{"id":3503,"date":"2011-02-09T16:25:33","date_gmt":"2011-02-09T16:25:33","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.oulipo.net\/qc\/?p=3503"},"modified":"2011-03-07T05:24:19","modified_gmt":"2011-03-07T05:24:19","slug":"1889-8","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.oulipo.net\/qc\/2011\/02\/09\/1889-8\/","title":{"rendered":"Quand la tomate, au soir, lasse d&rsquo;avoir rougi, \u2014 1889 (8)"},"content":{"rendered":"<p>&#8211; <strong>George Auriol<\/strong> \u2013 in\u00a0 <em>Le Chat Noir<\/em><span style=\"text-decoration: underline\"><br \/>\n<\/span><br \/>\n<span style=\"text-decoration: underline\">Manufacture de sonnets<br \/>\n<\/span>&#8230;. Actuellement la <em>Manufacture Nationale de Sonnets<\/em> n&rsquo;occupe pas moins de 1200 personnes, &#8211; hommes et femmes \u2013 r\u00e9pandus dans cent ateliers, \u00e0 la t\u00eate de chacun desquels se trouve un contrema\u00eetre.<br \/>\nL&rsquo;atelier des <em>Rimes<\/em>, qui est le plus consid\u00e9rable de tous, est compos\u00e9 d&#8217;employ\u00e9s subalternes dont l&rsquo;unique occupation consiste \u00e0 trier les rimes et \u00e0 les distribuer dans des cahiers assez semblables aux casses des typographes.<br \/>\n&#8230;.<br \/>\nApr\u00e8s avoir minutieusement inspect\u00e9 l&rsquo;atelier des<em> Rimes<\/em>, nous p\u00e9n\u00e9trons dans une salle basse o\u00f9 quelques individus assez sordides jouent aux cartes en fumant leur pipe et en absorbant des boissons vari\u00e9es.<br \/>\nCe sont les po\u00e8tes de la <em>Lune<\/em>. Ils ne travaillent que le soir; ils op\u00e8rent au 7<sup>\u00e8me<\/sup>, dans un local \u00e0 claire-voie qui leur permet de contempler le ciel \u00e0 leur aise. Ces ouvriers, para\u00eet-il, se font parfois jusqu&rsquo;\u00e0 18 ou 20 francs par jour, le sonnet \u00e0 la lune \u00e9tant tr\u00e8s demand\u00e9 actuellement dans l&rsquo;Am\u00e9rique du Sud, o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 totalement ignor\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour. Le Guat\u00e9m\u00e9la, \u00e0 lui seul, en consomme plus de 10000 par mois.<br \/>\nLes<em> sonnets printaniers<\/em>, qui font fureur en Russie, se composent dans une serre; chaque ouvrier est \u00e9tendu sur un banc de mousse et des jeunes filles inspiratrices, en toilettes tendres, lui servent de mod\u00e8le. Le sonnet printanier est habituellement confi\u00e9 aux d\u00e9butants; il s&rsquo;appelle <em>sonnet gnan-gnan<\/em>, dans l&rsquo;argot du m\u00e9tier.<br \/>\nNous p\u00e9n\u00e9trons ensuite dans un grand atelier absolument nu. Ici, chaque ouvrier est isol\u00e9 par un paravent. C&rsquo;est la salle des<em> sonnets du coeur<\/em>, lesquels sont tr\u00e8s recherch\u00e9s, nous assure-t-on, de certains collectionneurs. \u2013 Chacun de ces sonnets doit commencer par \u00ab\u00a0<em>mon coeur<\/em>\u00ab\u00a0. Exemple: &#8211; Mon coeur est un cerceau crev\u00e9 par les clownesses \u2013 Mon coeur est le valet de coeur de ton d\u00e9sir \u2013 Mon coeur est l&rsquo;h\u00f4pital de mes r\u00eaves fan\u00e9s \u2013 Mon coeur est le trottoir de vos petits pieds blancs \u2013 Etc.<br \/>\nLa plupart des ouvriers de cet atelier sont myopes. Ils portent les cheveux tr\u00e8s longs; quelques-uns m\u00eame ont des cravates en dentelle.