10. Marcus à Strasbourg

Venise à nouveau. Punaisée sur le mur de la chambre d’Ariane, la carte postale représentant l’île de San Giorgio avec son église et son campanile. L’île de San Giorgio, sans doute vue d’avion mais peut-être photographiée depuis le Campanile de la place Saint-Marc, pierres surgies de la mer, un point de vue qui ignore la proximité de la Giudecca, la position de l’île dans le Bassin de Saint-Marc mais la montre à sa place dans la lagune, une île (San Servolo?), le Lido et au-delà, une fine bande d’Adriatique, bleu brillant sous le ciel rose.

C’est le correspondant anglais d’Ariane qui lui a envoyé cette carte. Il est étudiant à Venise. Une année d’études à l’étranger, un échange, dans un cursus universitaire consacré au droit international, ça s’imposait, mais pourquoi Venise? Le jeune homme s’appelle Marcus. C’est peut-être une raison.

Marcus : « Lorsque j’ai quitté Londres avec mon vélo, ma tente et mes affaires dans mes sacoches, en septembre dernier, oui, septembre 2004, c’était une pause naturelle, Strasbourg. La famille d’Ariane m’a accueilli très gentiment. Son père n’était pas là, il était en observation à l’hôpital. Il n’y avait que sa mère et elle.

C’était assez gênant, j’ai vraiment squatté leur machine à laver. Pas très agréable, l’impression que ça fait, de laver son linge sale chez des étrangers. Mais elles ont été assez discrètes. La mère d’Ariane a quand même proposé de s’occuper de mon linge. Heureusement, Ariane lui a dit « Maman, je suis sûre que Marcus sait se servir d’une machine à laver. » Ouf!

Quand même, la mère d’Ariane, elle jaugeait mes mollets. Londres-Venise, à vélo? Et vous faites combien de kilomètres par jour? Ariane traduisait lorsque c’était nécessaire. Mais j’ai fait des progrès en français, pour ces études, vous comprenez. Le soir, le frère d’Ariane est venu avec sa copine et ils m’ont emmené manger une tarte flambée dans un « village », à la campagne. Ce qui est marrant, c’est qu’ils partaient à Venise le lendemain, avec un groupe, pour une croisière, je ne sais pas où. Ils en sont sans doute revenus avant même que moi, j’y arrive.

Je n’avais pas revu Ariane depuis qu’elle était venue chez nous, un peu plus de six ans. Elle est devenue vraiment jolie, toute blonde. Mais nous n’avons pas eu beaucoup de temps. Il y avait la machine à laver, et puis, elles avaient l’air préoccupé, toutes les deux, inquiètes pour le père d’Ariane. Et le soir au restaurant, son frère parlait tout le temps. »

Éclats de voix.

Le grand frère d’Ariane s’inquiète de ce que sa sœur, à vingt et un ans, n’ait pas de petit ami attitré. La vie sentimentale d’Ariane, il faudra bien en parler, est en effet plutôt calme. Des petits amis, elle en a eu, bien sûr. Un voisin surtout, beaucoup d’affection, mais pouvez-vous éprouver de l’amour pour quelqu’un avec qui vous êtes allée à la maternelle, puis au judo le mercredi après-midi? Naître, vivre, aimer et mourir au Neudorf ? Un copain étudiant ensuite, mais qui trouvait qu’Ariane passait trop de temps à travailler. Quelques baisers, un peu de tendresse, rien de bien passionné, rien de bien passionnant.

Le grand frère : « Peut-être qu’elle ne sait pas y faire, elle ne pense qu’à ses maths. Son Anglais, par exemple. Nous sortions du restaurant, ils marchaient devant moi, il faisait nuit noire. Je crois qu’il lui montrait les étoiles et elle, je l’entendais, elle lui parlait de l’univers. Voilà Ariane: un gars lui montre le ciel et elle lui donne un cours de physique. »

Éclats de lumière.

Ariane aime la lumière et la façon dont elle se propage, les rayons rectilignes qui savent se courber lorsque c’est nécessaire, et qui permettent de regarder le monde.

Marcus : « Elle m’a emmené visiter Strasbourg, nous sommes montés sur la plate-forme de la cathédrale. »

Il s’était mis à faire beau. Quelques éclats de lumière sur le ruban gris aluminium du Rhin.

Marcus : « Puis une terrasse, nous avons discuté, il y avait un reflet de la lumière sur la mousse du café, qui faisait comme un cœur. Un cœur dans mon café, je lui ai dit. Et elle m’a expliqué. Un dessin sur une serviette en papier. Les rayons de soleil, a-t-elle dit, qui se réfléchissent sur le bord de la tasse, comme ça, a-t-elle ajouté. Elle a tracé les rayons réfléchis et la courbe lumineuse est apparue. Ariane, c’est une matheuse, alors elle sait expliquer beaucoup de choses. Et quand elle explique, je comprends. »

Marcus à Venise.

La carte postale de San Giorgio est une « lettre de château » (nous l’avons vu, Ariane et ses parents habitent un appartement assez modeste de Strasbourg, pas un château, mais une lettre pour remercier, quand on a été invité, nous (l’auteur) n’y pouvons rien, ça s’appelle comme ça).

Marcus : « J’ai dormi dans la chambre de son frère, enfin, son ancienne chambre. Après, j’ai envoyé une carte, pour remercier. Ma mère m’a dit: quand tu es invité chez des gens, après, tu dois écrire une lettre pour remercier. »

Deux jours d’arrêt, séchage de la tente et utilisation intensive de la machine à laver, le jeune homme se rendait de Londres à Venise à vélo. Et si Strasbourg était déjà loin de l’Angleterre, et si il y avait eu une belle après-midi et une non moins belle soirée étoilée, ça avait recommencé à dégouliner lorsqu’il était reparti. Heureusement, disait la carte, ensuite, il avait fait beau sur la Suisse. Ariane a pensé aux paysages suisses, à leurs montagnes apocalyptiques et au lac de Côme tels que les a peints Turner, encore.

La mère d’Ariane a affirmé que Marcus ne ressemblait pas à un étudiant qui fait du droit international, bien qu’en réalité, comme Ariane le lui a fait remarquer, elle n’en ait jamais rencontré auparavant. Elle lui a trouvé un côté « Anglais excentrique », avec son vélo, la tradition Phileas Fogg, si l’on veut bien utiliser ce héros d’un roman français comme un archétype de l’Anglais. Personne n’a pensé à demander à Marcus ce qu’il ferait de son vélo, une fois à Venise. La mère d’Ariane n’est jamais allée à Venise, elle non plus. Ni elle ni Ariane ne savent qu’il est impossible (et d’ailleurs interdit) de s’y déplacer à bicyclette.

Lorsque l’année universitaire a commencé, à la fin du mois de septembre 2004, le jeune homme était arrivé à Venise. Il y est encore, ce printemps. Son vélo l’attend dans un garage de Mestre. Ariane, elle, est à Strasbourg.

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La figure représentant la caustique a été dessinée par l’auteur. Sur les caustiques, on peut lire cette page.

Les photographies du balcon d’une HLM strasbourgeoise au printemps, d’un des arcs gothiques assez haut sur la cathédrale de Strasbourg et de l’authentique autant qu’inévitable coucher de soleil vénitien (authentique, inévitable, mais moins banal que l’on pourrait croire) ont été faites par l’auteur.

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