Préface

Qu’est ceci ?

Un roman, un petit roman, mais quand même un roman, oui, dans lequel il est question, apparemment, de Venise, de peinture, de lumière, de regards (et aussi d’amour).

Dont l’héroïne s’appelle Ariane.

Ariane, vous savez, le fil, qui permet (non pas de sortir mais) de se promener dans le labyrinthe. Il y a tout ça, oui, même l’amour, mais il y a aussi ce que fait Ariane, car elle travaille, à appliquer une théorie mathématique pour comprendre comment un tableau a été peint. Le roman n’a aucune intention « didactique ». Il raconte une histoire, dans laquelle les personnages se livrent à diverses activités (lire, regarder des tableaux, guider des touristes, guérir d’un cancer, faire la cuisine ou des mathématiques…). Parmi ces activités, il y en a que je peux expliquer, parmi lesquelles la recette de la mousseline aux fraises ou la façon de répondre à la question « où était le photographe ? » et d’autres pas.

Il n’est pas nécessaire de savoir, ni même de comprendre, par exemple, comment on répond à cette question, pour lire ce roman. Mais il y aura, en plus de l’histoire d’Ariane, en parallèle, puisque la publication « en blog » le permet, deux ou trois textes didactiques qui expliqueront la théorie à celles et ceux qui veulent savoir(1).

Ceci n’est pas un blog.

Les « pages » arrivent dans l’ordre naturel de la lecture. Il y a sept chapitres (voir la colonne de gauche), mais ils ont été sectionnés en trente-huit « pages » (nunérotées de 1 à 38!), pour augmenter le confort de lecture.

Ceci est un blog.

Ce qui permet d’utiliser des « mots-clefs », qui forment une sorte d’index. L’index et les informations qu’il contient font partie du texte, du roman — les lecteurs, par exemple, de la Vie mode d’emploi, me comprendront.

Ce qui permet d’illustrer le texte, ce que le sujet le demande. On y trouvera donc des illustrations(2). Certaines de ces illustrations sont « plates » (tel tableau parce qu’il en est question dans le texte, une photo d’ours en peluche lorsque le texte parle d’ours en peluche, par exemple). D’autres le sont moins (de belles figures géométriques, l’apparition de telle ou telle fleur pour souligner l’avancement du printemps puis de l’été par exemple).

Ce qui permet que les lecteurs écrivent des commentaires, s’ils en ont.

Ceci est un roman.

Mais surtout, j’insiste, ceci est un roman. Il a été écrit au cours de l’été 2005. De cette période, il suit l’actualité au jour le jour, attentats ici ou là (et il y en a eu, ici et là), soixantième anniversaire d’Hiroshima, par exemple…

Les personnages, eux, ont été inventés. Bien sûr, il y eut un jour un Anglais qui s’arrêta devant ma machine à laver sur son chemin, à vélo, vers Venise. Pourtant, toute ressemblance de Marcus avec cet Anglais, ou avec d’autres que j’ai connus, serait fortuite. Bien sûr j’ai fait préparer des mémoires à des étudiantes (et même à des étudiants) de toute sorte (et même à des étudiantes blondes) sur toute sorte de sujets, parfois sur des sujets de géométrie projective (et même sur la question « Où était le photographe? »). Pourtant, toute ressemblance d’Ariane avec Agnès, Alice, Anne-Sophie, Catherine, Christelle, Leïla, Nassima, Rachel, Sophie, Vanessa ou d’autres serait fortuite

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(1) Si vous voulez savoir, et que les explications données ne vous satisfont pas, écrivez-moi, j’aime m’améliorer !

La façon de déterminer « où était le photographe » est expliquée deux fois. Une première fois dans la page Où était le photographe?, vite, trop vite. Une deuxième fois, un peu moins vite, autour de la Vue de Delft, un célèbre tableau de Vermeer qu’il n’est pas exclu de reproduire (et dont il est bien sûr question, aussi, dans le corps du roman). Cette deuxième page d’explications est abondamment illustrée, de sorte que, même si son contenu mathématique n’est pas compris par tous, elle devrait donner une idée de ce que fait Ariane.

De même, une recette de mousseline de fraises et quelques-unes des explications qu’elle appelle se trouvent dans une page, dont j’espère qu’elle n’est pas trop technique.

La formation des caustiques fait elle aussi l’objet d’une page d’explications.

(2) Chacun des articles contiendra les sources des images utilisées. Je vous remercie de citer ces sources si vous utilisez l’une ou l’autre de ces images. Par exemple, le labyrinthe a été dessiné par l’auteur (à partir du plan du labyrinthe d’une cathédrale italienne), et elle (l’auteur) a aussi pris la photographie de Venise, depuis le port de San Giorgio.

1. Il Bacino di San Marco (vue vers l’est)

C’est un tableau rectangulaire, un assez grand tableau puisqu’il mesure 125 centimètres de hauteur sur 205 de largeur. Il a été peint par le peintre vénitien Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto, entre 1738 et 1740. Comme son titre l’indique, il représente le Bassin de Saint-Marc à Venise.

C’est dire que le peintre a aligné devant nous la silhouette élancée du Campanile, les Fondamente delle Farine avec l’extrémité de la file des palais le long du Grand Canal, les coupoles de la basilique Saint-Marc, la bibliothèque marcienne, le môle et ses deux colonnes, dont l’une paraît se trouver devant l’arcature ajourée du palais ducal, et au-delà le Ponte da Paglia, la Riva degli Schiavoni, des clochers et des coupoles, la Riva dei Sette Martiri qui ferme le panorama avant que, plus près de notre regard, se détache, blanche et crayeuse, l’église de San Giorgio, sur l’île du même nom, avec son reflet dans l’eau, et enfin, à l’extrémité droite de cette ligne, ocre, un clocher sur la Giudecca. On devine tout au fond une mince bande argentée, l’eau de la lagune. Comme c’était la tradition (une tradition peut-être instaurée par Canaletto lui-même), les mâts inclinés du gros bateau au premier plan introduisent notre regard dans le tableau. On voit une bonne centaine d’embarcations sur le bassin, des embarcations de toutes sortes dont les mâts se mêlent aux campaniles pour rythmer la ligne d’horizon, sous l’importante surface occupée par le ciel, ciel bleu, nuages d’un blanc éclatant. Au-delà du pittoresque, il n’y a aucun hasard dans la façon dont cette flottille a été disposée dans le paysage. Elle étalonne les distances, fixe la perspective, comme on s’en aperçoit si l’on regarde les indiscutables lignes de fuite joignant la gondole du tout premier plan, celle que meuvent deux personnages habillés de rouge, aux deux gondoles presque identiques figurées « juste » derrière.

