20. Le monde réel

Et le printemps se passe ainsi, plutôt froid, plutôt gris, plutôt humide. Les cours à l’université se terminent, avec au loin le monde, dont les débats futiles ne semblent pas pouvoir interférer avec cette histoire. Pentecôte fériée ou pas, les rayons lumineux continuent à se propager de façon rectiligne, de même que les radiations sélectionnées par les médecins, détruisant ce qu’elles doivent détruire et un peu plus, ce qui se trouve sur leur implacable ligne droite.

Oui ou non, ceux des Européens qui pourront en prendre préparent leurs vacances. Concentrés et appliqués, les étudiants passent des examens. Leurs professeurs corrigent les copies et se racontent les perles qu’ils y ont trouvées et qui assurent que le niveau, qui a commencé à baisser il y a plus de cent cinquante ans, continue ainsi tranquillement sa descente vers l’abîme.

Dans les champs, les épis de maïs pointent le bout de leur tige vert tendre. Pour voleter d’un coquelicot à un autre, les papillons, inconscients de leur pouvoir, battent des ailes.

Quelques ministres s’en vont. Une journaliste aux yeux bleus est libérée. Le ciel est de plus en plus souvent bleu, lui aussi, bleu azur ou tout simplement bleu ciel, parfois bleu lavande ou pastel, d’autres fois même bleu cobalt, comme l’élément radioactif qui émet les rayons thérapeutiques.

Les jurys délibèrent. Les cerises rougissent, les pêches rosissent, le printemps mûrit, et c’est l’été.

Alors, les rayons lumineux se courbent pour traverser les masses d’air surchauffées, envoyant parfois à nos yeux des images déformées, un morceau de ciel semble plus bas qu’il ne devrait être, paraît une flaque d’eau, apparaît même plusieurs fois, un lac et une flaque d’eau, un mirage. Et la chaleur, qui multiplie les images, multiplie aussi les parfums. Pour venir voir leurs résultats, les étudiants passent sous un dais de tilleuls odoriférants.

Et puis, c’est juillet. L’Angleterre prend la présidence tournante de l’Europe. Cela passe presque inaperçu, mais une sonde américaine parvient à percuter le noyau (la tête ? le cœur ?) de la comète contre laquelle elle a été lancée, et les résultats de cette expérience pourraient changer notre vision des débuts de notre univers.

Ariane a passé ses examens avec succès, et même brillamment. Il restera à incorporer à sa moyenne, après les vacances, la note qu’elle obtiendra pour son mémoire.

Mais Ariane ne part pas en vacances. Il y a à cela plusieurs raisons. D’abord, elle va travailler deux mois dans une banque, parce qu’elle a besoin d’argent pour l’année d’études qui arrive. Elle doit aussi finir son mémoire dont la soutenance aura lieu en septembre. Et surtout, ses parents restent à Strasbourg. Tout l’été, son père va récupérer, au repos, à la maison, du traitement agressif qu’il a subi pendant les neuf derniers mois. Il n’a plus un seul cheveu mais tout le monde dit que ça lui va bien. Il est faible mais souriant. Il n’est pas du genre à embêter sa femme ou sa fille. Mais, attentives et anxieuses, elles vont passer l’été avec lui. Ensuite, en septembre, un bilan et un nouveau protocole de soins, calendrier et dosage de chimiothérapies et radiothérapies, pour l’année qui vient.

Ariane ne vit pas en dehors de la réalité. Nous l’avons vue et nous la verrons encore rêver, mais aussi travailler, lorsqu’elle réfléchit à des notions abstraites, et, comme nous le verrons bientôt, plus concrètement, lorsqu’elle gagne un peu d’argent pendant que d’autres prennent des vacances.

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La photo de l’impact de la sonde et de la comète vient du site de la NASA. Les photographies du dais de tilleuls sous lequel passe Ariane et de cerises sur un marché strasbourgeois sont de l’auteur.

21. Le canal de la Giudecca et le grand panorama de Lisbonne

Nous avons vu qu’elle avait été initiée à une certaine forme de réalité.

Qu’elle sait que toute richesse est créée par le travail des êtres humains ses semblables.

Qu’elle sait donc aussi que les tableaux de Canaletto qu’elle admire ne représentent pas le monde réel mais plutôt une Venise d’architecture et de pacotille.

Que les personnages qui en animent les premiers plans ne sont que des figurants décoratifs, des éléments de la géométrie, que leurs barques font partie de la perspective de la carte postale. Que c’est une chose que Ruskin aurait bien pu reprocher à Canaletto.

Que d’autres Venise sont possibles, qu’il y avait au XVIIIe siècle, qu’il y a encore, une population active et laborieuse, celle qui crée, produit, bref, des aristocrates élégants et inactifs, des charlatans, des coquettes et leurs barbons abrutis pas le culte du plaisir, des touristes attirés par ce culte, des filous et des courtisanes, des armateurs et des banquiers, mais aussi des pêcheurs et des marins, des bateliers, des mercenaires, des barbiers, des boulangères, des paveurs, des dentelières et des enfileuses de perles, des savetiers et des chaudronniers, des infirmiers, des maîtres d’école, des curés et des rabbins, des chiffonniers, des manœuvres, des constructeurs de navires, ouvriers des chantiers navals, des sages-femmes, des aubergistes et des cuisinières, des architectes et des charpentiers, des conducteurs de vaporetti, des peintres et des musiciens, des petites ouvrières, des tailleurs de pierre et des travailleuses du verre, des blanchisseuses, des fermiers et des horticulteurs.

Comme Ruskin l’a peut-être dit lui-même, ce sont la vie et le mode de travail de l’ouvrier qui constituent l’essence de l’art. Alors, pourquoi l’art ne les montre-t-il pas, se demande Ariane ? D’autres peintres presque contemporains de Canaletto ont pourtant su les représenter. Le canal de la Giudecca et l’église Sainte-Marthe, un petit tableau d’un des frères Guardi, donne à voir, lui aussi, le ciel bleugrisrose et l’eau vertglauque, quelques touches de blanc pour un nuage, de noir pour un reflet, des gondoles, mais un pittoresque moins convenu, barques et pontons servent ici au travail, l’architecture est présente aussi, quelques maisons et églises, mais ce que le peintre impose surtout à notre regard, c’est la grève, grise et verte, ardoise, olivacée, sur laquelle des pêcheurs s’affairent. Ariane ne connaît pas cette œuvre, qui est exposée dans le musée de la Fondation Gulbenkian, à Lisbonne, où elle n’est jamais allée. Mais, dans sa préoccupation du monde réel, elle rejoint sans le savoir nombre d’artistes qui se sont indignés que l’art ne puisse pas montrer des gens au travail.

Le grand panorama de Lisbonne.

