93. Attention: structures!

[Bande X face 1]

POUR UNE TABLE DES MATIERES

OBJECTIFS ET INGREDIENTS DU VOLUME

[ces titres se trouvent dans le manuscrit]

A) Ma thèse du disparate

• faits

• arguments

• hypothèses

C’est la raison du livre à mes yeux, mais cela ne devrait pas prendre plus de 10% à 20% du texte. Les points forts ne demandent pas de longs développements.

B) Aspects personnels – psychographie – surtout lorsqu’ils sont au voisinage de ma thèse, mais pas obligatoirement. S’il y a des choses curieuses ou intéressantes, pourquoi pas ? C’est peut-être un peu ce que souhaiterait le Seuil. (30% à 50% du texte)

C) Souvenirs et anecdotes de ma traversée du siècle. Eux aussi, la plupart du temps, au voisinage de ma thèse. Les gens que j’ai un peu connus et fréquentés, et que j’ai un peu vampirisés. (30% à 50% du texte)

Je reviens aux aspects personnels (B). Voici, à mon avis, comment pourrait être ordonné ce que je laisserai passer de moi :

Je compare ma structure à celle de la Terre :

I – Nifé. Un certain disparate. C’est ce qui m’est personnel et que je voudrais mettre en évidence. Un disparate dominé, visant à l’efficacité et à la création. Il y a aussi dans mon nifé un anti-faux disparate que je voudrais mettre en lumière, un anti faux semblant de disparate qui m’agace chez beaucoup de gens – autant que je puis être agacé, dès que je suis agacé, j’étudie mon agacement– une imposture du disparate que je rencontre de temps en temps.

II – Sial. C’est ce que j’appellerai du disparate courant, du disparate de consommation. C’est ce que beaucoup de gens voient en moi, et que j’apprécie beaucoup, mais qui n’a pas de valeur créatrice. Ce disparate de consommation est confondu et mélangé à d’autres choses dont il est distinct et qui sont secondaires : l’encyclopédisme, l’érudition, l’éclectisme, le dilettantisme, polygraphie. Mon sial sont des choses secondaires, que je pratique, que j’aime, mais qui ne sont pas la chose importante.

III – Litho, hydro, atmosphère. Le reste de ma personnalité, les choses pas drôles, pas intéressantes. Et puis, une chose importante, un certain non-disparate, des moments de concentration aiguë, donc, sans disparate.

J’aimerais faire apparaître tout cela.

J.M. Est-ce qu’il y a de la dérive des continents dans votre lithosphère?

F.L.L. Bien sûr ! Il y a mon évolution, j’ai été jeune et je ne le suis plus ! C’est le problème de la différence et de la ressemblance. Il y a une partie de moi qui n’a pratiquement pas changé depuis que j’ai pris conscience jusqu’à maintenant, qui est probablement assez différente de celle de beaucoup d’autres ; et une partie de moi qui a changé normalement, comme chez tout le monde. J’ai été jeune, j’ai cru à des choses auxquelles je ne crois plus, j’ai fait mon apprentissage. Mon expérience continue. D’une certaine manière, j’ai l’impression que quelque chose est resté jeune en moi maintenant et quelque chose qui était vieux en moi jadis. C’est une impression très nette, et elle a été perçue par beaucoup de gens : des gens qui m’ont connu jeune avaient l’impression que j’étais déjà très vieux et des gens qui me connaissent maintenant ont l’impression que je suis très jeune. Je me demande si ce phénomène n’existe pas chez tout le monde.

J.M. Ce qui a changé est purement additif, rien n’a disparu ?

F.L.L. Si, mais assez peu. Certains aspects de mon tempérament n’ont pas du tout changé – mon attitude en face de la mort, du danger ; la combinaison de nervosité et de calme qu’il y a en moi; aussi mon goût pour ce dont nous parlions à propos de l’énergence.

Vous m’avez fait remarquer que ce n’est pas une structure de groupe. Au fond, à ce moment-là, je poursuivais deux buts : l’un, que je poursuivais très inconsciemment, de rechercher des structures et l’autre de m’évader des structures et de trouver des exceptions aux structures. Connaître la composition de l’air et, quand on en a retiré l’azote et l’oxygène, en enlever tous les gaz rares, etc. Ça a toujours été ma tendance.

A ce propos, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque les bouquins de Priestley sur l’air, dans une très bonne traduction. Ils sont fort intéressants. Priestley est vraiment un esprit de qualité. Il n’est pas aussi moderne que Lavoisier mais il l’est beaucoup plus que Scheele – dont je n’ai lu que des extraits, ce qui n’est pas le cas pour Lavoisier ou Priestley. Tous les trois ont trouvé l’oxygène – tous les trois le revendiquent. Scheele est assez difficile, quand je lis Scheele, j’ai à peu près la même impression que quand je lis Hegel. Par contre, Kant est un esprit clair – à condition qu’on ait appris son jargon. C’est extrêmement moderne, c’est peut-être le philosophe le plus clair et le plus cohérent que je connaisse.

Il y a plus cohérent que lui, c’est, évidemment, Spinoza. Il est arrivé à tellement de cohérence qu’il n’apporte rien. Dans l’Ethique, sa démonstration de la preuve de l’existence de Dieu est absolument impeccable. Il suffit de refuser ses définitions qu’il donne au début – substance, essence, existence – de ne pas avoir les mêmes que lui et Dieu n’existe pas. Si on les accepte, je vous défie de trouver un défaut dans sa démonstration. J’ai lu l’Ethique en entier jusqu’à la moitié, en vérifiant, après, convaincu que l’auteur raisonne bien, qu’il ne s’est pas trompé, je lui ai fait confiance pour le reste et j’ai lu seulement les énoncés et je suis arrivé au dernier qui est le moyen d’atteindre la béatitude, dont je suis convaincu que, si on accepte ce qu’il y a au début, c’est le bon moyen.

J.B. J’avais fait un petit travail sur l’Ethique : je m’étais amusé à noter la structure démonstrative. A propos de chaque théorème, noter les théorèmes cités, de ceux-ci, les théorèmes précédents, etc. Très souvent, d’ailleurs, ce sont des corollaires ou des lemmes. On s’aperçoit très rapidement que la rigueur démonstrative n’est pas si grande et qu’en particulier il y a certains lemmes qui sont parmi les plus obscurs et qui sont constamment utilisés comme preuve démonstrative. Je me suis arrêté avant la moitié du livre, on arrive à une imbrication extrêmement complexe.

F.L.L. Oui, vous avez raison. C’est comme Euclide, il a oublié la moitié de ses axiomes… il a fallu attendre Hilbert pour rendre Euclide tout à fait cohérent. Par contre, en dehors de l’Ethique, Spinoza me paraît beaucoup plus intéressant dans son Traité théologico-politique qui a vraiment un contenu politique intéressant.
(Je vous ai dit ce que j’ai sur le coeur au point de vue objectifs. Je voudrais reprendre mon autocritique.)

__________________

tous les trois

Les chimistes anglais Joseph Priestley, français Antoine Lavoisier et allemand Carl-Wilhelm Scheele, ont, concurremment et indépendamment, découvert la composition de l’air (et en particulier isolé l’oxygène). MA

en entier jusqu’à la moitié

J’ai lu l’Ethique en entier jusqu’à la moitié

est admirable… là on voit bien qu’on est dans l’oral. MA

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