Malgré ces « trucs », malgré l’inévitable de la ligne ocre dessinée par la ville et ses plus célèbres monuments qui sépare le bleu-vert du ciel du vert-bleu du bassin, malgré les inévitables nuages, en haut, qui répondent aux inévitables bateaux, en bas, c’est un très beau tableau. La rigueur de la composition en fait beaucoup plus qu’une immense carte postale pour riches: un vrai chef d’œuvre.

C’est sur l’écran de son ordinateur qu’Ariane regarde une reproduction de ce tableau, Il Bacino di San Marco. On peut voir le tableau lui-même au musée des Beaux-Arts de Boston.

Carte postale : Que sommes-nous ?

Encore faut-il se rendre à Boston, où Ariane n’est jamais allée, et où il ne faudrait pas manquer de regarder le célèbre D’où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ? de Gauguin. Ici la question « d’où regardons-nous ? » — qui n’a pas encore été posée, mais qui va l’être — admet plusieurs réponses.

Par exemple, Ariane est dans sa chambre, devant son bureau, mais aussi, elle regarde Venise, comme l’a fait Canaletto pour ce tableau, depuis la Pointe de la Douane, près de Santa Maria de la Salute.

Nous pourrions aussi nous demander d’où nous regardons, vous, lecteurs, et moi, narratrice. D’où les lecteurs regardent, vont regarder le bassin de Saint-Marc en lisant ce roman, est une question à laquelle la narratrice ne peut pas répondre. Elle peut s’engager à proposer des points de vue différents.

Mais revenons à Canaletto — et à Ariane.

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Copie d'écran

La photographie de la carte postale montrant un détail du tableau de Gauguin D’où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ? et la copie d’écran qui illustrent cet article sont dues à l’auteur. On peut les voir mieux (les agrandir) en cliquant dessus et les voir encore mieux en cliquant une deuxième fois.

Puisqu’il s’agit du premier article, signalons l’existence de « mots-clefs », dans la colonne de gauche, qui fonctionnent comme un index, mais qui contiennent aussi des informations. Comme tout le paratexte, ils font partie du roman.

2. Canaletto (vue d’ensemble)

De Canaletto, Ariane sait assez peu de choses. Un peu plus peut-être que tout un chacun, parce qu’elle a cherché, et trouvé, quelques informations dans une encyclopédie.

Portrait de Canaletto

Voici. Il est né à Venise à la fin du XVIIe siècle. C’est aussi, mais c’est plus banal, à Venise qu’il est mort.

Son nom. Ce peintre du Grand Canal est surnommé « Petit Canal », Canaletto, parce que son père, qui portait le nom de Canal (à Venise, il est courant de s’appeler Canal, ou Da Ponte, Dupont), était déjà un peintre connu, un peintre de décors de théâtre. D’où le diminutif pour le fils Canal. Pour apprendre la peinture et la perspective, avoir un père qui conçoit les décors des opéras de Vivaldi (la musique contemporaine), c’est un bon début.

Au cours d’un séjour à Rome, le jeune Canal devient un peintre de vedute; de retour à Venise, il s’impose comme le maître des vues de cette ville. Ce sont les Anglais qui font sa fortune et son renom, on peut même dire sa gloire.

Les aristocrates anglais inventent le tourisme, mais un peu trop tôt : les vues photographiques ne sont pas encore nées. Pourtant, ces premiers touristes sont aussi des amateurs de souvenirs. Heureusement, ce sont des amateurs fortunés, alors ceux qui n’emmènent pas parmi leurs domestiques un artiste chargé d’immortaliser les monuments ou paysages visités peuvent commander des tableaux sur place. Et ils en commandent, des tableaux, le Grand Canal, le bassin de Saint-Marc, des scènes de régates et d’autres jeux d’eau, comme lors de l’anniversaire du Mariage de Venise et de la Mer avec la sortie du Bucentaure le jour de l’Ascension, c’est quand même plus chic que d’acheter des cartes postales et, de toute façon, ils n’ont pas le choix puisque, nous l’avons dit, les cartes postales n’existent pas encore. Et justement se trouve à Venise un collectionneur et marchand de tableaux, Joseph Smith, qui fait aussi office de Consul d’Angleterre. C’est lui qui promeut le petit Canal. Ne doutons pas qu’il y trouve son compte, pense Ariane.

Photographie d'une reproduction d'une vue de Londres par Canaletto
Et puis, il y a une guerre, que l’on appelle la guerre de la Succession d’Autriche (peut-être les lecteurs ont-ils entendu parler de la bataille de Fontenoy), dont il serait un peu compliqué d’expliquer les causes, mais dont un des effets est que l’Autriche est en guerre avec à peu près tout le monde. Et ça va durer, après ces sept ans de guerre, juste le temps de renverser quelques alliances et ce sera la Guerre de Sept Ans. Déjà, au XVIIIe siècle, les guerres nuisent au tourisme. Les Anglais ne viennent plus à Venise, alors Canaletto part retrouver ses clients en Angleterre. Il reste absent plus de dix ans. À son retour en 1765, il est célèbre et reconnu, membre de l’Accademia, l’Académie de Peinture et de Sculpture de Venise. Il meurt trois ans plus tard, à soixante-et-onze ans.

Peu avant, en 1763, le roi (d’Angleterre) George III avait acheté la collection de Joseph Smith, dont cinquante-trois peintures et une centaine de dessins de Canaletto. La plupart de ces œuvres figurent encore dans les collections de la Couronne britannique. Ses tableaux sont « la » référence vénitienne pour les Anglais dont les guerres napoléoniennes brident à nouveau les désirs touristiques au début du XIXe siècle. À cette époque encore (mais plus pour très longtemps) c’est la vision de Canaletto qui détermine la façon dont les visiteurs vont regarder Venise.

De sa vie, Ariane ne sait rien de plus. S’il était un homme heureux, affable, modeste, ou si au contraire il était imbu de sa célébrité et désagréable, s’il aimait boire et manger, s’il avait une vie amoureuse simple ou compliquée, elle l’ignore. Comment il est mort, de mort violente ou dans son lit, calmement, ou encore douloureusement après des mois de souffrances, elle ne le sait pas non plus. Même de son visage, de son apparence, grand, petit, brun, blond, rondouillard ou maigrichon, elle n’a aucune idée. Ce n’est d’ailleurs pas essentiel à notre propos.

