{"id":714,"date":"2010-10-07T17:00:54","date_gmt":"2010-10-07T17:00:54","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/?p=714"},"modified":"2010-12-09T05:35:03","modified_gmt":"2010-12-09T05:35:03","slug":"138-histoires-de-fous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/2010\/10\/07\/138-histoires-de-fous\/","title":{"rendered":"138. Histoires de fous"},"content":{"rendered":"<p>Histoire du math\u00e9maticien fou [ce titre se trouve dans le manuscrit]<\/p>\n<p>Je crois me souvenir que c\u2019est Montel qui m\u2019a racont\u00e9 cette histoire lorsque je lui demandai[s] un renseignement sur une notion qui se trouvait dans un livre de Valiron, il m\u2019a dit, je crois: \u201c\u00c7a, c\u2019est <a href=\"#bloch\" id=\"refbloch\">X. le math\u00e9maticien fou<\/a> qui l\u2019a trouv\u00e9.\u201d J\u2019\u00e9tais en assez bon termes avec Montel \u00e0 ce moment-l\u00e0 pour qu\u2019il puisse me raconter l\u2019histoire en d\u00e9tails. Elle est assez extraordinaire. Voil\u00e0 \u00e0 peu pr\u00e8s cette histoire :<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait apr\u00e8s la premi\u00e8re guerre mondiale. Le jeune X. \u00e9tait d\u2019une famille juive alsacienne, tr\u00e8s unie et cultiv\u00e9e. Il a perdu son p\u00e8re et sa m\u00e8re tr\u00e8s t\u00f4t \u2013 il faudrait v\u00e9rifier les dates, mais je pense vers deux ans ou trois ans. Son oncle et sa tante, tr\u00e8s attach\u00e9s \u00e0 son p\u00e8re et \u00e0 sa m\u00e8re, l\u2019ont adopt\u00e9. Il a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 et, l\u00e0 aussi, il y a eu une tangente commune ; il s\u2019est retrouv\u00e9 dans la m\u00eame famille et il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 frustr\u00e9, semble-t-il, l\u2019op\u00e9ration s\u2019est faite merveilleusement bien. Il s\u2019est donc trouv\u00e9 entour\u00e9 d\u2019amour par une famille assez cultiv\u00e9e, il a fait ses \u00e9tudes et on s\u2019est aper\u00e7u qu\u2019il \u00e9tait dou\u00e9. El\u00e8ve brillant de lyc\u00e9e, on l\u2019envoie \u00e0 Polytechnique o\u00f9 il commence des \u00e9tudes, toujours brillantes. Tout le monde attendait des merveilles de lui. Un jour de permission, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Polytechnique \u00e9tait plus s\u00e9v\u00e8re que maintenant, il \u00e9tait all\u00e9 diner chez lui avec son \u201cp\u00e8re\u201d, sa \u201cm\u00e8re\u201d ses \u201cfr\u00e8res\u201d et ses \u201csoeurs\u201d qui \u00e9taient devenus sa vraie famille.<\/p>\n<p>Il a tu\u00e9 tout le monde. Naturellement, c\u2019\u00e9tait un acte de d\u00e9mence car il les aimait beaucoup, il les a tu\u00e9s par amour, pour les d\u00e9barrasser de la vie, en somme pour leur rendre service, un grand service. Il a \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9 dans le seul asile d\u2019ali\u00e9n\u00e9s national, \u00e0 Saint-Maurice. Il disposait d\u2019un peu d\u2019argent g\u00e9r\u00e9 par les parents qui lui \u00e9taient rest\u00e9s \u2013 lesquels comprenant qu\u2019il \u00e9tait fou, \u00e9taient sans animosit\u00e9 \u2013 ce qui lui a permis de continuer ses travaux de math\u00e9matiques dans sa cellule, ainsi jusqu\u2019apr\u00e8s la derni\u00e8re guerre. Il avait une petite cellule o\u00f9 j\u2019ai pu le voir. Il envoyait ses travaux math\u00e9matiques \u00e0 Valiron ou \u00e0 Montel, ils \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des Sciences, o\u00f9 on pourrait trouver un certain nombre de ses communications. Quand je l\u2019ai vu, j\u2019ai vu l\u2019homme le plus