Il y a le monde réel, comme ceux de la Venise du XVIIIe siècle ou de l’Angleterre du XIXe siècle. Il y a les modèles abstraits que l’on utilise pour décrire certains de ses apsects, la géométrie d’un tableau de Canaletto, la théorie du capital de Marx. Et puis il y a les rencontres catastrophiques des descriptions théoriques avec la réalité. L’opération Nacht und Nebel, toute une population anéantie, et pas seulement sur le papier, vraiment, avec sérieux et même avec acharnement, on peut dire que la théorie fonctionnait bien et qu’elle a été admirablement appliquée, produisant une réalité strictement incroyable, que des images inimaginables ont mise à jour au moment où les pelleteuses remuaient leurs monceaux de cadavres. Et voilà que cette réalité dépassant outrageusement toute imagination, que cette réalité inacceptable est redevenue abstraite. Comment accepter, comment croire qu’il puisse y avoir, dans cet amas de cuisses et de bras nus disloqués, ce qui aurait été une grand-mère, un grand-père ? Si la disparition de ses parents à Auschwitz est pour le père d’Ariane une réalité dont rien n’a pu atténuer la douleur, elle est pour Ariane, qui en souffre, bien sûr, avec son père et avec le reste de l’humanité, une réalité presque aussi abstraite que celle de l’agonie des victimes du tremblement de terre de Lisbonne. Pourtant, son père nous l’a dit, Ariane ne manque pas de maturité.
Le père : « Elle n’avait que douze ans, je crois, quand elle m’a demandé comment je pouvais avoir choisi ce métier. Je conduisais des trains, j’ai tout de suite compris ce qu’elle voulait dire. C’est dans un train que mes parents sont partis, dans un wagon à bestiaux. Tatoués à Auschwitz, et c’est tout ce qu’on sait. Le deuil, je lui ai dit. D’autres trains. Des trains qui vont où je veux. Des trains différents. Ensuite, nous nous sommes beaucoup parlé. De mes parents, je n’avais rien à dire. Sinon qu’ils avaient choisi d’être français. »
Français de préférence. Ou français par raison, adoptant le pays de la « Raison » et des « Lumières ». Le père casquetier, la mère coiffeuse, d’origine polonaise, installés à Belleville, peu de temps, deux enfants qui seraient un jour le père et la tante d’Ariane, à peine le temps de les confier à une voisine, les autobus vers l’ouest, emmenés par des policiers français, français par hasard ceux-là, le Vél’d’Hiv, puis Drancy avant le wagon plombé, vers l’est, les soldats allemands cette fois.
Le père : « Je ne sais rien, je ne savais rien, je ne pouvais rien lui dire. Alors, elle parlait d’autre chose, elle me racontait ce qu’elle faisait. »
Ariane, à vingt et un ans, n’a jamais vu de corps mort, si l’on excepte, lorsqu’elle avait onze ans, celui de sa grand-mère alsacienne, aperçue dans son cercueil, reposée et propre, comme endormie. D’une certaine façon, la première chose « réelle » à laquelle elle se trouve confrontée, c’est la maladie de son père. Une réalité brutale et angoissante, une réalité inévitable, inoubliable, à laquelle Ariane ne fait d’ailleurs rien pour échapper. Une réalité imagée, dépeinte par les radios, les échographies, les scanners, la résonance magnétique nucléaire, qui reproduisent à leur façon des fragments de corps, on s’attend à des viscères violacés, à des os lactescents, et ce sont les couleurs criardes, fond fuligineux, côtes et vertèbres virides, taches fluorescentes, sur ce qui doit être un poumon, cellules tumorales en archipels incandescents.
Le corps de son père, d’autres malades, en fin de vie, comme on dit élégamment, immobiles, leurs corps rongés par les escarres, un souffle pour dire la souffrance, leurs corps gonflés par la cortisone, chauves, leurs corps déformés, ces corps qu’elle aperçoit, à travers les portes entrouvertes ou dans les couloirs du service d’oncologie, lorsqu’elle lui rend visite, sont ce qu’elle a vu de plus proche de la mort réelle.