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Francesco Guardi, Bucentaure

Le portrait de Canaletto et le Bucentaure de Francesco Guardi (du Musée du Louvre) viennent de sites wikipedia et sont dans le domaine public. La photographie qui illustre cet article est due à l’auteur. Elle a été faite à l’aide du livre « Canaletto » de J.-G. Links. On peut les voir mieux (les agrandir) en cliquant dessus et les voir encore mieux en cliquant une deuxième fois.

3. Au Neudorf

Pas plus qu’à Boston, Ariane n’est allée à Venise.

Carte postale
Elle reconnaît pourtant sur le tableau le Campanile et le Palais des doges, mais aussi l’île de San Giorgio, dont une carte postale punaisée sur le mur au-dessus de son bureau montre une vue pourtant bien différente.

Si, partant de cette carte postale, notre regard glissait vers la droite, voici ce que nous verrions,

d’abord la fenêtre de la chambre d’Ariane, par laquelle nous apercevrions surtout les toits des immeubles voisins, puis, sur l’étagère, une photo dans un cadre en plastique, sur laquelle un homme et une femme en short sur un pédalo nous souriraient, ensuite, fixée au-dessus du lit, l’affiche du film le Mécano de la General, la porte de la chambre, fermée, une patère portant une veste en jeans et une écharpe en laine noire, une armoire, le bureau avec sa chaise en bois blanc,

les rideaux rouges autour de la fenêtre, puis encore, sur l’étagère d’Ariane, l’un des livres, posé horizontalement, ce qui nous permettrait de distinguer la vue de Venise qui en fait la couverture, le couvre-lit rouge assorti aux rideaux, collée sur la porte, une photographie montrant une fillette avec des nattes blondes en kimono blanc et ceinture foncée, sous le porte-manteaux, une paire de bottes, une paire de baskets roses et une autre de chaussures vernies noires, l’armoire encore, le papier peint bleu-ciel avec des motifs enfantins, avions, voitures, bateaux et trains, l’ordinateur d’Ariane, un portable, ouvert sur le bureau,

une pile de classeurs posés par terre sous la fenêtre, beaucoup de livres de poche sur l’étagère, deux ours en peluche sur le lit, la porte ouverte sur un couloir, Ariane viendrait de sortir, la paire de bottes et celle de chaussures vernies, l’armoire en pin, verni lui aussi, comme le bureau, enfin l’écran de l’ordinateur qui montrait le Bassin de Saint-Marc (vu vers l’est) s’éteindrait.

Ariane n’habite ni un appartement d’étudiante ni une cité universitaire, elle vit dans la chambre où elle a vécu enfant, dans le logement de ses parents, un quatre-pièces d’un groupe de HLM du quartier du Neudorf, au sud de Strasbourg, en Alsace, tout à fait à l’est de la France et presque tout à fait à l’ouest de l’Union européenne, pas vraiment loin, à vol d’oiseau, du nord de l’Adriatique.

Si l’Adriatique est mentionnée ici, c’est parce que, en ce printemps 2005, Ariane rêve à Venise. Elle regarde Venise, nous l’avons vu, à travers une carte postale représentant l’île de San Giorgio et un tableau de Canaletto montrant le Bassin de Saint-Marc.

Il y aura, dans ce qui est le temps présent de ce récit, un été à Venise, et donc des descriptions, des évocations de Venise, des parcours obligés mais divagants entre ses lieux remarquables, ses monuments archi-connus et ses palazzi reconnaissables entre tous, des panoramas romantiques, des descriptions colorées de couchers de soleil sur la lagune. Il y aura, dans ce roman, des paysages, des tableaux, des chambres noires et donc des clichés, et, lorsqu’enfin la narration se mettra à errer dans Venise, cité trop regardée, trop décrite, elle ne pourra se passer de clichés sur Venise, la mort, la mémoire, l’éternité, l’amour.

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Les photographies de la carte postale représentant l’île de San Giorgio, des livres avec lesquels Ariane travaille peut-être et des deux ours en peluche qui illustrent cet article sont dues à l’auteur.

4. Points de vue sur Paris (flash-back)

Mais en attendant, pour comprendre cette histoire, il va nous falloir revenir un peu en arrière. Et, la question « d’où regardons-nous ? » ayant été évoquée, nous allons la poser. Et tenter d’y répondre, en commençant par regarder Paris, avec Ariane, à partir d’un cliché de photographe. À l’origine de cette question, pour Ariane, il y a un Anglais.

Ouvrons ici une parenthèse pour signaler qu’il y aura de nombreux Anglais dans cette histoire, un peu comme dans ces grands tableaux sur lesquels il y a beaucoup de place et où le peintre place « des Allemands et des bouffons » dans la suite de Jésus. Il est fait ici allusion au Repas chez Lévi, un tableau de Veronese que l’on peut voir au musée de l’Accademia… si l’on va à Venise. En plus des Allemands et des bouffons, le peintre y a introduit des chiens (dont un bel épagneul écossais, au tout premier plan, à l’emplacement exact où l’Inquisition aurait souhaité voir une Marie-Madeleine repentante) et un chat, ce que je ferai aussi, un nain, des négrillons et même un autoportrait (on dit que l’espèce de majordome en noir et vert, au centre un peu à gauche, c’est lui), ce que je ne ferai pas. Je ne suis pas sûre de comprendre ce que désigne exactement le mot « Allemands » dans la phrase de Veronese dont je viens de citer quelques mots (des soldats?), mais il y aura aussi des Allemands dans cette histoire, parmi lesquels des soldats (c’est comme ça), il y aura peut-être même des bouffons, certainement des Anglais ici ou là, parce qu’il y a de la place, en effet. Et quelques-uns de ces Anglais vont même faire plus que de la figuration, plus que du pittoresque, parce que ce sont eux qui vont faire avancer la narration. Mais n’anticipons pas.

Une caustique
Pour commencer, cet Anglais-là, celui grâce à qui elle partira peut-être pour Venise, fait visiter à Ariane un peu des VIIe et XVIe arrondissements de Paris, et cela se passe en 2003. Son Anglais de guide est l’auteur d’un livre, Visions géométriques, il s’appelle Ian Stewart, c’est un mathématicien.