Il serait idiot (et ni nous ni nos lecteurs ne le sommes) de mentionner Lisbonne, le monde réel et le XVIIIe siècle sans évoquer le Grand panorama de Lisbonne. Le cloître dans lequel elle se trouve aujourd’hui accepte toute la longueur de cette veduta (le mot portugais, vista, serait ici plus approprié). C’est, disons-le pour ceux qui aiment les chiffres et les records, l’un des plus longs panoramas jamais réalisés puisqu’il mesure 22,47 mètres (environ onze fois la longueur du Bacino di san Marco, vue vers l’est), ce qui veut dire qu’il ne s’agit pas vraiment d’une vue panoramique, puisqu’on ne peut pas le voir, l’embrasser, d’un seul regard, c’est un panorama devant lequel, dans lequel, on se promène, on va et on vient, on peut errer et, forcément, il n’est plus question ici de perspective centrale.

Le panorama n’est pas un tableau. Il est formé de mille trois cent soixante-seize carreaux de faïence, les célèbres azulejos portugais, en huit rangées de cent soixante-douze. Il montre, en bleu (l’azul des azulejos, quel est le nom, exactement, de ce bleu ?) sur blanc (le blanc ivoirin, coquille d’œuf de la céramique), la rive droite du Tage, des environs d’Algés à l’ouest à ceux, à l’est, du couvent de Madre Deus (où il est lui-même désormais exposé), au début du XVIIIe siècle, au temps du roi João V et de la grandeur du Portugal.

Comme si l’artiste, les artistes, ou leurs commanditaires, avaient voulu fixer ce monde réel avant sa disparition imminente, le 1er novembre 1755, que pourtant ils ne pouvaient avoir prévue. Ils avaient certainement une intention topographique, puisqu’ils ont représenté le paysage avec ses collines et ses rivières, ses champs et ses vergers, ses constructions architecturales. Mais ils ont fait figurer aussi les acteurs de ce paysage, les paysans qui exploitent ces oliveraies, les marchands et chalands au marché de la Ribeira, les marins et les pêcheurs qui meuvent la flottille qui, comme à Venise, anime le premier plan, cotres, barques, caravelles ou frégates, les artilleurs qui entretiennent les canons du Fort San João, les âniers qui mènent le grain à moudre au moulin de Maré, les passants qui passent (eh oui) dans les rues, ceux qui passent les ponts, la plupart à pied, certains en voiture (à cheval), les pêcheurs qui ont mis leurs filets à sécher. Comme les bâtiments, les personnages sont représentés parfois de façon un peu naïve, la perspective (au sens mathématique du terme) laisse à désirer, même localement: les gens sont plus petits devant, plus grands derrière, ce qui ne retire aucune qualité à cet instantané exact et émouvant.

Je l’ai dit, Ariane n’est jamais allée à Lisbonne. Mais, comme tous ceux qui ont un jour été lycéens, elle a lu Candide ou l’optimisme. Comme la plupart d’entre eux, elle a oublié qu’une partie de ce conte se passe à Venise, bien superficiellement, un lieu comme un autre parmi les pérégrinations de notre optimiste, peut-être même un lieu plus artificiel encore que Lima ou Constantinople puisque c’est là que se retrouve une demi-douzaine de rois détrônés, venus y fêter le Carnaval, et que seraient-ils venus y faire d’autre, en ces temps de sa décadence où Venise n’était plus que le lieu de réjouissance du monde? Le passage à Lisbonne l’a davantage marquée. Comme quelques-uns de ces lecteurs forcés, elle a été séduite par les effets et les causes, par la rapidité et l’efficacité du style. Elle se souvient très bien qu’à peine ont-ils mis le pied dans la ville, Candide et ses compagnons sentent la terre trembler sous leurs pas, que la mer s’élève en bouillonnant dans le port et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. C’est le jour de la Toussaint, les gens sont à la messe, les femmes ont mis le repas sur le feu, ce sera prêt au retour, c’est une cause, et lorsque la terre tremble, tous ces petits foyers forment un grand incendie, c’est un effet. Elle voit encore les tourbillons de flammes et de cendres couvrant les rues et les places publiques, les maisons qui s’écroulent, les toits renversés sur les fondements, et les fondements se dispersant. On évalue à trente ou quarante mille ceux des deux cent cinquante mille habitants qui périssent, écrasés sous des ruines, brûlés, ceux qui meurent immédiatement et ceux qui meurent peu après de faim ou de maladie. Une réalité abstraite dont nous avons peu d’autres images que celles que nous a laissées Voltaire, philosophe des « Lumières », mais que nul ne peut éviter d’évoquer en regardant le grand panorama, qui en est pourtant indépendant. La moitié des bâtiments qu’il représente a été détruite dans cette seule matinée de novembre 1755, treize ans avant la mort de Canaletto, vingt ans avant la naissance de Turner.

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Les photographies des pages de Lisboa antes do terramoto, un livre consacré au Grand panorama de Lisbonne par la mairie de cette ville ont été faites par l’auteur.

22. La jeune fille et la mort

Il y a le monde réel, comme ceux de la Venise du XVIIIe siècle ou de l’Angleterre du XIXe siècle. Il y a les modèles abstraits que l’on utilise pour décrire certains de ses apsects, la géométrie d’un tableau de Canaletto, la théorie du capital de Marx. Et puis il y a les rencontres catastrophiques des descriptions théoriques avec la réalité. L’opération Nacht und Nebel, toute une population anéantie, et pas seulement sur le papier, vraiment, avec sérieux et même avec acharnement, on peut dire que la théorie fonctionnait bien et qu’elle a été admirablement appliquée, produisant une réalité strictement incroyable, que des images inimaginables ont mise à jour au moment où les pelleteuses remuaient leurs monceaux de cadavres. Et voilà que cette réalité dépassant outrageusement toute imagination, que cette réalité inacceptable est redevenue abstraite. Comment accepter, comment croire qu’il puisse y avoir, dans cet amas de cuisses et de bras nus disloqués, ce qui aurait été une grand-mère, un grand-père ? Si la disparition de ses parents à Auschwitz est pour le père d’Ariane une réalité dont rien n’a pu atténuer la douleur, elle est pour Ariane, qui en souffre, bien sûr, avec son père et avec le reste de l’humanité, une réalité presque aussi abstraite que celle de l’agonie des victimes du tremblement de terre de Lisbonne. Pourtant, son père nous l’a dit, Ariane ne manque pas de maturité.

Le père : « Elle n’avait que douze ans, je crois, quand elle m’a demandé comment je pouvais avoir choisi ce métier. Je conduisais des trains, j’ai tout de suite compris ce qu’elle voulait dire. C’est dans un train que mes parents sont partis, dans un wagon à bestiaux. Tatoués à Auschwitz, et c’est tout ce qu’on sait. Le deuil, je lui ai dit. D’autres trains. Des trains qui vont où je veux. Des trains différents. Ensuite, nous nous sommes beaucoup parlé. De mes parents, je n’avais rien à dire. Sinon qu’ils avaient choisi d’être français. »

Français de préférence. Ou français par raison, adoptant le pays de la « Raison » et des « Lumières ». Le père casquetier, la mère coiffeuse, d’origine polonaise, installés à Belleville, peu de temps, deux enfants qui seraient un jour le père et la tante d’Ariane, à peine le temps de les confier à une voisine, les autobus vers l’ouest, emmenés par des policiers français, français par hasard ceux-là, le Vél’d’Hiv, puis Drancy avant le wagon plombé, vers l’est, les soldats allemands cette fois.