Cette réalité-là a aussi la propriété de lui enseigner la proximité de la mort. Ariane, qui va souvent à Colmar où vit son grand-père maternel, a visité plusieurs fois le musée des Unterlinden. Elle s’est toujours arrêtée longtemps devant le retable d’Issenheim.
L’index de Jean-Baptiste a guidé son regard vers le corps du Christ crucifié. Elle a détaillé les signes des subtilités du supplice, ce corps a été battu, fouetté, son front a été ceint d’épines, son flanc percé par une lance, ses mains et ses pieds cloués sur une croix. Elle a surtout contemplé le cadavre jaunâtre et gris-vert, bronze et vert de gris, avec ses blessures purulentes, ses bubons beigeâtres, de la mise au tombeau au pied du retable. C’était le monde réel à l’époque de Grünewald, a pensé Ariane. Ce qu’il a peint, c’est un mourant et un cadavre, comme il en avait certainement vu tant, des images concrètes et actuelles, avec la peste, bien sûr, le couvent pour lequel le retable a été peint soignait les pestiférés, mais aussi le choléra, toutes les maladies, les blessures, les guerres, les famines.
En ce temps-là, la mort était commune, proche, connue, familière. Elle n’était pas, comme elle l’est devenue aujourd’hui, un concept abstrait, dont on n’évoque plus guère la réalité que par des euphémismes. Elle s’est éteinte. Il nous a quittés. Elle a été rappelée. Il est parti. Elle s’est endormie. Il a disparu. Par exemple, on entend parler ce printemps du centenaire de la « disparition » de Jules Verne. Ce qui s’est passé il y a cent ans, c’est que Jules Verne est mort. Autant qu’Ariane le sache, il n’a pas disparu. Mourir et disparaître ce n’est pas la même chose. Disparaître, c’est par exemple, monter un jour dans un autobus parisien et puis ne pas revenir, voilà, on ne sait plus rien, sauf que ceux qui sont montés dans cet autobus ont été parqués dans un vélodrome, puis entassés dans des trains, puis gazés ou assassinés par balle, électrocutés et abandonnés, comme crucifiés, sur la clôture dont ils s’étaient trop approchés, torturés et achevés au cours de soi-disant expériences médicales, roués de coups, tués par le travail exténuant, par la faim ou par le typhus, mais vous, personnellement, ce que vous êtes devenu, personne ne le sait, vous êtes monté dans ce bus, est-ce une cause? et vous n’êtes pas revenu, votre corps est devenu fumée, ou anonyme dépouille au milieu des monceaux de cadavres de Nuit et Brouillard, c’est un effet.
Ce printemps, elle a appris la proximité de la mort physique, avec la pourriture du corps rongé d’abord par la maladie, amaigri, amoindri, puis brûlé par les radiations, encore affaibli par les remèdes, émacié, les cheveux tombant par plaques, le corps avec toutes ses excroissances, les électrodes et les moniteurs, les seringues ou les flacons qui diffusent les produits chimiques à travers tuyaux et cathéters, avec ses appendices humiliants, sondes et sachets plastiques qui recueillent les humeurs. La proximité de la mort et de la décomposition, mais aussi de la vie. La mort invisible, silencieuse et présente, la mort lente et l’espérance violente, qui la tient à distance, une distance ténue, mais réelle elle aussi, la vie qui s’exprime, dans la défécation, les flatulences, les violentes nausées, les vomissements, dans la souffrance-même, ce corps souffre, donc il est vivant.
La vie matérialisée surtout, pour Ariane, dans le regard lumineux de son père.
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Le titre vient de Schubert. Les photographies du disque Different trains de Steve Reich par le Kronos Quartet, des radios et scanners, du doigt de Jean-Baptiste dans la Crucifixion et des pieds du Christ dans la Mise au tombeau (ces deux dernières dans le retable d’Issenheim au musée des Unterlinden de Colmar) ont toutes été faites par l’auteur.