Deux ou trois choses qu’elle sait de lui.

Elle connaît Rose Polymaths, l’héroïne de sa bande dessinée Oh! Catastrophe, de qui elle a appris presque tout ce qu’elle sait des mirages, des arcs-en-ciel et des belles courbes lumineuses que l’on appelle des caustiques. Elle a aussi lu son nom sur des articles dans une revue de vulgarisation, c’est pourquoi elle a emprunté à la bibliothèque municipale le livre Visions géométriques, qui est un recueil de certains de ces articles.

Le premier porte le titre D’où la photographie a-t-elle été prise ? Il est illustré, d’abord, d’une vue de Paris.

Photographie de la photographie
Sous le pont Mirabeau coule la Seine, sous le pont de Grenelle et sous celui de Bir-Hakeim aussi. Viennent ensuite un plan du quartier (sans le pont Mirabeau) et des encadrés avec des formules de mathématiques imprimées sur fond de couleur. L’article lui-même est assez bien écrit, il met en scène une jeune fille qui regarde des photos prises par son père lors d’un voyage à Paris et demande à ses parents où ils se trouvaient, où était le photographe ? Le père se désintéresse de la question et va faire la sieste, la mère ne se souvient plus. La jeune fille, par un miracle que l’auteur ne nous explique pas, peut-être simplement parce qu’elle porte un nom de fée, est très au courant des méthodes de géométrie projective (bien plus que la plupart de nos lecteurs, qui n’ont pas besoin d’en savoir autant pour lire la suite); elle dessine donc deux ellipses sur un plan de Paris et trouve la réponse à la question, « vous étiez à la Tour Eiffel » (même les plus naïfs parmi les lecteurs s’en étaient doutés, mais l’auteur a prévu cette critique et sa jeune géomètre explique à sa candide tante Cunégonde que ce n’est pas le tout de deviner, qu’il faut encore démontrer).

Notre héroïne, pas la géomètre de Stewart, la nôtre, Ariane, est alors (rappelons que nous sommes en 2003) élève d’une classe dite « de mathématiques spéciales », c’est dire qu’elle prépare, avec sérieux mais sans grand optimisme, des concours pour entrer dans une école normale supérieure ou, à défaut, dans une école d’ingénieurs. Si elle se rend à Paris, au début de cet été 2003, c’est justement pour passer des oraux de concours. Ariane n’a pas encore décidé ce qu’elle va faire l’année suivante. La perspective d’études d’ingénieur, bien qu’elle impressionne beaucoup ses parents, ne la tente que très modérément. Ce sont les mathématiques qui l’intéressent. Les oraux sont aussi une occasion d’aller à Paris.

Elle en profite pour monter au premier étage de la Tour Eiffel et, de là, contempler le paysage, vers le sud-ouest.

Le Pont-Neuf vu du Pont-au-Change
Si la vue est bien conforme à la photographie, il y aurait eu mieux à regarder, d’ici, pense-t-elle en regardant ailleurs et en se demandant quelle obscure raison a fait préférer à Stewart le pont de Grenelle à celui du Carrousel et d’ailleurs toutes ces piles de ponts à des monuments comme le Louvre ou Notre-Dame pour illustrer sa démonstration.

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Les photographies du verre et de la caustique, de la photographie qui fait l’objet de la démonstration de Stewart dans Visions géométriques, de la tour Eiffel d’où cette photo-là a été prise et finalement du pont Neuf un soir d’été, sont toutes dues à l’auteur.

5. Le sentiment de la nature aux Buttes-Chaumont

À l’autre bout de Paris (mais Paris a-t-elle, a-t-il, des « bouts », s’est-elle demandé), Ariane se promène dans le Parc des Buttes-Chaumont, un lieu qui lui est plus familier, mais aussi qu’elle apprécie davantage, que la perspective trop parfaite du Champ-de-Mars : quand elle vient à Paris, Ariane se fait inviter par sa tante, qui habite dans le XIXe arrondissement, rue de Mouzaïa, une rue qui offre, depuis des ruelles poétiques, des ouvertures très dégagées sur des banlieues sans pittoresque.

Au bout du pont suspendu, le Belvédère

Elle est montée en haut du Belvédère, une espèce de faux temple faussement grec, et contemple un autre panorama parisien. En passant d’une des colonnes à la suivante, elle observe au-delà de la masse des arbres, vert mélèze, vert tilleul, des immeubles avec leurs antennes, leurs cheminées, elle énumère des pointes, des clochers, un grand édifice coquille d’œuf, une grue jaune d’or, s’arrête sur le paysage au loin, puis sur d’autres cheminées, un haut bâtiment blanc, le clocheton de la mairie (du XIXe), le vilain ensemble de tours blanchâtres qui porte le joli nom d’orgues de Flandre, vers le métro Crimée, des cheminées lointaines, de vraies cheminées d’usines, qui crachent de la vraie fumée gris plomb, pas d’autre monument que l’inévitable et laiteux Sacré-Cœur, elle s’amuse d’une sorte de coupole au toit grisâtre, qui peut-être l’imite, au coin d’un immeuble proche, et puis des arbres encore, des frondaisons vert sapin ou vert émeraude, c’est le début de l’été, peut-être qu’en hiver on voit d’ici Notre-Dame, le Panthéon, la Tour Eiffel ou la Tour Montparnasse.

Elle ne peut s’empêcher de « voir » tout un réseau d’ellipses se coupant là où elle est, elle, Ariane.

Ce jour de l’été 2003 dont il est question dans ce retour en arrière, c’est bien à Paris que se trouve Ariane, dans le Parc des Buttes-Chaumont.

Mais pas seulement. Assise sur un banc, elle lit plusieurs chapitres d’un roman anglais, dans lequel il est beaucoup question de la nature, de la nature anglaise, de ses paysages humides, de l’Angleterre des parcs, des bois, des jardins, des mares, des sources, des bassins, des flaques et des rigoles. Elle découvre l’importance du personnage, du mythe, de la fée Mélusine. L’Angleterre des jardins sous la pluie, une humidité mouillée, pense-t-elle, consciente de la stupidité de l’expression.

Et d’ailleurs, et ça, c’est moi, l’auteur, qui le dis, les Anglais aiment Debussy, Mélisande-Mélusine, ne me touchez pas, ne me touchez pas, ou je me jette à l’eau, nous n’irons plus au bois. Il n’est pas sûr qu’Ariane ait pensé à Mélisande. Ariane n’est pas une grande connaisseuse de musique.