<br \/>\nNous passons aussit\u00f4t dans le <em>Hall des sonnets sur commande<\/em>. Il est occup\u00e9 par des ouvriers extr\u00eamement habiles qui confectionnent en moins de cinq minutes des sonnets sur n&rsquo;importe quel sujet: sonnets pour toast, sonnets pour f\u00eates, pour anniversaires ou mariages; sonnets pour d\u00eeners d&rsquo;anciens \u00e9l\u00e8ves, pour repas de corps, noces d&rsquo;argent, f\u00eates nationales, etc. ; quelques virtuoses arrivent m\u00eame \u00e0 composer deux ou trois sonnets \u00e0 la fois. C&rsquo;est le comble de l&rsquo;art. Le contrema\u00eetre nous montre un sonnet destin\u00e9 \u00e0 un riche industriel. Il commence ainsi:<br \/>\n<em>Salut \u00e0 vous, \u00f4 v\u00e9t\u00e9ran de la bretelle!<br \/>\n<\/em>Il doit \u00eatre livr\u00e9 \u00e0 sept heures pr\u00e9cises et remis clandestinement au petit p\u00e2tissier qui apportera le vol-au-vent. D&rsquo;autres seront exp\u00e9di\u00e9s directement \u00e0 dix heures, dix heures et demie et onze heures. On ne livre plus pass\u00e9 minuit.<br \/>\nPlus loin, s&rsquo;aper\u00e7oit l&rsquo;\u00e9quipe des <em>sonnets impromptus<\/em> pour bals, soir\u00e9es, cabinets particuliers, champs de courses, squares et promenades en voiture &#8230; ces sonnets sont vendus depuis cinq francs jusqu&rsquo;\u00e0 deux louis pi\u00e8ce, avec la mani\u00e8re de les apprendre par coeur, et les variantes pour les diff\u00e9rentes couleurs de chevaux.<br \/>\nL&rsquo;atelier des <em>sonnets de passion<\/em> et des <em>sonnets orientaux<\/em> est plein de femmes orn\u00e9es et l\u00e9g\u00e8rement voil\u00e9es, dans des poses absolument lascives. Ces femmmes sont s\u00e9par\u00e9es des ouvriers par un grand mur de cristal, sans lequel la morale ne saurait \u00eatre sauvegard\u00e9e.<br \/>\nIl serait trop long de d\u00e9crire ici la salle des <em>sonnets d\u00e9cadents<\/em>, des <em>sonnets rustiques<\/em>, des <em>sonnets de famille<\/em>, des <em>sonnets romantiques<\/em>, des <em>sonnets de Lesbos<\/em>, et autres.<br \/>\nLes employ\u00e9s attach\u00e9s \u00e0 ces diff\u00e9rentes sp\u00e9cialit\u00e9s sont soumis \u00e0 l&rsquo;amende de 5 francs par hiatus, comme les autres. Ils ont leur dimanche, plus vingt-quatre heures par mois, et un cong\u00e9 de huit jours tous les ans, \u00e0 l&rsquo;occasion de la <em>F\u00eate d&rsquo;Arver<\/em>s.<br \/>\nNous traversons tr\u00e8s rapidement l&rsquo;<em>Ecole des Pupilles d&rsquo;Apollon<\/em>, qui sont, en quelque sorte, les enfants de troupe de la Po\u00e9sie, et nous sortons \u00e9merveill\u00e9s.<br \/>\nJe crois que mes lectrices me sauront gr\u00e8 de leur offrir ici m\u00eame quelques \u00e9chantillons des produits de cette \u00e9tonnante manufacture. Le premier appartient \u00e0 la s\u00e9rie des <em>sonnets rustique<\/em>s, le second fait partie des <em>sonnets d&rsquo;absinth<\/em>e. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline\">Vespr\u00e9e d&rsquo;ao\u00fbt<br \/>\n<\/span><br \/>\nQuand la tomate, au soir, lasse d&rsquo;avoir rougi,<br \/>\nFuit le ruisseau jaseur que fr\u00e9quente l&rsquo;ablette,<br \/>\nJ&rsquo;aime inscrire des mots commen\u00e7ant par des j<br \/>\nSur l&rsquo;ivoire b\u00e9nin de mes humbles tablettes.<\/p>\n<p>Parfois je vais errer sur le vieux tertre o\u00f9 g\u00eet<br \/>\nLe souvenir dolent des pauvres poires blettes,<br \/>\nEt puis je m&rsquo;en reviens, tranquille, en mon logis<br \/>\nO\u00f9 mon petit-neveu tardivement goblette.<\/p>\n<p>Alors, si le d\u00eener n&rsquo;est pas encore cuit,<br \/>\nJe d\u00e9croche un fusil et je mange un biscuit<br \/>\nAvec mon perroquet sur le pas de ma porte;<\/p>\n<p>Je laisse au lendemain son air myst\u00e9rieux,<br \/>\nEt mon esprit fl\u00e2neur suit \u00e0 travers les cieux<br \/>\nLe r\u00eave qui troubla l&rsquo;\u00e2me du vieux cloporte.<\/p>\n<p>Q8 &#8211; T15<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8211; George Auriol \u2013 in\u00a0 Le Chat Noir Manufacture de sonnets &#8230;. 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