Le père : « Je ne sais rien, je ne savais rien, je ne pouvais rien lui dire. Alors, elle parlait d’autre chose, elle me racontait ce qu’elle faisait. »

Ariane, à vingt et un ans, n’a jamais vu de corps mort, si l’on excepte, lorsqu’elle avait onze ans, celui de sa grand-mère alsacienne, aperçue dans son cercueil, reposée et propre, comme endormie. D’une certaine façon, la première chose « réelle » à laquelle elle se trouve confrontée, c’est la maladie de son père. Une réalité brutale et angoissante, une réalité inévitable, inoubliable, à laquelle Ariane ne fait d’ailleurs rien pour échapper. Une réalité imagée, dépeinte par les radios, les échographies, les scanners, la résonance magnétique nucléaire, qui reproduisent à leur façon des fragments de corps, on s’attend à des viscères violacés, à des os lactescents, et ce sont les couleurs criardes, fond fuligineux, côtes et vertèbres virides, taches fluorescentes, sur ce qui doit être un poumon, cellules tumorales en archipels incandescents.

Le corps de son père, d’autres malades, en fin de vie, comme on dit élégamment, immobiles, leurs corps rongés par les escarres, un souffle pour dire la souffrance, leurs corps gonflés par la cortisone, chauves, leurs corps déformés, ces corps qu’elle aperçoit, à travers les portes entrouvertes ou dans les couloirs du service d’oncologie, lorsqu’elle lui rend visite, sont ce qu’elle a vu de plus proche de la mort réelle.

Cette réalité-là a aussi la propriété de lui enseigner la proximité de la mort. Ariane, qui va souvent à Colmar où vit son grand-père maternel, a visité plusieurs fois le musée des Unterlinden. Elle s’est toujours arrêtée longtemps devant le retable d’Issenheim.

L’index de Jean-Baptiste a guidé son regard vers le corps du Christ crucifié. Elle a détaillé les signes des subtilités du supplice, ce corps a été battu, fouetté, son front a été ceint d’épines, son flanc percé par une lance, ses mains et ses pieds cloués sur une croix. Elle a surtout contemplé le cadavre jaunâtre et gris-vert, bronze et vert de gris, avec ses blessures purulentes, ses bubons beigeâtres, de la mise au tombeau au pied du retable. C’était le monde réel à l’époque de Grünewald, a pensé Ariane. Ce qu’il a peint, c’est un mourant et un cadavre, comme il en avait certainement vu tant, des images concrètes et actuelles, avec la peste, bien sûr, le couvent pour lequel le retable a été peint soignait les pestiférés, mais aussi le choléra, toutes les maladies, les blessures, les guerres, les famines.

En ce temps-là, la mort était commune, proche, connue, familière. Elle n’était pas, comme elle l’est devenue aujourd’hui, un concept abstrait, dont on n’évoque plus guère la réalité que par des euphémismes. Elle s’est éteinte. Il nous a quittés. Elle a été rappelée. Il est parti. Elle s’est endormie. Il a disparu. Par exemple, on entend parler ce printemps du centenaire de la « disparition » de Jules Verne. Ce qui s’est passé il y a cent ans, c’est que Jules Verne est mort. Autant qu’Ariane le sache, il n’a pas disparu. Mourir et disparaître ce n’est pas la même chose. Disparaître, c’est par exemple, monter un jour dans un autobus parisien et puis ne pas revenir, voilà, on ne sait plus rien, sauf que ceux qui sont montés dans cet autobus ont été parqués dans un vélodrome, puis entassés dans des trains, puis gazés ou assassinés par balle, électrocutés et abandonnés, comme crucifiés, sur la clôture dont ils s’étaient trop approchés, torturés et achevés au cours de soi-disant expériences médicales, roués de coups, tués par le travail exténuant, par la faim ou par le typhus, mais vous, personnellement, ce que vous êtes devenu, personne ne le sait, vous êtes monté dans ce bus, est-ce une cause? et vous n’êtes pas revenu, votre corps est devenu fumée, ou anonyme dépouille au milieu des monceaux de cadavres de Nuit et Brouillard, c’est un effet.

Ce printemps, elle a appris la proximité de la mort physique, avec la pourriture du corps rongé d’abord par la maladie, amaigri, amoindri, puis brûlé par les radiations, encore affaibli par les remèdes, émacié, les cheveux tombant par plaques, le corps avec toutes ses excroissances, les électrodes et les moniteurs, les seringues ou les flacons qui diffusent les produits chimiques à travers tuyaux et cathéters, avec ses appendices humiliants, sondes et sachets plastiques qui recueillent les humeurs. La proximité de la mort et de la décomposition, mais aussi de la vie. La mort invisible, silencieuse et présente, la mort lente et l’espérance violente, qui la tient à distance, une distance ténue, mais réelle elle aussi, la vie qui s’exprime, dans la défécation, les flatulences, les violentes nausées, les vomissements, dans la souffrance-même, ce corps souffre, donc il est vivant.

La vie matérialisée surtout, pour Ariane, dans le regard lumineux de son père.

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Le titre vient de Schubert. Les photographies du disque Different trains de Steve Reich par le Kronos Quartet, des radios et scanners, du doigt de Jean-Baptiste dans la Crucifixion et des pieds du Christ dans la Mise au tombeau (ces deux dernières dans le retable d’Issenheim au musée des Unterlinden de Colmar) ont toutes été faites par l’auteur.

23. Celui qui a contemplé la beauté

À la banque, le travail d’Ariane consiste à accueillir les clients. Apparemment, la plupart de ceux-ci sont partis en vacances, alors elle n’a pas grand-chose à faire. Elle a toujours un livre, souvent mais pas toujours un roman, ouvert sur les genoux. Le soir, elle fait des mathématiques, des démonstrations, des calculs et des figures, ou elle rédige son mémoire. Parfois, elle va voir Catherine Schmidt pour lui montrer où elle en est.

Marcus, quant à lui, passe son été à Venise. Il a trouvé lui aussi un travail de vacances, qui consiste à accompagner, guider, des groupes de touristes dans la Sérénissime, en général des britanniques qui arrivent de Londres par avion et repartent vers la Grèce ou la Turquie en bateau.

Ce n’est pas le premier été qu’Ariane travaille dans cette banque. Elle sait qu’elle va pouvoir lire beaucoup. Cette année, Ariane se spécialise dans les romans qui se passent à Venise ou les livres dans lesquels il est question de Venise. Avec l’aide des mathématiques et de la bibliothèque municipale, Ariane passe, elle aussi, son été à Venise. Sous prétexte de support où dessiner ses coniques, elle a imprimé de grandes portions d’un plan de la ville sur des feuilles de format A4 et elle y porte les lieux où l’emmènent les personnages de ses livres, quand elle est capable de les trouver. À plus d’un titre, avec ces guides imaginaires, c’est l’idée de la mort qui va accompagner Ariane.