Revenons aux Buttes-Chaumont et à Ariane. Le Belvédère et sa colonnade. Est-ce un péristyle, se demande-t-elle? La réponse dépend probablement de ce que l’on imagine que cette colonnade entoure. Elle regarde les passants. Des promeneurs, des chiens bien nourris au bout de laisses de cuir, des touristes, un groupe qui suit un topo-guide de sentier de grande randonnée, il y a en effet un GR qui traverse le parc, qui passe sous la cascade, une cascade artificielle, et au sommet, un sommet naturel. Ici la nature est enchâssée dans le paysage urbain, se dit Ariane. Le mélange de l’idée de l’eau et de l’idée de la ville l’a emmenée loin du Yorkshire, de ses sources, de ses bassins et de ses femmes-serpents(1). Et voilà. L’idée de Venise a surgi. Ariane n’est jamais allée à Venise, je l’ai dit.

Et ça, je ne l’ai pas dit, alors je le dis ici, la jeune géomètre de l’article de Stewart s’appelle Mélusine.

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(1) Le roman anglais s’appelle Possession. Le sentiment de la nature aux Buttes-Chaumont vient du Paysan de Paris, un livre qu’Ariane n’a pas lu (mais l’auteur, si). Pour ne pas entraver le cours du récit, je n’y ferai pas toujours figurer de référence précise et immédiate aux livres que lisent Ariane ou Marcus. Toutes les indications nécessaires figurent dans la postface et dans la bibliographie.

La figure représentant le pinceau de coniques a été dessinée par Jos Leys pour un article de l’auteur sur Images des mathématiques. La photographie du pont suspendu aux Buttes-Chaumont et celle de l’humidité mouillée (sur la Seine à Andé) sont dues à l’auteur.

6. Éclats d’Ariane (printemps 2005)

Si nous pouvons voir un objet, le regarder, c’est parce qu’il émet des rayons lumineux dont certains parviennent à nos yeux. Et ces rayons lumineux, nous pouvons ensuite, par une série de réactions chimiques incroyablement nombreuses et complexes, mais aussi incroyablement rapides, les transformer en mots, de sorte que des éclats de l’objet regardé deviennent les descriptions que nous en faisons. Le même objet peut susciter des mots très divers, comme

il ne se souvenait pas, par exemple, s’il y avait déjà ce soliflore avec une rose blanche sur le bureau

ou

Surgi de la croupe et du bond
d’une verrerie éphémère

ou encore

l’immortelle dans son soliflore

peuvent être des aspects, des vues, voire des éclats du même vase, défini dans la première phrase par sa position dans l’espace (sur le bureau) et le temps (y était-il déjà ?) parce que, pendant que nous voyons, notre cerveau se souvient (ou ne se souvient pas) de ce que nous avons déjà vu; dans les vers suivants, le vase est décrit par l’histoire de ses origines (parce qu’il y a aussi, dans notre vision de ce vase, tous les autres vases que nous avons vus, toutes les formes que nous avons rencontrées et qui ont participé à sa création, notre culture); enfin dans le dernier éclat, le vase est défini par sa fonction, ce n’est plus un soliflore avec une rose mais bien une fleur, dans son soliflore. De la même façon, voici quelques éclats d’Ariane, transformés et éclairés par ceux qui la connaissent et qui nous ont confié leurs regards.

Ariane et Dyonisos

Ariane, ma sœur

Ariane a un grand frère, qui, disons-le, ne l’appelle jamais autrement que

Ariane, ma sœur…

Le grand frère : « C’est ma petite sœur. Une toute petite sœur, un bébé, la petite dernière. Dix-sept ans de différence, nous avons. Quand elle est née, mon père en était tout gâteux, ma mère, n’en parlons pas, et moi aussi, je peux vous le dire. Vous connaissez beaucoup de familles dans lesquelles les enfants ont tant de différence? Avec la même mère, je veux dire. Il faut dire qu’elle était très jeune, ma mère, quand je suis né, juste dix-huit ans, mes parents n’avaient même pas encore eu le temps de se marier. »

Ariane à Londres
Le quatrième Anglais qui apparaît dans cette histoire, après le consul Joseph Smith, le roi George III et le mathématicien Ian Stewart (et avant le peintre Joseph Mallord William Turner), le cinquième si l’on inclut la fée Mélusine parmi les Anglais, est un jeune homme de l’âge d’Ariane, son correspondant depuis l’époque du collège. Nous avons corrigé les fautes de français.

Marcus : « Comment j’ai connu Ariane ? Elle est venue à Londres avec sa classe, il y a plusieurs années ; nos professeurs avaient organisé un échange. Nous devions aussi aller à Strasbourg mais ça ne s’est pas fait. Pourquoi elle est venue chez nous? Normalement, les filles étaient logées dans les familles des filles. Mais elles étaient trop nombreuses et chez nous, c’est assez grand, il y avait une chambre à coucher supplémentaire. C’est pourquoi les profs ont décidé de nous envoyer une des filles en trop. Les copains se moquaient de moi, mais je voyais bien qu’au fond, ils étaient un peu jaloux.

C’est comme ça qu’Ariane s’est retrouvée chez nous. Mignonne mais assez timide. Les copains pouvaient ricaner en nous regardant, me demander si je l’avais emmenée dans les fourrés de Hyde Park et ce que nous y avions fait, bien sûr qu’il ne s’est rien passé. Nous ne nous parlions presque pas. Mais elle s’est bien entendue avec ma mère. Ma mère, c’est une professeur d’université. Elle est spécialiste de la littérature anglaise du XIXe siècle, Rossetti, Lord Tennyson, ce genre de trucs. Et ça la passionne. Elle est incorrigible. Une petite Française arrive à la maison. Au lieu de la laisser tranquille, elle décide que l’après-midi `en famille’ aurait lieu, non pas devant la télévision, comme c’était le cas chez les copains, mais à la Tate Gallery. Sous prétexte qu’Ariane a dit que son père conduisait des trains. Pourquoi pas la gare Waterloo? Je ne savais pas où me mettre, c’était ridicule. Mais Ariane, c’était une drôle de fille. Évidemment, elle a remercié, elle était polie. Mais apparemment, elle avait vraiment apprécié. Une fille étonnante, je vous dis.

