Parfois, à l’heure du déjeuner, elle va regarder les livres à la librairie Kleber.
Des romans mais aussi des livres de voyages, de beaux volumes illustrés de photographies aussi magnifiques et banales que des Canaletto tardifs, des guides, dans lesquels elle apprend des données factuelles et numériques qu’elle ne peut s’empêcher de mémoriser, c’est sans doute pour toujours qu’elle sait que les îles de Venise font partie d’un archipel de cent trente-huit îlots, que le Grand Canal est long de trois mille huit cent cinquante-trois mètres, que la ville a moins de cent mille habitants mais quatre cent quarante-six ponts. Elle feuillette un autre livre, en rêvant vaguement à une visite de Venise avec un autre guide qui lui découvrirait les rios, les palais princiers dont les seuils de marbre baignent dans l’eau, les ponts arqués par-dessus les canaux, le va-et-vient des bateaux légers qui voltigent en zigzags sous la poussée de longues rames, les chalands qui déchargent les corbeilles de légumes sur les places des marchés, les balcons, les terrasses, les coupoles, les campaniles, les jardins dans les îles qui verdoient sur le gris de la lagune.
Mais la réalité est ailleurs, dans une autre ville, dans d’autres regards. Des centaines de personnes ont capté, avec leur téléphones portables, « les » images, des images, grâce auxquelles Scotland Yard espère trouver les coupables des attentats.
Un autre jour, sur l’étal d’un bouquiniste, parce que sa couverture est illustrée des « signes Venise », un clocher, une coupole, une gondole, elle parcourt quelques pages d’un folio jauni dont l’auteur, Marcel Proust, est parti pour Venise, apprend-elle dans la préface, avec, sous le bras, les Pierres de Venise, à la recherche de quoi ? à chacun sa Venise, des idées de Ruskin sur l’architecture domestique au Moyen-Âge, incarnées en des palais défaillants mais encore debout et roses qu’il voulait avoir, avant de mourir, approchés, touchés, vus. Mourir ? Venise pour échapper à l’angoisse de la mort.
Plusieurs jours se passent doucement. Il a recommencé à faire beau. Il arrive à Ariane de contempler les particules de poussière dansant dans un rayon de soleil en pensant à la décomposition de la lumière bleue et laiteuse dans le tableau de Turner qui fait la couverture de son catalogue. Elle emprunte un nouveau livre à la bibliothèque. Un joli petit livre orné d’une espèce de carte ancienne, au centre d’un réseau de droites, une île sur laquelle sont concentrés les coupoles de Saint-Marc, le Campanile, un phare et d’autres édifices qu’elle a plus de mal à reconnaître.
Connais-tu la calle Stretta ?
écrit-elle à Marcus, puis elle marque sur son plan le pont des Vinante, la rive des Sept Martyrs, le bassin Orseolo, elle repère la place San Silvestro, la caserne centrale des pompiers près de la Ca’ Foscari, encore la Ca’ Foscari, les étals de Santa Margherita, le parvis de la Misericordia, à Canareggio. Elle aime le nom de Canareggio.
Marcus a répondu.
Hello Ariane! Le groupe hier est parti à midi. Il vont à la Grèce maintenant. Les nouveaux arriveront demain. Alors j’ai le temps d’écrire cet après-midi. Excuse moi les fautes avec le français. Il y a une rue, en effet elle est très étroite, amazing, deux pieds environ, peut-être un peu plus, je n’avais rien pour mesurer, à San Polo qui porte ce nom.
Ariane a regardé ses plans, amazing est le mot, pense-t-elle, si elle se souvient bien, sa racine, maze, veut dire labyrinthe en anglais.
Pourquoi tu demandes toutes ces questions ? C’est pour ta banque ? Ce n’est pas trop ennuyant, ton travail ? Je commence avoir marre de ces touristes, du Rialto, des souffleurs de verre de Murano, des deux Maures et du pont des Soupirs. Une fois quelqu’un a dit, comme à Cambridge. Tu te rends compte ?
Ariane ignorait qu’il y eût un pont des Soupirs à Cambridge. Elle comprend que le magnifique bleu saphir de l’eau et la douce lumière rose se reflétant sur la file des palais, les degrés de marbre éclaboussés d’un éclair de soleil et l’ange d’or rutilant du Campanile, le porphyre, le jaspe, le granit et l’albatre, que toutes ces splendeurs ennuient Marcus et elle décide de lui proposer d’autres points de vue en lui inventant des parcours secrets, en le guidant dans le dédale d’anfractuosités, de petites arcades, de recoins obscurs, de minuscules campielli déserts, qu’elle édifie pour lui à partir des images des rios et des calle sur son plan de Venise. À partir de là, ils passent l’été ensemble à Venise. À cinq cents kilomètres de distance et par courrier électronique, le dialogue et les promenades à deux s’instaurent. Elle imagine des algues malodorantes et lui demande encore comment il trouve la senteur du canal des Muneghete.
Fétide
répond-il, mais elle sait qu’il a dû consulter un dictionnaire. Et s’il sait comment s’appelait l’architecte qui a remporté le concours pour construire le pont du Rialto, au XVIe siècle, non, il ne sait pas, alors elle le lui dit, Da Ponte, ça s’imposait. Et encore
Savais-tu que Lord Byron nageait dans le Grand Canal près du Pont du Rialto ?
Oui, il savait, et qu’un domestique en gondole le suivait avec ses vêtements, et même que, heureusement pour Byron, en ce temps-là, il était « interdit de cracher sur les nageurs » depuis le pont. Les deux Foscari, Beppo, les Anglais sont enseignés ces choses-là, pense-t-elle en souriant et elle ajoute un trait de feutre jaune sur l’emplacement du marché aux poissons, au Rialto justement. Elle trouve enfin la petite place San Rocco et bien loin de là l’île de San Lazzaro degli Armeni. Elle marque la via XXII Marzo à San Marco et la via Garibaldi à Castello, la place Manin dont le nom lui rappelle les Buttes-Chaumont — il y a certainement des passants à qui le nom de la rue Manin, dans le XIXe arrondissement de Paris, rappelle Venise, il ne s’agit pas du dernier doge Ludovico Manin mais de l’avocat Daniele Manin, militant anti-autrichien et éphémère président de l’éphémère république de Venise en 1848 (il a fini en donnant des leçons d’italien à Paris) — elle passe plusieurs heures à trouver toutes les rues qui portent des noms de métiers, celles qui portent les noms des saints, membres de la petite mafia céleste. Puis elle ferme le livre et va se coucher.
__________________
Le titre vient des Villes invisibles d’Italo Calvino. Les photographies des livres « mathématiques et Venise », du coquelicot adventice (à Strasbourg) et du labyrinthe des jardins Giusti (à Vérone) sont de l’auteur.