Celui qui a contemplé la beauté…

Le plus souvent, ils fréquentent les endroits les plus évidents de cette bizarre et merveilleuse cité, le Palais des Doges, le Pont aux Soupirs, les embarcadères, la basilique, temple fabuleux, le lion dont il est question ici, le lion adriatique, est sur l’une des colonnes du môle, elle le sait, celle de droite, lorsque l’on regarde depuis le bassin (sur celle de gauche, c’est Saint Théodore avec son crocodile), ils sont logés dans de grands hôtels et elle n’a aucun mal à trouver l’emplacement de l’hôtel des Bains et de l’hôtel Excelsior, au Lido, ni de suivre les chemins d’eau ou de pierre qui les emmènent au Rialto, à la gare, au Grand Canal, à la merceria. Elle imagine aussi les façades décrépites, comme rongées par une autre sorte de cancer, même si elle désespère de savoir un jour retrouver certaines impasses immondes, certaine margelle ou certaine petite place déserte avec sa citerne au centre, images, figures de la mort, au fond des dédales du centre de la cité dont elle contemple aussi, dans les mots du livre, la beauté.

On parle décidément beaucoup de l’Angleterre en ce début juillet. La présidence de l’Europe, les jeux olympiques. Et puis, à Londres, la mort aveugle.

Et voici comment cela commence. Quoi ? Eh bien, vous allez voir. Au soir d’un jour glacial, Ariane écrit à Marcus un message électronique dans lequel elle lui demande s’il a des nouvelles de sa famille. Ils vont bien,

fine,

lui répond-il instantanément. Elle imagine les touristes choqués, paniqués, traumatisés, sans nouvelles de leurs proches, essayant de rentrer chez eux, de modifier des billets non modifiables, alors le lendemain, elle lui écrit pour lui demander s’il y a toujours une agence de voyages anglaise sur la place Saint-Marc. Après tout, Marcus est anglais, il guide des touristes anglais et, certainement, il est souvent sur la place Saint-Marc. Et Marcus lui répond.

Je suis souvent demandé cette question. Et la réponse est oui. Mais pourquoi le veux-tu savoir ?

Pour rien. Juste pour savoir. Et elle est contente qu’il ait répondu en français. Et c’est ainsi qu’ils prennent l’habitude de s’écrire.

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Le titre est de von Platen. La photographie des livres (d’Ariane ?) et le cliché « gondoles » sont de l’auteur.

24. Les villes et le regard

Parfois, à l’heure du déjeuner, elle va regarder les livres à la librairie Kleber.
Des romans mais aussi des livres de voyages, de beaux volumes illustrés de photographies aussi magnifiques et banales que des Canaletto tardifs, des guides, dans lesquels elle apprend des données factuelles et numériques qu’elle ne peut s’empêcher de mémoriser, c’est sans doute pour toujours qu’elle sait que les îles de Venise font partie d’un archipel de cent trente-huit îlots, que le Grand Canal est long de trois mille huit cent cinquante-trois mètres, que la ville a moins de cent mille habitants mais quatre cent quarante-six ponts. Elle feuillette un autre livre, en rêvant vaguement à une visite de Venise avec un autre guide qui lui découvrirait les rios, les palais princiers dont les seuils de marbre baignent dans l’eau, les ponts arqués par-dessus les canaux, le va-et-vient des bateaux légers qui voltigent en zigzags sous la poussée de longues rames, les chalands qui déchargent les corbeilles de légumes sur les places des marchés, les balcons, les terrasses, les coupoles, les campaniles, les jardins dans les îles qui verdoient sur le gris de la lagune.

Mais la réalité est ailleurs, dans une autre ville, dans d’autres regards. Des centaines de personnes ont capté, avec leur téléphones portables, « les » images, des images, grâce auxquelles Scotland Yard espère trouver les coupables des attentats.

Un autre jour, sur l’étal d’un bouquiniste, parce que sa couverture est illustrée des « signes Venise », un clocher, une coupole, une gondole, elle parcourt quelques pages d’un folio jauni dont l’auteur, Marcel Proust, est parti pour Venise, apprend-elle dans la préface, avec, sous le bras, les Pierres de Venise, à la recherche de quoi ? à chacun sa Venise, des idées de Ruskin sur l’architecture domestique au Moyen-Âge, incarnées en des palais défaillants mais encore debout et roses qu’il voulait avoir, avant de mourir, approchés, touchés, vus. Mourir ? Venise pour échapper à l’angoisse de la mort.

Plusieurs jours se passent doucement. Il a recommencé à faire beau. Il arrive à Ariane de contempler les particules de poussière dansant dans un rayon de soleil en pensant à la décomposition de la lumière bleue et laiteuse dans le tableau de Turner qui fait la couverture de son catalogue. Elle emprunte un nouveau livre à la bibliothèque. Un joli petit livre orné d’une espèce de carte ancienne, au centre d’un réseau de droites, une île sur laquelle sont concentrés les coupoles de Saint-Marc, le Campanile, un phare et d’autres édifices qu’elle a plus de mal à reconnaître.

Connais-tu la calle Stretta ?

écrit-elle à Marcus, puis elle marque sur son plan le pont des Vinante, la rive des Sept Martyrs, le bassin Orseolo, elle repère la place San Silvestro, la caserne centrale des pompiers près de la Ca’ Foscari, encore la Ca’ Foscari, les étals de Santa Margherita, le parvis de la Misericordia, à Canareggio. Elle aime le nom de Canareggio.

Marcus a répondu.

Hello Ariane! Le groupe hier est parti à midi. Il vont à la Grèce maintenant. Les nouveaux arriveront demain. Alors j’ai le temps d’écrire cet après-midi. Excuse moi les fautes avec le français. Il y a une rue, en effet elle est très étroite, amazing, deux pieds environ, peut-être un peu plus, je n’avais rien pour mesurer, à San Polo qui porte ce nom.

Ariane a regardé ses plans, amazing est le mot, pense-t-elle, si elle se souvient bien, sa racine, maze, veut dire labyrinthe en anglais.Labyrinthe, jardins Giusti, Vérone

Pourquoi tu demandes toutes ces questions ? C’est pour ta banque ? Ce n’est pas trop ennuyant, ton travail ? Je commence avoir marre de ces touristes, du Rialto, des souffleurs de verre de Murano, des deux Maures et du pont des Soupirs. Une fois quelqu’un a dit, comme à Cambridge. Tu te rends compte ?

Ariane ignorait qu’il y eût un pont des Soupirs à Cambridge. Elle comprend que le magnifique bleu saphir de l’eau et la douce lumière rose se reflétant sur la file des palais, les degrés de marbre éclaboussés d’un éclair de soleil et l’ange d’or rutilant du Campanile, le porphyre, le jaspe, le granit et l’albatre, que toutes ces splendeurs ennuient Marcus et elle décide de lui proposer d’autres points de vue en lui inventant des parcours secrets, en le guidant dans le dédale d’anfractuosités, de petites arcades, de recoins obscurs, de minuscules campielli déserts, qu’elle édifie pour lui à partir des images des rios et des calle sur son plan de Venise. À partir de là, ils passent l’été ensemble à Venise. À cinq cents kilomètres de distance et par courrier électronique, le dialogue et les promenades à deux s’instaurent. Elle imagine des algues malodorantes et lui demande encore comment il trouve la senteur du canal des Muneghete.