heureux de la terre. Il avait une cellule de moine, mais on peut \u00eatre heureux quand on est moine, pourvu qu\u2019on n\u2019ait pas des exigences sexuelles, mondaines, gastronomiques ou autres. Il n\u2019\u00e9tait obs\u00e9d\u00e9 que par une chose : les math\u00e9matiques. Il pouvait acheter les livres de math\u00e9matiques qui lui plaisaient et am\u00e9liorer un peu son ordinaire. Il est mort peu de temps apr\u00e8s la guerre. C\u2019\u00e9tait un homme heureux. Il para\u00eet qu\u2019on le contrariait seulement quand on l\u2019emp\u00eachait de sortir en pensant qu\u2019il voulait rendre heureux ce qui lui restait de famille.<\/p>\n<p>J\u2019ai eu quelquefois l\u2019occasion de visiter des maisons de fous. \u00c7a m\u2019a int\u00e9ress\u00e9 de les voir, mais \u00e7a n\u2019est jamais devenu une obsession, et surtout sur le plan artistique plut\u00f4t qu\u2019humain. Bien avant Baruch, le directeur de Saint-Maurice, j\u2019ai connu un docteur Thuillier qui m\u2019avait fait visiter Villejuif et Sainte-Anne.<\/p>\n<p>Je voulais faire \u00e0 ce moment-l\u00e0 une collection d\u2019oeuvres de fous, \u00e0 cette \u00e9poque, personne n\u2019en parlait. Depuis, il y a eu des expositions nombreuses, mais au moment o\u00f9 \u00e7a m\u2019int\u00e9ressait, c\u2019est-\u00e0-dire juste avant et un peu apr\u00e8s la guerre, ce n\u2019\u00e9tait pas encore \u00e0 la mode. J\u2019ai donc connu pas mal de fous et de folles. J\u2019ai donn\u00e9 r\u00e9cemment ma collection \u00e0 Dubuffet, il y avait quelques belles aquarelles qui ne manquaient pas d\u2019int\u00e9r\u00eat ; c\u2019\u00e9taient surtout des psychographies. Il y avait des portraits de gens qu\u2019ils consid\u00e9raient comme des savants, j\u2019avais eu l\u2019honneur d\u2019en faire partie et il m\u2019avait fait en jaune, en rouge, il y avait Einstein, il y avait Jean Rostand, et pas que des savants, d\u2019ailleurs, des grands esprits de l\u2019humanit\u00e9. Je me trouvais en tr\u00e8s bonne compagnie. C\u2019\u00e9tait assez joli \u00e0 voir, les couleurs \u00e9taient tr\u00e8s vives et les ressemblances fantaisistes.<\/p>\n<p>J\u2019avais aussi un \u201cConcerto brusquement\u201d d\u2019une folle musicienne ; c\u2019\u00e9tait du Beethoven d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9. Il y avait des couacs dans Beethoven.<\/p>\n<p>J\u2019avais gard\u00e9 aussi une correspondance avec des fous et des folles ; il y avait par exemple une folle qui \u00e9crivait des lettres \u00e0 son bien-aim\u00e9, un docteur. Elle me demandait de mettre ses lettres \u00e0 la poste. Je ne pouvais pas le faire.<\/p>\n<p>J.M.L.L. Pourquoi pas ?<\/p>\n<p>F.L.L. Ah, non, on m\u2019avait dit dans l\u2019asile que \u00e7a importunerait ce monsieur, qu\u2019il fallait \u00eatre s\u00fbr qu\u2019il accepte pour qu\u2019on lui \u00e9crive. Elle me donnait le prix d\u2019un timbre chaque fois. Je ne pouvais pas refuser, elle aurait compris que je ne posterais pas sa lettre. J\u2019ai donc gard\u00e9 le prix des timbres. De temps en temps elle me confondait avec son bien-aim\u00e9 et elle m\u2019\u00e9crivait des lettres d\u00e9lirantes d\u2019amour, m\u2019appelant \u201cmon consul\u201d&#8230; C\u2019\u00e9tait assez beau, parfois d\u00e9chirant. Mais ceci n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 chez moi une passion, c\u2019est une petite feuille du disparate, rien d\u2019autre.<\/p>\n<p>Marie-Ad\u00e8le: Au revoir tout le monde!