Notre-Dame vue de Beaubourg

Puis nous nous sommes écrit, nous avons correspondu comme vous dites en français, en anglais nous disons qu’Ariane était mon « amie de plume ». Elle écrivait en anglais, elle se débrouillait d’ailleurs assez bien, alors que moi, en français… Et après, eh bien, nous avons continué à nous écrire, de temps en temps, surtout elle, il faut avouer, pour Noël, des cartes postales si elle partait en vacances, le Périgord, la Bretagne. L’été dernier, je veux dire, non, encore celui d’avant, 2003, elle m’a même envoyé une carte de Paris, une vue depuis Notre-Dame, on voyait bien que c’était depuis Notre-Dame, il y avait une gargouille au premier plan. »

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Le vase représentant Ariane et Dyonisos est au Louvre, l’image vient de wikipedia et est dans le domaine public. La photographie de Notre-Dame vue de Beaubourg (et non pas de Paris vu de Notre-Dame) est de l’auteur. Les trois éclats de verre sont issus de l’Histoire du siège de Lisbonne de José Saramago, des poésies de Mallarmé et de la Vie mode d’emploi de Georges Perec.

7. Éclats d’Ariane (suite)

Professeurs

Le professeur avec qui Ariane va travailler, ce printemps et cet été 2005, est une femme, Catherine Schmidt. C’est elle qui donne le cours de théorie de Galois, qu’Ariane, qui est maintenant étudiante en mathématiques à l’université, suit. C’est d’ailleurs un petit livre de Ian Stewart, Galois theory qu’elle a conseillé aux étudiants.

Catherine Schmidt : « Quand elle est venue me demander d’encadrer son mémoire de maîtrise, en février, je vous avoue que j’ai commencé par regarder les notes qu’elle avait obtenues aux examens du premier semestre. Visiblement une étudiante assez brillante. D’ailleurs, elle avait été admissible à l’ENS. Peut-être pas assez sûre d’elle pour avoir une chance de réussir à l’oral, ou pas assez `du sérail’. Je commençais à réfléchir au sujet sur lequel j’allais la faire travailler. Mais elle savait déjà ce qu’elle voulait faire. Elle avait des idées, et il faut bien vous dire que, nos étudiants, d’habitude, les idées, ce n’est pas leur point le plus fort. Elle avait des idées mais elle ne s’en était pas vraiment aperçue. Elle m’a présenté ça en me disant qu’elle n’était pas très bonne, alors qu’elle ne voulait pas que je lui donne quelque chose de trop difficile, et qu’il y avait cet article de Stewart, et qu’elle aimerait bien comprendre. J’ai l’habitude des étudiants nuls, lui ai-je répondu. Et surtout des étudiantes qui se disent nulles. Mais, ça, je ne le lui ai pas dit. Par contre, je lui ai fait remarquer que pour une étudiante « pas très bonne », elle avait des résultats plutôt bons. De ça aussi, j’ai l’habitude, mais peut-être pas vous, alors je vous dis ce qu’elle m’a répondu. Oui, en analyse, elle avait 19, mais le prof avait dû se tromper en corrigeant sa copie, et bon, en algèbre, 18, là le prof, c’est moi, on pouvait vérifier, c’est juste que j’avais demandé quelque chose qu’elle savait. Oui, en effet, lui ai-je dit sans rire, c’est en général comme ça qu’on a de bonnes notes aux examens, parce qu’on sait répondre aux questions qui sont posées. »

Ariane est allée voir Catherine Schmidt parce qu’un de ses condisciples lui a dit qu’elle aimait la géométrie projective, un des mots-clefs de Visions géométriques, mais un des mots dont la signification précise lui avait échappé, justement. Nous ne savons pas où la Mélusine de Stewart a appris la géométrie projective, mais il est certain (nous a déclaré Catherine Schmidt) que les étudiants de maîtrise n’en ont en général jamais entendu parler.

Catherine Schmidt : « Elle m’a parlé de géométrie projective. Et de sa question `Où était le photographe?’ Ça m’a rappelé une histoire déjà ancienne. Je surveillais un examen. Dans la même salle composaient les étudiants du cours de géométrie donné par un de mes collègues. Il était donc là lui aussi, nous surveillions ensemble, autant dire que nous nous ennuyions ensemble. Alors nous nous sommes mis à discuter. Il était très content de son sujet et bien sûr il me l’a montré, pour que je l’apprécie moi aussi. C’était justement ça, la question: où était le photographe? Sauf que je n’avais pas la moindre idée de la façon dont les étudiants étaient supposés s’y prendre pour le résoudre. Et je n’ai pas osé avouer cette ignorance à mon collègue. Sortie de la salle d’examen trois heures plus tard, je m’étais précipitée à la bibliothèque à la recherche d’une méthode pour déterminer d’où la photo avait été prise. »

Sur l'étagère d'Ariane

L’autre professeur d’université avec qui Ariane a eu un contact un peu personnel, c’est la mère de Marcus. Ariane a été éblouie par les explications qu’elle lui a données sur la peinture. Personne auparavant ne lui avait jamais montré comment regarder un tableau. D’ailleurs, si Ariane lisait Possession, lorsque nous l’avons vue aux Buttes-Chaumont il y a presque deux ans, c’est parce qu’un certain air volontaire et enthousiaste dans la photographie de l’auteur, A.S. Byatt, sur la quatrième de couverture aperçue par hasard (alors que le lecteur précédent rendait, devant elle, le livre à la bibliothèque), lui avait rappelé la mère du correspondant, et que le résumé lu sur cette même quatrième de couverture lui avait confirmé les relations de ce roman avec l’Angleterre du XIXe siècle.

Catherine Schmidt, si elle est, elle aussi, professeur, ne ressemble guère à sa collègue britannique, qu’elle ne connaît pas, qu’elle ne connaîtra sans doute jamais. Elle ressemble d’ailleurs assez peu à l’image que l’on peut se faire d’un professeur d’université lorsque l’on n’en connaît pas. En partie à cause de sa longue natte de cheveux presque uniformément blancs, alors qu’elle n’a pas l’air si âgée que ça (le bruit court parmi les étudiants qu’elle a eu des malheurs, certains disent qu’elle a perdu un enfant, mais la vie antérieure de Catherine Schmidt n’est pas le sujet qui nous intéresse). Un peu aussi à cause des jupes bariolées qu’elle porte pour faire cours, ou parce qu’elle sort toujours de ses amphis couverte de craie de la tête aux pieds. Peut-être à cause de son caractère entier, que certains étudiants qualifient même de « colérique » et qui lui fait parfois émettre des avis péremptoires, dont elle s’excuse de bonne grâce lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle avait tort, ce qui fait qu’on la trouve aussi « lunatique ». Madame Schmidt, pourtant une petite femme mince à l’allure inoffensive, est réputée très autoritaire et beaucoup d’étudiants la craignent. Ariane apprécie la clarté et la précision de ses cours, les nombreux exemples dont elle les illustre, les liens qu’elle établit avec ce qui est enseigné dans d’autres cours.