Fétide

répond-il, mais elle sait qu’il a dû consulter un dictionnaire. Et s’il sait comment s’appelait l’architecte qui a remporté le concours pour construire le pont du Rialto, au XVIe siècle, non, il ne sait pas, alors elle le lui dit, Da Ponte, ça s’imposait. Et encore

Savais-tu que Lord Byron nageait dans le Grand Canal près du Pont du Rialto ?

Oui, il savait, et qu’un domestique en gondole le suivait avec ses vêtements, et même que, heureusement pour Byron, en ce temps-là, il était « interdit de cracher sur les nageurs » depuis le pont. Les deux Foscari, Beppo, les Anglais sont enseignés ces choses-là, pense-t-elle en souriant et elle ajoute un trait de feutre jaune sur l’emplacement du marché aux poissons, au Rialto justement. Elle trouve enfin la petite place San Rocco et bien loin de là l’île de San Lazzaro degli Armeni. Elle marque la via XXII Marzo à San Marco et la via Garibaldi à Castello, la place Manin dont le nom lui rappelle les Buttes-Chaumont — il y a certainement des passants à qui le nom de la rue Manin, dans le XIXe arrondissement de Paris, rappelle Venise, il ne s’agit pas du dernier doge Ludovico Manin mais de l’avocat Daniele Manin, militant anti-autrichien et éphémère président de l’éphémère république de Venise en 1848 (il a fini en donnant des leçons d’italien à Paris) — elle passe plusieurs heures à trouver toutes les rues qui portent des noms de métiers, celles qui portent les noms des saints, membres de la petite mafia céleste. Puis elle ferme le livre et va se coucher.

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Le titre vient des Villes invisibles d’Italo Calvino. Les photographies des livres « mathématiques et Venise », du coquelicot adventice (à Strasbourg) et du labyrinthe des jardins Giusti (à Vérone) sont de l’auteur.

25. Les villes et la mémoire

Le lendemain, un vendredi, c’est un autre petit livre qu’elle emmène à la banque. Lui aussi porte une image ancienne sur sa couverture, image sur laquelle on voit surtout des bateaux, on ne reconnaît pas bien les bâtiments qui ont l’air de flotter aux aussi sur une lagune bleu outremer. Le livre est abondamment illustré de reproductions de gravures anciennes, autant de visions différentes de la ville, c’est-à-dire, le plus souvent, du môle et de la piazzetta vus du Bassin.

L’auteur ne regarde pas Venise depuis Londres, Lübeck ou Paris, ni même depuis Venise, alors son regard est différent. Lui qui contemple ce lieu commun depuis la côte dalmate, il peut imaginer d’autres perspectives à l’intérieur même de la ville, allez regarder les Zattere depuis la Giudecca, nous dit-il, elles prendront un aspect inhabituel. Alors, Ariane écrit à Marcus pour lui demander ce qu’il pense des Zattere vus de la Giudecca. Il ne lui répond que le dimanche après-midi, mais, cette fois, ce n’est pas qu’une réponse.

Hier, festa del Redentore, pont de bateaux sur le canal de la Giudecca et nuit de folie. Tous les vénitiens et encore plus de touristes installés dès l’après-midi, dehors, ici ou là, pour voir les feux d’artifice.

Le message est assez long, il raconte une histoire de peste, ce que commémore la fête du Rédempteur, les centaines de feux d’artifice tirés peu avant minuit, et, explique-t-il, chacun a son endroit préféré, celui d’où l’on aura la meilleure vue, où l’on s’est souvent installé depuis le déjeuner, certains spectateurs auront donc attendu douze heures ce moment inoubliable, et lui, Marcus, c’est la Giudecca qu’il a choisie, c’est là qu’est l’église du Rédempteur, mais aussi

pour voir les Zattere comme tu m’as demandé. Après le feu d’artifice, il était déjà très tard. Devant un restaurant, j’ai vu un type barbu et saoul qui parlait français. Il me demande si je parle français, je lui dis un peu, parce que, il me dit, il faut que je vous dise, je n’ai pas de souvenir d’enfance. Puis il se tait, il titube un peu, il m’attrape par le bras et ajoute, jeune homme, c’est important, les souvenirs d’enfance

Alors, Ariane pense à son père qui dit, lui aussi, qu’il n’a pas de souvenirs d’enfance, c’est un effet, et que c’est parce qu’il est né juste avant la guerre et que ses parents ont été tués quand il était tout petit, voilà une cause. Il y a déjà plusieurs années qu’Ariane a compris que, quand son père dit ça, c’est pour dire qu’il ne se souvient pas de ses parents. Elle répond à Marcus

Peut-être que cet homme est triste parce qu’il a perdu ses parents et qu’il ne se souvient pas de la douleur qu’il en a éprouvée, alors il croit qu’il n’a pas souffert et il a honte. Est-ce que tu vas parfois voir le soleil se coucher à Venise ?

Elle se remet au travail. Entre deux feuilles de calcul où le logiciel, qui porte le nom d’un arbre, érable, lui a calculé les axes de quelques ellipses, elle se laisse dériver, ici ou là, tantôt trains massifs, interminables, nuit, brouillard, nuit, tantôt légers esquifs dansant sous les lumières multicolores, nuit, lumière. Elles se couche très tard. Elle aura du mal à se lever demain matin pour aller à la banque attendre les clients qui ne viendront pas, peut-être parce qu’ils sont à Venise, peut-être parce qu’ils sont à Paris, à Maurice, en Chine, à Charm-el-Cheikh, aux Bahamas, à Carracas, à Bangkok, à Honolulu, à Nice, à Barcelone, ou aux Seychelles, peut-être parce qu’ils sont en Croatie ou ailleurs.

Elle n’entend pas son réveil et sa mère doit la secouer pour qu’elle se lève. Au « travail », elle emmène ses plans et son livre et elle colorie certains des lieux du livre, le pont Cristoforo, le rio Marin et le rio delle Madonnelle, mais pas le cimetière marin où les mouettes vont se cacher pour mourir.

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Le titre vient encore des Villes invisibles d’Italo Calvino, le personnage que rencontre Marcus vient de W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec. Les photographies des livres et de l’érable (bien loin d’ici) sont de l’auteur.

26. Un été à Venise (suite)

Rentrée chez elle, le soir, il arrive à Ariane de regarder les informations à la télévision. Carnage en Egypte, images brutales, violence aveugle, images insoutenables, « Trop d’images, pas assez de regard », commente son père. Un peu plus tard, elle écrit à Marcus

Peux-tu aller voir près de Santa Maria di Rovinazzi si tu vois du réséda blanc ?

Plusieurs jours se passeront avant qu’il lui réponde, il n’a pas eu le temps avant, il a dû préparer une luxuriante liste de toutes les plantes que l’on peut découvrir le long des murs et des rios, treilles échappées le plus souvent de jardins privés, secrets, inaccessibles, impénétrables. Il a fallu qu’il reconnaisse, qu’il nomme chacun de ces végétaux, mais dans quelle langue, et puis qu’il trouve leurs noms français. Enfin, il envoie à Ariane un très long message, dans lequel il mentionne vignes, tamarins, rhododendrons, lierre, lierre anglais, précise-t-il, azalées, roses-thé qui se fanent, glycines, jasmins, bougainvillées, mais aussi parétaires, cymbalaires, capillaires, cistes, crythmes, chélidoines, thériaques et, oui, du réséda blanc, on en voit aussi.

