Le grand frère d’Ariane travaille dans une agence immobilière, un « bon » travail, c’est-à-dire un salaire relativement élevé, surtout si l’on y ajoute les commissions que les prix pratiqués aujourd’hui rendent assez confortables. Il voyage beaucoup, ça fait partie de son standing. Plutôt amateur de plages que de musée. Mais voilà, à Venise, l’automne dernier, une après-midi avec sa copine, avant de s’embarquer, croisière vers Corfou, ils ont voulu s’asseoir à la terrasse d’un des cafés à la mode de la Place Saint-Marc avant d’aller lorgner, de façon platonique, bien sûr, pour des raisons financières évidentes, les boutiques de stylistes des Mercerie, mais sur la place, il y a aussi le musée Correr, et la banderole annonçait une exposition. 
Le grand frère : « Quand j’ai vu le titre de l’exposition, Turner and Venice, j’ai tout de suite pensé à Ariane. J’avais déjà acheté des boucles d’oreilles en verre de Murano, un souvenir de Venise, pour son anniversaire, elle allait juste avoir vingt et un ans, ma petite sœur, ça ne me rajeunit pas, du verre rose, ça lui va bien, le rose, avec ses yeux bleus. Mais l’exposition, Turner, c’est son Anglais, celui des locomotives, je l’entendais encore en parler, tout ce bruit, cette fureur, elle qui est d’habitude plutôt timide. Trop flou, si vous voulez mon avis, cette peinture, on n’y voit rien. Moi, j’aime que les choses soient nettes. En tout cas, à Venise, je n’ai pas vu l’exposition, de toute façon on n’avait pas le temps, mais je suis entré acheter le catalogue. »
Turner et un souvenir de Venise, cadeau rêvé pour les vingt et un ans de la petite sœur.
Le grand frère : « En fait, ça s’est assez mal passé. Nous n’avions pas trop le cœur à fêter son anniversaire, avec ce qui arrivait à notre père. »
Ariane, ma fille
C’est à ce moment-là que le monde d’Ariane, l’univers d’Ariane, discrètement, sans que personne ou presque n’en sache rien, ont volé en éclats. Parce qu’Ariane a des rapports très étroits avec sa mère et avec son père, et parce que celui-ci est gravement malade.
Son père est, nous l’avons dit, un ancien cheminot, ce que l’on appelle à la SNCF un « roulant ». Il dissimule son crâne sous un bonnet de marin, il parle avec un accent parisien que quarante années de vie à Strasbourg n’ont pas même atténué.
Le père: « Ma fille Ariane. Vingt et un ans déjà. Oui, la petite dernière, une enfant de vieux, comme on nous l’a reproché. Mais nous nous sentions jeunes. J’avais quarante-cinq ans, ma femme seulement trente-cinq. On s’en est beaucoup occupé, c’est vrai. Plus que de l’aîné. C’est parce que nous étions trop jeunes, il fallait que ma femme finisse ses études, ce n’était pas si facile, l’école d’infirmières, avec un bébé et un mari souvent absent.
Pour Ariane, on avait plus de temps. Mais ça ne l’a pas empêchée de mûrir. C’est une fille très enthousiaste. Sérieuse. Travailleuse. Mais communicative. Les soirs où sa mère est de garde, nous parlons tous les deux, je lui raconte les locomotives, des histoires de trains, nous discutons de la vie, des causes et des effets. C’est elle qui m’a parlé de l’effet papillon. »
Un des « credo », si l’on peut nommer ici un élément d’un discours résolument matérialiste et athée, un des credos que le père d’Ariane lui a enseignés, c’est qu’il n’y a pas d’effet sans cause. De toutes petites causes peuvent produire de tous grands effets, comme dans ce conte où un fer à cheval mal cloué est à l’origine de la défaite de toute une armée ou dans l’histoire de ce soulèvement d’aristocrates vénitiens au XIVe siècle, qui échoua par la faute du simple caillou lancé par une vieille femme sur la tête du porte-étendard des révoltés. Ariane s’est souvenue de ces histoires lorsqu’elle a entendu parler pour la première fois du trop rabâché « effet papillon », papa, le battement d’aile d’un papillon qui peut être à l’origine d’une tempête tropicale à l’autre bout du monde.
Le père : « Elle me parle de ses maths, des romans qu’elle lit, elle me montre les reproductions des tableaux qu’elle aime. Et elle m’explique. Elle me parle des rails, que l’on voit se rejoindre, à l’infini. Ça, expliquer, elle aime. Et elle s’exprime toujours très clairement. Je vais à l’hôpital quatre jours, tous les mois. Je suis malade. Le bonnet, vous voyez, c’est à cause de ça. La maladie. La seule qui l’appelle par son nom, c’est Ariane. Même ma femme, elle n’y arrive pas. Pourtant, elle est infirmière. Ariane dit « Mon père a un cancer ». Elle vient me voir à l’hôpital pendant les séances de chimiothérapie. Elle s’adresse à la perf « Toi, guéris mon petit papa de son cancer. » Elle me parle de son travail, il faut qu’elle fasse un mémoire. Vous savez ce que c’est, un mémoire, vous ? Une sorte de thèse, c’est ça ? Alors elle m’explique la perspective. Des fois, je me réveille, vous savez, c’est dur, ce traitement, c’est très fatigant, alors il m’arrive de m’endormir, même quand on me rend visite, et quand je me réveille, je la vois qui travaille, dans le fauteuil, à côté de moi, ou d’autres fois, elle est contre la fenêtre, elle observe le paysage. Il y a une vue très dégagée, même si les malades ne la regardent pas beaucoup. »
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La photo du papillon bleu vient de wikipedia-commons (sous le nom d’auteur de Svdmolen). La photographie du titre du catalogue et celle d’une dizaine de droites parallèles allant se rencontrer au loin (à la gare de Val de Reuil) ont été faites par l’auteur.