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Les photographies des livres que peut-être Ariane utilise et du catalogue peut-être sur son étagère sont dues à l’auteur.

8. Famille

Un grand frère et sa « copine », un père, une mère, une tante à Paris, un grand-père (maternel) à Colmar. Et c’est tout, parce que ceux qui auraient été ses grands-parents paternels ont disparu plus de quarante ans avant sa naissance, nous en reparlerons, parce que la sœur de son père est célibataire et n’a pas d’enfants, parce que sa grand-mère maternelle est morte depuis dix ans, parce que sa mère est fille unique.

Sa mère est infirmière, son père cheminot (retraité), son frère agent immobilier. Ajoutons puisque nous mentionnons ce dernier, que son

Ariane, ma sœur…

n’est pas tout à fait une réminiscence littéraire, plutôt une tradition familiale, qui date de la classe de première du grand frère, Phèdre, il avait fallu apprendre par cœur Ariane ma sœur et la suite, et justement, il lui arrivait une petite sœur qui s’appelait Ariane, sans référence non plus à la littérature, ni même à la mythologie (ce qui ne nous empêchera pas de suivre Ariane dans un labyrinthe sérénissime, mais chaque chose en son temps), mais plutôt parce que le prénom était dans l’air, lancé, c’est le cas de dire, par les « lanceurs » ou fusées du même nom.

Le grand frère : « Ah! On s’est beaucoup occupé d’elle! Tous ces adultes autour d’elle. Alors, on lui parlait tous comme à une adulte. D’ailleurs, vous voyez le résultat, c’est une tête, ma sœur Ariane. Depuis toute petite, elle lisait tout le temps, vous ne pouviez pas la voir sans un livre, même adolescente, dès qu’elle avait une minute, elle filait à la bibliothèque. Et maintenant, des études de mathématiques. »

La tante d’Ariane est parisienne. Née à Belleville comme son frère, elle a toujours habité le XIXe arrondissement. Elle adore sa nièce strasbourgeoise.

La tante : « Non, je ne dirais pas qu’Ariane est effacée. Réservée, avec les gens qu’elle ne connaît pas ou avec ceux qui l’impressionnent, pour une raison ou une autre. Peut-être un peu timide. Mais pas effacée. On pourrait même parfois la trouver extravertie. Quand elle parle d’un sujet qui l’intéresse. Une fille passionnée, je dirais. L’autre été, quand elle est venue passer ses oraux. Le soir, elle essayait de me raconter ses maths. Moi, vous savez, les maths. Et la perspective, et les points de fuite, et les projections, et les éclipses, et je ne me rappelle plus les autres mots. Remarquez, c’était agréable, aussi, c’est comme ça, la jeunesse. Ce que je n’ai pas bien compris, si elle aime tellement les maths, c’est pourquoi elle n’a pas fait ingénieur, elle réussit ce concours et elle n’y va pas, elle va à la fac. Vous savez, vous, ce qu’elle va pouvoir faire, avec la fac? Prof? »

Ariane à l’université.

Catherine Schmidt, elle, adore le contact avec les étudiants et s’est tout de suite bien entendue avec Ariane.

Catherine Schmidt : « Je l’ai trouvée sympathique. Peut-être pas très sûre d’elle, un peu timide, assez effacée, mais agréable. Souriante, mais l’air un peu soucieux. Après les deux premières années d’études supérieures en classes préparatoires, elle a préféré continuer les mathématiques à l’université plutôt que d’« intégrer », comme on dit vilainement, une école d’ingénieurs. Très motivée, elle apprend vite. Je lui ai demandé de lire le livre Géométrie projective que mon collègue, celui dont je vous ai parlé, celui de l’examen, a écrit et dans lequel, entre autres choses, il explique comment résoudre le problème. Elle s’est approprié le plan projectif, a assimilé la dualité projective, le birapport de quatre points alignés, de quatre droites concourantes, de quatre points sur une conique, les pinceaux de coniques. Elle m’a même fait quelques critiques à propos des livres qu’elle a utilisés, en particulier Géométrie projective, justement (et ses critiques étaient justifiées). Là aussi, elle a fait preuve d’originalité: en général, les étudiants ont du mal à admettre qu’il puisse y avoir des fautes dans d’incontestables documents imprimés, fichés à la bibliothèque et conseillés par leurs enseignants. »

Éclats de lumière.

Une étudiante effacée et efficace, qui aime la lumière et ce qu’en font les peintres.

Le grand frère : « Elle est très cultivée. Pas seulement les livres et les maths. La peinture, aussi. Turner, un peintre anglais. Vous allez comprendre pourquoi je vous en parle, de celui-là. Elle nous en avait rebattu les oreilles, de son Turner, de ses locomotives, de sa pluie, de ses brouillards. Mon père, les locomotives, il connaissait bien, alors elle lui décrivait la couleur, la forme de la vapeur. Lui, son truc, c’était plutôt les bielles, les chaudières tubulaires, les boîtes à feu ou même les numéros. Une fumée ronde, il ne voyait pas trop ce qu’elle voulait dire. Elle avait acheté des cartes postales, il ne reconnaissait pas les modèles, les séries, mais il était content de l’entendre parler. Comme une musique! Un voyage scolaire en Angleterre, elle avait quoi, quinze ans, peut-être. Moi aussi, j’y suis allé, en Angleterre, quand j’étais au lycée, je vous avoue que je m’intéressais plus aux petites Anglaises qu’à la peinture. Mais Ariane, « sa » famille l’avait emmenée dans un musée. Et ça lui a plu. Elle était trop mignonne, une môme de quatorze ans, je ne me rappelle plus exactement, en tout cas, c’était une môme, elle revient d’Angleterre, on s’attend à ce qu’elle nous raconte la relève de la Garde, je ne sais pas, moi, la Reine, Picadilly, et voilà qu’elle nous rebat les oreilles avec son Turner. Elle ne pouvait plus s’arrêter, tellement elle était enthousiaste. »

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Le pinceau d’hyperboles arc-en-ciel a été dessiné par Christian Mercat. Les photographies des rails (à la gare de Strasbourg) et de l’arc-en-ciel (au-dessus d’une rue parisienne) ont été faites par l’auteur.