C’est, encore une fois, le soir, quand Ariane lit ce message. Elle connaît sans doute quelques-unes de ces plantes, mais en ignorant leurs noms, de même que la liste des noms lui est familière sans qu’elle sache quelle fleur porte quel nom. Elle imagine Marcus dans un jardin anglais. Elle ne sait pas, peut-être le lui dira-t-il et peut-être pas, mais Marcus, en rentrant chez lui le soir après ses expéditions arianesques, ne peut s’empêcher, le long des rios et des canaux, d’évoquer une rivière anglaise à la berge parsemée de fleurs coulant dans une prairie anglaise vert émeraude, le long des murs des palais, de voir une haie, une haie du bocage anglais, avec ses églantiers et ses aubépines, ne peut faire en sorte de ne pas voir un couple enlacé sous un porche ou sur un banc du ponton flottant de San Marcuola, un autre allongé sur une veste posée sur les marches de Santa Maria Valverde, l’amour minéral, et de rêver à l’érotisme humide des imperméables étendus sous les buissons, à un paradis perdu de genêts et de baisers mouillés abrités par des touffeurs anglaises de sous-bois. Des siècles de tradition rurale.

Le message avec les plantes est une version expurgée, acceptable par Ariane, a-t-il pensé, de cette nostalgie du désir. Elle doit en percevoir quelque chose, puisque, vaguement émue, elle lui répond, en pensant aux pilotis qui soutiennent la ville,

Marcus, Venise, c’est aussi une forêt à l’envers.

Le mois de juillet tire à sa fin. Dans les jardins, les tomates prennent de l’ampleur et de la couleur. La mort n’en finit pas. Deux diplomates algériens sont assassinés, les meurtriers disent « exécutés », c’est loin, ce sont des Algériens, on n’en parle pas longtemps. Dans les champs, des cylindres emballés dans du plastique ont remplacé les épis de blé. Le maïs est arrivé à hauteur d’homme et à couleur vernie de sapin. Inondations et glissements de terrains, non, ce n’est pas à Venise, mousson meurtrière, des images, trop d’images, pas assez d’émotion.

Les astronomes n’en continuent pas moins à observer le ciel. L’un d’eux découvre même ce qu’il pense être une nouvelle planète. Les astronautes, eux, admirent, depuis la station spatiale, la bonne vieille planète bleue, que les émanations rousses de ses métropoles n’ont pas encore transformée en orange. Ariane a fini son livre, qui regorgeait de bas-reliefs, de peintures, de lions et d’histoires, histoires des habitants, des musiciens, des peintres, et de cartes ou vues en perspective de cette ville-tableau. Elle a aussi continué à l’observer sous l’angle de son mémoire, avec l’aide du logiciel à qui elle parle désormais « mon sirop, ma douceur, tu vas me calculer encore ça, mon sirop d’érable ». Ariane est capable de parler aux objets, aux outils, son père nous a rapporté qu’elle s’adressait à la perfusion, elle a même pensé « Tue la tumeur », mais, effrayée de ce qu’elle s’entendrait dire, elle ne l’a pas prononcé. « Voilà, c’est bien, tout doux », avec le logiciel, c’est plus facile.

Elle a terminé les calculs, et finalement dessiné des ellipses passant par la pointe de la Douane, la colonne est (celle du lion), le clocher de Santa Maria Zobenigo, la Salute, le Campanile, l’extrémité est de la façade du Palais des Doges. Pour voir la Douane, la colonne, Santa Maria Zobenigo, la Salute et l’extrémité de la façade comme Canaletto les a représentées, comme je les vois, moi, page 53, il fallait se trouver, il faut se trouver à l’intersection de ces deux ellipses rouges, un peu en avant de la Riva degli Schiavoni. Et, pour voir la Douane, la Salute, Santa Maria Zobenigo, l’extrémité de la façade et le Campanile, s’est demandé Ariane avec un peu d’émotion, avant de dessiner deux nouvelles ellipses? Et les deux ellipses vertes se sont coupées presque exactement au même point.

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La photo de la planète bleue a été prise par Harrison Schmitt ou Ron Evans (sur Apollo 17) et vient du site de la NASA (et se trouve donc, ainsi que l’a décidé cet organisme, dans le domaine public). Les photographies des azalées (aussi loin que l’érable de la page précédente), de l’humidité du jardin anglais (ailleurs) et des tomates (dans la cuisine des parents d’Ariane?) sont dues à l’auteur.

27. Un juif n’a-t-il pas d’yeux?

Elle a choisi, mesuré, elle a réfléchi, démontré, elle a calculé, utilisé son ordinateur et son sirop de logiciel, elle a dessiné les ellipses pour qu’elles passent par les points voulus, beaucoup de travail, des moyens matériels, logiciels, graphiques, mobilisés pour apporter à une question finalement assez complexe un résultat d’une grande simplicité apparente, quatre ellipses disposées sur un plan de Venise, et pour ce faire, il fallait ne conserver que deux des nombreuses variables, négliger l’humeur du peintre, la température de l’air et celle de l’eau, la pression atmosphérique, la quasi-absence de vent, le bruit du frottement des avirons dans les tolets, le clapotis des pales battant l’eau de la lagune, les chants des gondoliers, le tintement des cloches des campaniles, les clameurs des matelots, le gazouillis des canaris, les petits cris rauques des mouettes, les vagues qui se brisent contre les bords du canal, l’odeur de l’air et de la mer, que sentait Venise ? l’heure qu’il était, la date et le jour de la semaine, la taille de l’artiste et la hauteur de ses yeux, le rythme des battements de son cœur, pour ne garder que sa position, à plat sur le plan de la ville, tant d’inconnues, un résultat bi-dimensionnel.

À onze heures du soir, elle danse ce qu’elle imagine être une tarentelle, dans l’appartement, en chantant à tue-tête « Il n’a pas triché, il était Riva degli Schiavoni! ». Le lendemain matin, elle téléphone à Catherine Schmidt, j’ai fini les calculs, il n’a pas triché, il était devant la Riva degli Schiavoni. Ah, dit Catherine. Elle lui demande de commencer à mettre tout ça en forme et elles conviennent d’un rendez-vous.

Un juif n’a-t-il pas d’yeux ?

Le week-end arrive. On parle beaucoup d’une peut-être bombe atomique iranienne, mais finalement assez peu des bombes américaines bien réelles qui, il y a soixante ans, ont pulvérisé, on n’ose pas dire atomisé, des centaines de milliers de Japonais. Ariane regarde avec son père les rares photos que montrent les journaux. Encore des images et pourtant, « on n’a rien vu d’Hiroshima« , dit-il. Elle a un peu de mal à se concentrer sur la rédaction du mémoire. C’est ce qu’il lui reste à faire, rédiger, écrire. Elle relève ses messages.

Plus original demain dimanche, des touristes juifs en voyage vers Israël, d’authentiques juifs anglais, qui passent deux jours à Venise et veulent voir le ghetto, visiter l’intérieur des synagogues. Ça va changer des groupes avec lesquels on n’entre même pas dans la Salute.