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">__________________<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#refbloch\" id=\"bloch\">X. le math\u00e9maticien fou<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\nX est Andr\u00e9 Bloch (1893-1948). C\u2019\u00e9tait un x (polytechnicien), en effet.<\/p>\n<p>Le triple meurtre dont il est question a eu lieu pendant une permission de la guerre, ce massacre de 1914-18. Andr\u00e9 Bloch avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 et renvoy\u00e9 au front. C\u2019est au cours d\u2019une permission (de la guerre, pas de l\u2019\u00e9cole polytechnique), qu\u2019il a commis le triple meurtre dont il est question.<br \/>\nUn des tu\u00e9s \u00e9tait son fr\u00e8re, plus jeune d\u2019un an et aussi \u00e9l\u00e8ve \u00e0 l\u2019\u00e9cole polytechnique, qui avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 assez s\u00e9rieusement pour n\u2019\u00eatre pas renvoy\u00e9 au front (perte d\u2019un \u0153il, notamment).<br \/>\nAndr\u00e9 Bloch a correspondu avec de nombreux math\u00e9maticiens (depuis Saint-Maurice), et \u00e9crit une \u0153uvre math\u00e9matique importante. Il mentionnait comme adresse celle de l\u2019h\u00f4pital (mais pas l\u2019h\u00f4pital), ce qui fait que pendant un certain temps ses correspondants (et la communaut\u00e9 math\u00e9matique) ne savaient pas qu\u2019il \u00e9tait enferm\u00e9.<br \/>\nDes th\u00e9or\u00e8mes de Bloch (en analyse complexe notamment) sont toujours utilis\u00e9s de nos jours\u2026<\/p>\n<p>Deux r\u00e9f\u00e9rences (s\u00e9rieuses):<br \/>\n&#8211; sur Andr\u00e9 Bloch en g\u00e9n\u00e9ral, <a href=\"http:\/\/archive.numdam.org\/ARCHIVE\/CSHM\/CSHM_1988__9_\/CSHM_1988__9__211_0\/CSHM_1988__9__211_0.pdf\">un article de Henri Cartan et Jacqueline Ferrand<\/a><br \/>\n&#8211; sur la fa\u00e7on dont il a continu\u00e9 \u00e0 publier pendant l\u2019Occupation (juif ET fou\u2026 mais pas si fou que \u00e7a\u2026), <a href=\"http:\/\/www-irma.u-strasbg.fr\/~maudin\/smf_rhm_15_7-57.pdf\">un de mes articles<\/a>.<\/p>\n<p>MA<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Histoire du math\u00e9maticien fou [ce titre se trouve dans le manuscrit] Je crois me souvenir que c\u2019est Montel qui m\u2019a racont\u00e9 cette histoire lorsque je lui demandai[s] un renseignement sur une notion qui se trouvait dans un livre de Valiron, il m\u2019a dit, je crois: \u201c\u00c7a, c\u2019est X. le math\u00e9maticien fou qui l\u2019a trouv\u00e9.\u201d J\u2019\u00e9tais [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[149,85],"tags":[634,663,1083,962,548,122,964,768,961,273,965,743,963,960,631,770],"class_list":["post-714","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-disparate","category-mathematiques","tag-academie-des-sciences","tag-einstein","tag-andre-bloch","tag-assassinat","tag-baruch","tag-beethoven","tag-docteur-thuillier","tag-folie","tag-valiron","tag-dubuffet","tag-jean-rostand","tag-marie-adele","tag-monastere","tag-montel","tag-polytechnique","tag-psychographie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/714","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=714"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/714\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":747,"href":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/714\/revisions\/747"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=714"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=714"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/fll\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=714"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}