9. Ariane et Venise

Le grand frère d’Ariane travaille dans une agence immobilière, un « bon » travail, c’est-à-dire un salaire relativement élevé, surtout si l’on y ajoute les commissions que les prix pratiqués aujourd’hui rendent assez confortables. Il voyage beaucoup, ça fait partie de son standing. Plutôt amateur de plages que de musée. Mais voilà, à Venise, l’automne dernier, une après-midi avec sa copine, avant de s’embarquer, croisière vers Corfou, ils ont voulu s’asseoir à la terrasse d’un des cafés à la mode de la Place Saint-Marc avant d’aller lorgner, de façon platonique, bien sûr, pour des raisons financières évidentes, les boutiques de stylistes des Mercerie, mais sur la place, il y a aussi le musée Correr, et la banderole annonçait une exposition.

Le grand frère : « Quand j’ai vu le titre de l’exposition, Turner and Venice, j’ai tout de suite pensé à Ariane. J’avais déjà acheté des boucles d’oreilles en verre de Murano, un souvenir de Venise, pour son anniversaire, elle allait juste avoir vingt et un ans, ma petite sœur, ça ne me rajeunit pas, du verre rose, ça lui va bien, le rose, avec ses yeux bleus. Mais l’exposition, Turner, c’est son Anglais, celui des locomotives, je l’entendais encore en parler, tout ce bruit, cette fureur, elle qui est d’habitude plutôt timide. Trop flou, si vous voulez mon avis, cette peinture, on n’y voit rien. Moi, j’aime que les choses soient nettes. En tout cas, à Venise, je n’ai pas vu l’exposition, de toute façon on n’avait pas le temps, mais je suis entré acheter le catalogue. »

Turner et un souvenir de Venise, cadeau rêvé pour les vingt et un ans de la petite sœur.

Le grand frère : « En fait, ça s’est assez mal passé. Nous n’avions pas trop le cœur à fêter son anniversaire, avec ce qui arrivait à notre père. »

Ariane, ma fille

C’est à ce moment-là que le monde d’Ariane, l’univers d’Ariane, discrètement, sans que personne ou presque n’en sache rien, ont volé en éclats. Parce qu’Ariane a des rapports très étroits avec sa mère et avec son père, et parce que celui-ci est gravement malade.

Son père est, nous l’avons dit, un ancien cheminot, ce que l’on appelle à la SNCF un « roulant ». Il dissimule son crâne sous un bonnet de marin, il parle avec un accent parisien que quarante années de vie à Strasbourg n’ont pas même atténué.

Le père: « Ma fille Ariane. Vingt et un ans déjà. Oui, la petite dernière, une enfant de vieux, comme on nous l’a reproché. Mais nous nous sentions jeunes. J’avais quarante-cinq ans, ma femme seulement trente-cinq. On s’en est beaucoup occupé, c’est vrai. Plus que de l’aîné. C’est parce que nous étions trop jeunes, il fallait que ma femme finisse ses études, ce n’était pas si facile, l’école d’infirmières, avec un bébé et un mari souvent absent.

Pour Ariane, on avait plus de temps. Mais ça ne l’a pas empêchée de mûrir. C’est une fille très enthousiaste. Sérieuse. Travailleuse. Mais communicative. Les soirs où sa mère est de garde, nous parlons tous les deux, je lui raconte les locomotives, des histoires de trains, nous discutons de la vie, des causes et des effets. C’est elle qui m’a parlé de l’effet papillon. »

Un des « credo », si l’on peut nommer ici un élément d’un discours résolument matérialiste et athée, un des credos que le père d’Ariane lui a enseignés, c’est qu’il n’y a pas d’effet sans cause. De toutes petites causes peuvent produire de tous grands effets, comme dans ce conte où un fer à cheval mal cloué est à l’origine de la défaite de toute une armée ou dans l’histoire de ce soulèvement d’aristocrates vénitiens au XIVe siècle, qui échoua par la faute du simple caillou lancé par une vieille femme sur la tête du porte-étendard des révoltés. Ariane s’est souvenue de ces histoires lorsqu’elle a entendu parler pour la première fois du trop rabâché « effet papillon », papa, le battement d’aile d’un papillon qui peut être à l’origine d’une tempête tropicale à l’autre bout du monde.

Le père : « Elle me parle de ses maths, des romans qu’elle lit, elle me montre les reproductions des tableaux qu’elle aime. Et elle m’explique. Elle me parle des rails, que l’on voit se rejoindre, à l’infini. Ça, expliquer, elle aime. Et elle s’exprime toujours très clairement. Je vais à l’hôpital quatre jours, tous les mois. Je suis malade. Le bonnet, vous voyez, c’est à cause de ça. La maladie. La seule qui l’appelle par son nom, c’est Ariane. Même ma femme, elle n’y arrive pas. Pourtant, elle est infirmière. Ariane dit « Mon père a un cancer ». Elle vient me voir à l’hôpital pendant les séances de chimiothérapie. Elle s’adresse à la perf « Toi, guéris mon petit papa de son cancer. » Elle me parle de son travail, il faut qu’elle fasse un mémoire. Vous savez ce que c’est, un mémoire, vous ? Une sorte de thèse, c’est ça ? Alors elle m’explique la perspective. Des fois, je me réveille, vous savez, c’est dur, ce traitement, c’est très fatigant, alors il m’arrive de m’endormir, même quand on me rend visite, et quand je me réveille, je la vois qui travaille, dans le fauteuil, à côté de moi, ou d’autres fois, elle est contre la fenêtre, elle observe le paysage. Il y a une vue très dégagée, même si les malades ne la regardent pas beaucoup. »

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La photo du papillon bleu vient de wikipedia-commons (sous le nom d’auteur de Svdmolen). La photographie du titre du catalogue et celle d’une dizaine de droites parallèles allant se rencontrer au loin (à la gare de Val de Reuil) ont été faites par l’auteur.