Elle attrape un volume sur son étagère, pas d’illustration, du théâtre, cette fois.

De quoi leur parle-t-il?

Je leur dis les banalités, que c’est de Venise que vient le mot ghetto. Mais ils savent déjà. Le Ghetto Vecchio, qui plus récent que le Ghetto Nuovo, Longhena, l’architecte de la grande synagogue espagnole, celui de la Salute, mais ils n’iront pas à la Salute…

Ariane pense à son père, qui, même à Venise, refuserait certainement d’entrer dans les synagogues, en argumentant qu’il ne l’a jamais fait de sa vie (il fait de même pour les églises). Elle se dit que, s’il allait mieux, il faudrait qu’il voyage un peu. Elle lui parle du ghetto de Venise. À Venise ou ailleurs, dit-il, le ghetto, c’est là où les juifs étaient obligés de vivre. Et aussi. Des ghettos, il y en a eu partout. Ariane se renseigne, c’est Venise qui donne le nom, mais le premier, c’était peut-être en Pologne, non, pas Varsovie, Cracovie, pas loin d’Auschwitz, c’est un anachronisme mais pouvais-je l’éviter, le plus grand, c’était à Prague, mais il y en a eu aussi à Ispahan, Vienne, Francfort…

Napoléon qui ouvre les grilles, c’est marrant parce que ça fait frémir les Anglais…

Il ne faut pas dire que c’est Napoléon, ce sont les armées de la Révolution française, dit son père à Ariane. C’est autour de l’arbre de la liberté que la population a fêté l’événement. Il ne devait pas beaucoup aimer la Venise décadente du XVIIIe siècle, Bonaparte : après l’ouverture du ghetto, il y a eu l’interdiction du Carnaval et la transformation du fameux Bucentaure en bagne et puis, tout de suite, le traité de Campoformio, qui a livré Venise à l’Autriche, ce pourquoi, ajoute Ariane, on voit des soldats autrichiens et des canons autrichiens devant le Palais des Doges sur certaines esquisses de Turner. Quant à Bonaparte, le premier dans toute l’histoire à avoir conquis la ville, oui, il la méprisait, mais ça ne l’a pas empêché d’en ramener de la peinture, fait-elle encore remarquer, et pas seulement, le lion adriatique aux yeux d’agathe lui-même, enlevé au môle pour être exposé aux Invalides. Ce qui n’empêche pas que, l’ouverture du ghetto…

… Je leur dis les maisons plus hautes qu’ailleurs, jusqu’à huit étages ici, les rues plus étroites…

Partout, c’était partout comme ça, surpopulation, promiscuité, environnement nauséabond, rues étroites, peu de lumière, maisons construites en hauteur, petites fenêtres serrées, et encore, là où il y en avait, pas dans les murs extérieurs, par exemple. Elle repense, même si celle-ci n’est pas dans le ghetto, au nom de la calle stretta, ce qui se dirait en allemand Engegasse, le nom-même que portait le ghetto de Cologne. Les métiers autorisés, commerce des vieux vêtements, de la ferraille, des chiffons. Les portes fermées la nuit.

Je leur dis l’employé chrétien qui sonnait chaque soir la fermeture des portes.

Comme la cloche de dix heures à Strasbourg, pense Ariane. Elle feuillette son livre et retrouve le passage célèbre entre tous, If you prick us, do we not bleed?, et la suite, mais elle n’écrit pas à Marcus, parce que, pense-t-elle, les Anglais connaissent tous ça par cœur. As-tu remarqué, imagine-t-elle encore lui dire, que les deux pièces de Shakespeare dans lesquelles, dit en termes modernes et impropres, il est question de racisme, sont aussi celles dont les héros sont vénitiens — le maure de Venise, le juif de Venise. Mais non, Marcus sait certainement tout sur Shakespeare.

… Il y a même un rabbin américain avec longue barbe et chapeau noir…

Ariane et son père ont encore discuté des effets et des causes. Autrefois, en plus du chapeau jaune, la rouelle cousue sur les vêtements, les signes distinguant les juifs étaient imposés de l’extérieur. Les armées révolutionnaires, a dit le père d’Ariane, elles ont aussi brûlé les rouelles. Cent ans avant l’affaire Dreyfus. Cent cinquante ans avant la rafle, a-t-il ajouté.

… Enfin, je les emmène au cimetière San Nicolò, c’est au Lido…

écrit Marcus, fin de la visite, If you poison us, do we not die?, fin du voyage, se dit Ariane, pour ceux qui sont enterrés quelque part, deux cent quatre juifs vénitiens déportés, huit sont revenus.

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Le titre vient du Marchand de Venise de Shakespeare ainsi que les deux phrases en anglais (Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas? Si vous nous empoisonnez, est-ce que nous ne mourons pas?). La figure a été dessinée par l’auteur en 2005 sur un plan de Venise qui n’est apparemment plus disponible en ligne. Les photographies de la grue en origami symbole d’Hiroshima (sur le bureau d’Ariane?) et d’un fragment du sol de la Ca d’Oro (à Venise) ont été faites par l’auteur.

28. Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas?

Encore un dimanche, c’est déjà le 14 août, le père d’Ariane se met à confectionner une mousseline de fraises. Il a l’air très en forme et les fraises prouvent sans doute que les brûlures à l’œsophage qu’ont provoquées les durs rayons lancés contre ses poumons s’atténuent, mais Ariane et sa mère sont quand même inquiètes. Il a ouvert un livre et déclame le début de la recette

Prendre trois cents grammes de fraises des bois ou des quatre-saisons.

Que sont des fraises des quatre-saisons ? Quatre saisons, Vivaldi, l’automne à Pékin, l’hiver à Lisbonne, le printemps sur la Tamise, Marcus, pense Ariane, l’été… Bref, des fraises, quoi.

Les passer au tamis de Venise.

Il s’interrompt pour demander où est le tamis de Venise, personne dans cette famille n’a jamais ramené aucun tamis de Venise, « où t’as mis le tamis? », s’égosille-t-il, « à Venise », répond sa femme et tous rient. If you tickle us, do we not laugh? ne fait pas remarquer Ariane. La mousseline de fraises est très réussie, même si l’ustensile lagunaire a été remplacé par un banal mixeur.

Le soir de ce dimanche pluvieux et glacial, Ariane entame un nouveau livre, un roman, cette fois. Si le nom de Venise n’apparaît pas dans le titre, la photographie qui illustre la jaquette ne laisse aucun doute sur le lieu où se déroule l’histoire: on y voit une porte de bois peint en vert sous un arceau de pierre blanche, une rambarde en fer forgé, un mur crépi et des géraniums dans des pots. Marcus n’a pas mentionné les géraniums dans sa flore de Venise.

