pendant des ann\u00e9es conseiller scientifique de Saint-Gobain, d\u2019\u00e9tudier le probl\u00e8me. Il a fait faire \u00e7a dans ses laboratoires.<\/p>\n<p>Presque tous les probl\u00e8mes qui se posent sont diff\u00e9rents, un peu comme la m\u00e9decine, et certains ne peuvent pas \u00eatre r\u00e9solus. Je reviens \u00e0 <em>1\u2019Atelier<\/em> de Courbet\u00a0: il y a dans le fond un grand mur vide, et malheureusement Courbet employait du bitume de Jud\u00e9e, comme beaucoup de peintres a cette \u00e9poque, et le bitume de Jud\u00e9e finit par s\u2019oxyder et noircir.<\/p>\n<p>Parfois, on ne peut rien y faire. On peut enlever la crasse, mais il arrive que la peinture elle-m\u00eame se transforme, que les mol\u00e9cules du pigment choisi par le peintre s\u2019oxydent ou se sulfurent. \u00c7a noircit, c\u2019est comme un organisme gangren\u00e9, et il n\u2019y a rien \u00e0 faire, on ne peut que l\u2019accepter ainsi ou l\u2019enlever et la remplacer par ce qu\u2019on pense \u00e2tre la juste couleur. \u00c7a donne lieu \u00e0 de grandes discussions entre traditionalistes et r\u00e9volutionnaires. Les uns voulaient tout garder \u2013 la position que j\u2019appellerai r\u00e9actionnaire consiste \u00e0 vouloir garder les repeints faits sur un bon tableau.<\/p>\n<p>Par exemple, <em>les Trois Gr\u00e2ces<\/em> de Rubens ont eu un cache-sexe. On le leur a enlev\u00e9, on le leur a remis \u00e0 plusieurs reprises. Je n\u2019ai pas un tel respect pour Rubens, mais si on garde un tableau, autant le garder tel que le peintre l\u2019a fait. Mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Louis XIV, il n\u2019\u00e9tait pas question de montrer une femme toute nue en public. Le nombre de tableaux qui ont \u00e9t\u00e9 affubl\u00e9s de cache-sexes est vraiment tr\u00e8s grand. La tendance que j\u2019appellerai ultra-conservatrice n\u2019est pas de mettre les tableaux en leur \u00e9tat authentique mais de garder la derni\u00e8re restauration faite, pour \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 la derni\u00e8re position philosophique, politique ou sociale. Pour les tableaux c\u00e9l\u00e8bres, les mus\u00e9es entendent bien respecter la volont\u00e9 du public. Un tableau c\u00e9l\u00e8bre est une sorte de sondage, on n\u2019a pas le droit de toucher \u00e0 <em>la Joconde<\/em>, et un conservateur respecte la volont\u00e9 du public, m\u00eame si elle ne correspond pas \u00e0 son sentiment. Pour moi<em>, la Joconde<\/em> n\u2019est pas le premier tableau du monde, et de tous les tableaux de Vinci, c\u2019est un de ceux qui me para\u00eet le moins int\u00e9ressant \u2013 c\u2019est quand m\u00eame un tableau assez remarquable.<\/p>\n<p>Les discussions qu\u2019il pouvait y avoir \u00e9taient \u00e0 propos de tableaux c\u00e9l\u00e8bres dont la restauration pourrait donner lieu \u00e0 des articles de journaux. On voulait \u00e9viter qu\u2019il y ait trop de vagues. On nommait chaque fois une commission restreinte, de deux ou trois personnes, dont j\u2019\u00e9tais. Je suivais \u00e9galement, pour mon plaisir personnel, beaucoup d\u2019expositions. Je suivais les expositions faites par des mus\u00e9es, comme au Luxembourg ou \u00e0 l\u2019Orangerie, et puis des galeries, ensuite, des visites \u00e0 des peintres \u2013 Magnelli.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mon int\u00e9r\u00eat pour la peinture m\u2019a servi \u00e0 gagner ma vie. 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