8. Famille

Un grand frère et sa « copine », un père, une mère, une tante à Paris, un grand-père (maternel) à Colmar. Et c’est tout, parce que ceux qui auraient été ses grands-parents paternels ont disparu plus de quarante ans avant sa naissance, nous en reparlerons, parce que la sœur de son père est célibataire et n’a pas d’enfants, parce que sa grand-mère maternelle est morte depuis dix ans, parce que sa mère est fille unique.

Sa mère est infirmière, son père cheminot (retraité), son frère agent immobilier. Ajoutons puisque nous mentionnons ce dernier, que son

Ariane, ma sœur…

n’est pas tout à fait une réminiscence littéraire, plutôt une tradition familiale, qui date de la classe de première du grand frère, Phèdre, il avait fallu apprendre par cœur Ariane ma sœur et la suite, et justement, il lui arrivait une petite sœur qui s’appelait Ariane, sans référence non plus à la littérature, ni même à la mythologie (ce qui ne nous empêchera pas de suivre Ariane dans un labyrinthe sérénissime, mais chaque chose en son temps), mais plutôt parce que le prénom était dans l’air, lancé, c’est le cas de dire, par les « lanceurs » ou fusées du même nom.

Le grand frère : « Ah! On s’est beaucoup occupé d’elle! Tous ces adultes autour d’elle. Alors, on lui parlait tous comme à une adulte. D’ailleurs, vous voyez le résultat, c’est une tête, ma sœur Ariane. Depuis toute petite, elle lisait tout le temps, vous ne pouviez pas la voir sans un livre, même adolescente, dès qu’elle avait une minute, elle filait à la bibliothèque. Et maintenant, des études de mathématiques. »

La tante d’Ariane est parisienne. Née à Belleville comme son frère, elle a toujours habité le XIXe arrondissement. Elle adore sa nièce strasbourgeoise.

La tante : « Non, je ne dirais pas qu’Ariane est effacée. Réservée, avec les gens qu’elle ne connaît pas ou avec ceux qui l’impressionnent, pour une raison ou une autre. Peut-être un peu timide. Mais pas effacée. On pourrait même parfois la trouver extravertie. Quand elle parle d’un sujet qui l’intéresse. Une fille passionnée, je dirais. L’autre été, quand elle est venue passer ses oraux. Le soir, elle essayait de me raconter ses maths. Moi, vous savez, les maths. Et la perspective, et les points de fuite, et les projections, et les éclipses, et je ne me rappelle plus les autres mots. Remarquez, c’était agréable, aussi, c’est comme ça, la jeunesse. Ce que je n’ai pas bien compris, si elle aime tellement les maths, c’est pourquoi elle n’a pas fait ingénieur, elle réussit ce concours et elle n’y va pas, elle va à la fac. Vous savez, vous, ce qu’elle va pouvoir faire, avec la fac? Prof? »

Ariane à l’université.

Catherine Schmidt, elle, adore le contact avec les étudiants et s’est tout de suite bien entendue avec Ariane.

Catherine Schmidt : « Je l’ai trouvée sympathique. Peut-être pas très sûre d’elle, un peu timide, assez effacée, mais agréable. Souriante, mais l’air un peu soucieux. Après les deux premières années d’études supérieures en classes préparatoires, elle a préféré continuer les mathématiques à l’université plutôt que d’« intégrer », comme on dit vilainement, une école d’ingénieurs. Très motivée, elle apprend vite. Je lui ai demandé de lire le livre Géométrie projective que mon collègue, celui dont je vous ai parlé, celui de l’examen, a écrit et dans lequel, entre autres choses, il explique comment résoudre le problème. Elle s’est approprié le plan projectif, a assimilé la dualité projective, le birapport de quatre points alignés, de quatre droites concourantes, de quatre points sur une conique, les pinceaux de coniques. Elle m’a même fait quelques critiques à propos des livres qu’elle a utilisés, en particulier Géométrie projective, justement (et ses critiques étaient justifiées). Là aussi, elle a fait preuve d’originalité: en général, les étudiants ont du mal à admettre qu’il puisse y avoir des fautes dans d’incontestables documents imprimés, fichés à la bibliothèque et conseillés par leurs enseignants. »

Éclats de lumière.

Une étudiante effacée et efficace, qui aime la lumière et ce qu’en font les peintres.

Le grand frère : « Elle est très cultivée. Pas seulement les livres et les maths. La peinture, aussi. Turner, un peintre anglais. Vous allez comprendre pourquoi je vous en parle, de celui-là. Elle nous en avait rebattu les oreilles, de son Turner, de ses locomotives, de sa pluie, de ses brouillards. Mon père, les locomotives, il connaissait bien, alors elle lui décrivait la couleur, la forme de la vapeur. Lui, son truc, c’était plutôt les bielles, les chaudières tubulaires, les boîtes à feu ou même les numéros. Une fumée ronde, il ne voyait pas trop ce qu’elle voulait dire. Elle avait acheté des cartes postales, il ne reconnaissait pas les modèles, les séries, mais il était content de l’entendre parler. Comme une musique! Un voyage scolaire en Angleterre, elle avait quoi, quinze ans, peut-être. Moi aussi, j’y suis allé, en Angleterre, quand j’étais au lycée, je vous avoue que je m’intéressais plus aux petites Anglaises qu’à la peinture. Mais Ariane, « sa » famille l’avait emmenée dans un musée. Et ça lui a plu. Elle était trop mignonne, une môme de quatorze ans, je ne me rappelle plus exactement, en tout cas, c’était une môme, elle revient d’Angleterre, on s’attend à ce qu’elle nous raconte la relève de la Garde, je ne sais pas, moi, la Reine, Picadilly, et voilà qu’elle nous rebat les oreilles avec son Turner. Elle ne pouvait plus s’arrêter, tellement elle était enthousiaste. »

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Le pinceau d’hyperboles arc-en-ciel a été dessiné par Christian Mercat. Les photographies des rails (à la gare de Strasbourg) et de l’arc-en-ciel (au-dessus d’une rue parisienne) ont été faites par l’auteur.

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