Elle marque la Ruga Giuffa sur son plan. Et d’autres lieux connus, comme le pont des Scalzi. Elle feuillette encore une fois le catalogue Turner and Venice sous le prétexte de vérifier, sur les gravures anciennes qui y sont reproduites, que ce pont, de même que celui de l’Accademia, est de construction relativement récente. Autrefois, il n’y a pas si longtemps, en 1856, le chemin de fer était déjà là, mais pour traverser le Grand Canal, il n’y avait encore que la grande arche du Rialto ou les traghetti. Puis, le lundi, elle écrit à nouveau à Marcus pour lui demander s’il y a vraiment une pizzeria qui s’appelle Triglia d’Oro pas loin de la place Saint-Marc et s’il peut lui dire où elle se trouve exactement. Le lendemain soir, en rentrant de la banque, elle trouve sa réponse.

La Triglia d’Oro existe mais c’est fermé aujourd’hui, c’est fermé le mardi. Ça me semble assez minable. J’ai passé la journée avec un groupe horrifique. Comment est ton père ? Au fait, ma mère t’envoie les regards. Je t’écris plus long demain.

Non, Marcus, elle m’envoie ses souvenirs, ses amitiés, sourit Ariane, mais elle n’écrit rien. Il est vrai qu’elle m’a donné des regards, à Londres devant la locomotive — c’est le plus souvent à la locomotive de Pluie, vapeur, vitesse qu’elle pense quand elle évoque sa visite de la Tate Gallery avec la mère de Marcus. Et lui, Turner, m’a donné les regards sur Venise. Ariane a compté: au total, le peintre y a passé moins d’un mois de sa vie. Mais dans une telle harmonie que nous ne pourrons plus la regarder indépendamment de la vision qu’il nous en a offerte. Et comment puis-je en être sûre ? Ariane commence à avoir un peu de mal à se souvenir qu’elle n’est jamais allée à Venise. Alors, mon regard sur Venise, il regarde quoi?

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Le titre est une traduction de la phrase que pense Ariane en anglais, qui vient du Marchand de Venise de Shakespeare. La recette de mousseline aux fraises vient de la Vie mode d’emploi de Georges Perec et est énoncée et démontrée sur la page qui porte son nom. Les photographies des fraises et des livres, en particulier de l’Amant sans domicile fixe de Fruttero et Lucentini, enfin explicitement présent, sont de l’auteur.

29. Un été à Venise (travail)

Le lendemain, qui est un mercredi, elle travaille toute la journée et, malheureusement, quelqu’un a dû s’apercevoir que la petite blonde de l’accueil ne faisait pas grand chose, alors on lui donne des étiquettes à coller. Ce n’est ni intéressant ni vraiment fatigant, sauf qu’elle ne peut pas continuer son roman, alors elle se concentre sur la lecture des adresses, elle se trouve même de petites distractions, lorsqu’elle rencontre le nom de quelqu’un qu’elle connaît, ce qui arrive, c’est une toute petite ville, Strasbourg, elle colle l’étiquette de travers, un petit signe amical gratuit, qui ne sera probablement même pas remarqué par le destinataire. Toujours est-il que la journée se passe sans qu’elle ait beaucoup avancé son livre. Elle quitte la banque vers quatre heures et se rend à l’université où elle a rendez-vous avec Madame Schmidt. Le soir, elle écrit un nouveau message à Marcus.

Je t’ai dit que j’ai trouvé où était Canaletto ? Ma prof est contente du travail. Tu sais où est la calle del Doge ?

Marcus répondra le lendemain, fais attention où tu dessines tes ellipses, on dit que passer entre les deux colonnes porte malheur, et que oui, il connaît la calle del Doge, c’est entre San Giovanni in Bragora et le quai degli Schiavoni, une petite rue, assez humble, il vient d’y aller, et d’ailleurs il y a acheté du raisin, et il s’est assis sur les marches d’une église pour le manger en regardant le Campanile de l’île de San Giorgio, le Lido avec son ruban mince entre le ciel et la lagune, couleur de mercure aujourd’hui, ce qui évoque à Ariane la carte qu’il lui a envoyée et sans doute oubliée, et, oui, répond-il à une question déjà ancienne, il regarde parfois le soleil se coucher, mais il ne lui décrit pas le jaune éclatant sur la mer violine, les roses plus vifs, les rouges plus clairs, le brun rehaussé de mauve, il ne lui raconte pas les derniers miroirs d’eau morte, le soleil vert bronze et or, la lagune rouge profond, ni les nuées, comme dans un tableau de Titien, parce que le courrier électronique ne s’y prête pas.

Je croyais que la calle del Doge était près de San Francesco della Vigna.

Non, Ariane, là tu es trompée, San Francesco della Vigna, c’est une église entre l’Arsenal et les Fondamente Nove. Je connais bien cet endroit, gothique du XIVe siècle, pas parce que j’y emmène les groupes mais parce que c’est tout près de chez moi, j’entends les cloches la nuit quand je t’écris.

Elle trouve tous ces lieux sur le plan. Et San Giovanni in Bragora est sans doute l’une des églises dont on aperçoit le clocher sur la vue vers l’est du Bassin de Saint-Marc. Ariane connaît tous les détails de ce tableau, qu’elle utilise maintenant comme fond d’écran de son ordinateur. Tout ça n’est pas très loin, dans le même sestier, à Castello. De toute façon, ce n’est pas très grand non plus, Venise.

Parfois, à la banque, elle s’arrête de lire, de coller des étiquettes ou de remplir des bordereaux de remise de chèques et se met à rêver. Elle essaie d’imaginer Canaletto, un ponton, une barque, la chambre obscure et le panorama décalqué en dépit du clapotis. Mais c’est une image de Turner qui s’impose, sur la Fondamenta, qui esquisse le paysage et sa lumière fluide, que l’aquarelle éternise sans la figer, ses gestes comme empreints de religiosité, trop lents, comme dans un film au ralenti, enfin un rapide mouvement, presque imperceptible, de la main, une gondole. Et l’image s’évanouit.

Un soir, mais il faisait encore jour, elle a regardé les petites photos floues de la place Saint-Marc vue de la Tour de l’Horloge que propose la webcam installée par la municipalité, en espérant parmi ces fourmis vagues qui changent de place toutes les dix secondes, entre les parasols des terrasses et les orchestres des cafés, le Quadri où allait Ruskin, le Florian que préférait Goldoni, repérer lequel de ces troupeaux est celui qu’emmène Marcus, Marcus, son parapluie (noir) levé pour regrouper ses moutons. Une expérience déprimante qu’elle ne renouvellera pas. Elle ne lui envie pas les volées de pigeons. Même pas le thé sur la place. Beaucoup plus facile, elle essaie d’imaginer les Giardini et Marcus, que ses touristes viennent d’abandonner, enfin seul, adossé à la grille et qui, lui aussi, rêvasse. Elle a vu les Giardini Publici sur le plan, pas difficiles à trouver, des jardins publics, il y en a si peu. C’est souvent là qu’elle imagine Marcus. À cause des jardins. C’est aussi un endroit qu’elle pense, qu’elle trouve, mélancolique, on se tient là sous les platanes et on regarde les navires filer devant Venise et se perdre derrière la pointe de Sant’Elena.

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La figure été dessinée par l’auteur en 2005 sur un montage de photographies de Venise vue d’avion, il faut cliquer dessus. La photographie du « signe gondole » est un détail de la photographie de la page 171 du catalogue Turner and Venice qui est déjà apparue quelque part dans ces pages.