3. Au Neudorf

Pas plus qu’à Boston, Ariane n’est allée à Venise.

Carte postale
Elle reconnaît pourtant sur le tableau le Campanile et le Palais des doges, mais aussi l’île de San Giorgio, dont une carte postale punaisée sur le mur au-dessus de son bureau montre une vue pourtant bien différente.

Si, partant de cette carte postale, notre regard glissait vers la droite, voici ce que nous verrions,

d’abord la fenêtre de la chambre d’Ariane, par laquelle nous apercevrions surtout les toits des immeubles voisins, puis, sur l’étagère, une photo dans un cadre en plastique, sur laquelle un homme et une femme en short sur un pédalo nous souriraient, ensuite, fixée au-dessus du lit, l’affiche du film le Mécano de la General, la porte de la chambre, fermée, une patère portant une veste en jeans et une écharpe en laine noire, une armoire, le bureau avec sa chaise en bois blanc,

les rideaux rouges autour de la fenêtre, puis encore, sur l’étagère d’Ariane, l’un des livres, posé horizontalement, ce qui nous permettrait de distinguer la vue de Venise qui en fait la couverture, le couvre-lit rouge assorti aux rideaux, collée sur la porte, une photographie montrant une fillette avec des nattes blondes en kimono blanc et ceinture foncée, sous le porte-manteaux, une paire de bottes, une paire de baskets roses et une autre de chaussures vernies noires, l’armoire encore, le papier peint bleu-ciel avec des motifs enfantins, avions, voitures, bateaux et trains, l’ordinateur d’Ariane, un portable, ouvert sur le bureau,

une pile de classeurs posés par terre sous la fenêtre, beaucoup de livres de poche sur l’étagère, deux ours en peluche sur le lit, la porte ouverte sur un couloir, Ariane viendrait de sortir, la paire de bottes et celle de chaussures vernies, l’armoire en pin, verni lui aussi, comme le bureau, enfin l’écran de l’ordinateur qui montrait le Bassin de Saint-Marc (vu vers l’est) s’éteindrait.

Ariane n’habite ni un appartement d’étudiante ni une cité universitaire, elle vit dans la chambre où elle a vécu enfant, dans le logement de ses parents, un quatre-pièces d’un groupe de HLM du quartier du Neudorf, au sud de Strasbourg, en Alsace, tout à fait à l’est de la France et presque tout à fait à l’ouest de l’Union européenne, pas vraiment loin, à vol d’oiseau, du nord de l’Adriatique.

Si l’Adriatique est mentionnée ici, c’est parce que, en ce printemps 2005, Ariane rêve à Venise. Elle regarde Venise, nous l’avons vu, à travers une carte postale représentant l’île de San Giorgio et un tableau de Canaletto montrant le Bassin de Saint-Marc.

Il y aura, dans ce qui est le temps présent de ce récit, un été à Venise, et donc des descriptions, des évocations de Venise, des parcours obligés mais divagants entre ses lieux remarquables, ses monuments archi-connus et ses palazzi reconnaissables entre tous, des panoramas romantiques, des descriptions colorées de couchers de soleil sur la lagune. Il y aura, dans ce roman, des paysages, des tableaux, des chambres noires et donc des clichés, et, lorsqu’enfin la narration se mettra à errer dans Venise, cité trop regardée, trop décrite, elle ne pourra se passer de clichés sur Venise, la mort, la mémoire, l’éternité, l’amour.

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Les photographies de la carte postale représentant l’île de San Giorgio, des livres avec lesquels Ariane travaille peut-être et des deux ours en peluche qui illustrent cet article sont dues à l’auteur.

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