30. Un été à Venise (fin)

Il pleut toujours beaucoup mais, un soir, le soleil apparaît, et ses rayons rectilignes modifient leur trajet en rencontrant les gouttes de pluie. C’est ce qui produit le tourbillonnement de la lumière dans les tableaux de Turner, son miroitement dans les éclats blancs de l’eau, c’est aussi ce qui produit les belles couleurs sagement rangées le long de leurs arcs de cercles presque parfaits.

En arrivant chez elle, après une séance de travail avec Catherine Schmidt, tu as vu l’arc-en-ciel, demande Ariane à son père, tu vas me parler de réfraction et de réflexion, réfléchis, réfléchis. Sa mère ne rentre pas, elle travaille cette nuit. Ariane parle de Venise, ils se font cuire des spaghetti, elle a même acheté un petit bocal de vongole. Tu m’emmènes en Italie, lui dit-il. Ils rient tous les deux. Les cheveux ont commencé à repousser, il ne se rase pas, il va avoir une jolie barbe, frisée mais toute blanche. Plus tard, dans sa chambre, elle se précipite sur l’ordinateur.

Hello Ariane. Dépressant, aujourd’hui. Ces bonnes femmes, en extase devant une margelle, une cheminée, un clocher. Look, look ! Le pire, c’est celles qui aimeraient bien une histoire d’amour à Venise. Et elles ont un jeune Anglais sous la main. Tu dois avoir pitié du pauvre Anglais.

Ariane a pitié. Mais pas seulement. Elle entend une jeune fille, une authentique jeune fille anglaise, qui dit, l’amour, Venise, si romantique, éternelle beauté, comment dit-elle ça en anglais, c’est le mot ewig, Ewigkeit, qui lui vient, regard langoureux posé sur Marcus, les dents en avant, fausse blonde, cheveux bouton d’or avec une mèche lilas tombant sur les yeux, Marcus, my dear, please, sûrement que les touristes de ses groupes l’appellent par son prénom, look, look, Marcus, regard mouillé, une Anglaise, forcément, Marcus, un beau prénom, comme San Marco, ajoute-t-elle, imagine Ariane, pourquoi pas Marco Polo? Et après, elles lui parlent de Casanova ? Et lui qui ne peut répondre que « Ah« , tu leur dis quoi, demande-t-elle ? Ah, répond-il. Ce soir-là, ces soirs-là, de plus en plus souvent, Ariane aurait envie de partir pour Venise, avec Imperial Tours ou Grand Tours ou comment s’appelle l’agence qui emploie Marcus, elle se voit suivant le guide, surveillant les touristes aux chevilles gonflées, leurs bras anglais trop blancs rougis, leurs ongles au vernis cramoisi écaillé.

Je dois surtout les surveiller, contrôler qu’ils sont tous montés dans le vaporetto.

Vagues léchant le ponton, les douces, et celles qui claquent plus agressivement, pense Ariane, la miroitante instabilité du flot. Marcus évoque encore

les jeunes filles prêtes à tomber amoureuses, les vieilles filles qui font le tour du monde, par paires, le râleur, tu dis comme ça ?, les couples qui se disputent, c’est toujours la même chose, tous les groupes sont pareils. Aussi, je dois leur raconter la naissance de Venise.

La décadence de l’empire romain, les invasions barbares, à la fin ils sont las de ce monde ancien, la ville née du limon…

leur montrer le pont des Scalzi, le canal de Canareggio, la Ca’ d’Oro, le Rialto, la Ca’ Rezzonico, où est mort Robert Browning, l’Accademia, la place Saint-Marc, le minimum. Je sauve mon souffle. Il y en a toujours un qui finit par s’exclamer, look, look, is this a real gondola ? Yes, indeed. Ensuite le Palais des Doges, avec le Pont, l’inévitable pont.

Elle essaie de recréer le geste qui ne peut manquer d’accompagner son « Ah ». Puis elle l’imagine, libre, le groupe parti pour Corfou, elle pense Corfou, peut-être parce que c’est là qu’allait son frère lorsqu’il a acheté le catalogue Turner, Marcus assis, au soleil, un café, tables toutes occupées, trois avocats, une petite famille de touristes avec ses glaces, deux adolescents, une fillette grasse se faisant passer un savon par une femme maigre et lui, Marcus, devant un vrai café italien avec son universel cœur lumineux, cherchant du regard les belles Italiennes qui passent sur le Campo.

Non Ariane, pas le Campo de San Bartolomeo, trop banal, comment dis-tu, quelconque, un endroit de passage, obligé, entre le Rialto et la Place Saint-Marc, trop souvent avec les touristes, je passe toujours par là, mais je ne vais jamais boire un café à San Bartolomeo.

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Les photographies de l’arc-en-ciel (sur les chutes du Niagara) et de la statue de Goldoni sur le campo San Bartolomeo (à Venise) sont dues à l’auteur.

31. Septembre (perspectives)

Fin août, Ariane termine son travail à la banque. Les employés reviennent de leurs vacances et vont passer la semaine à commenter le temps qu’il a fait, un été pourri, et à se montrer leurs photos en comparant les techniques utilisées, argentique, numérique, ce qui veut dire, en termes plus clairs, qu’ils comparent les appareils classiques, ceux dans lesquels on introduit un film et qui fabriquent des images sur papier, aux appareils numériques, qui fabriquent des fichiers informatiques. Argentiques ou numériques, des images irregardables, celles de la misère à Paris, aussi meurtrière, mais mieux ciblée qu’un attentat terroriste, qui brûle des enfants noirs. Aussi bien calculé, en Louisiane, en Alabama, un ouragan, peut-être provoqué par un papillon irresponsable, qui tue, lui aussi, exclusivement des pauvres et des noirs, qui sont en général les deux à la fois.

Avant la rentrée universitaire, Ariane a encore pas mal de choses à faire. Elle doit préparer l’exposé, la soutenance du mémoire. La même semaine, qu’Ariane a, pour elle-même, baptisée « la semaine terrible », presque à la fin du mois, il y aura un lundi, le 19 septembre, jour de soutenance, un mardi et un mercredi où le père d’Ariane sera à l’hôpital, pour un bilan, et puis, une fin de semaine difficile à imaginer, quels seront les résultats, après laquelle, le 26 septembre, les cours recommenceront. Ariane va préparer l’agrégation de mathématiques.

Mais avant le 19 septembre, il reste trois semaines. Ariane retourne plusieurs fois travailler avec Catherine, qui est plutôt exigeante sur la finition du texte du mémoire et tout à fait intransigeante sur l’orthographe. Elle répète aussi sa présentation orale. Vingt minutes, c’est à la fois très long et très court. Elle perd aussi pas mal de temps à faire des essais d’impression de ses transparents: si l’encre est trop dense, l’image sera opaque et les belles couleurs de « son » Canaletto ne se distingueront pas à la projection. Et il vaudrait mieux que l’on puisse voir ce qu’elle montre.

Pendant ce temps, à Venise, la Regata Storica déploie comme chaque année les embarcations historiques et leurs équipages en costume Renaissance pour une série de courses colorées sur le Bassin, Marcus y assiste avec un groupe et l’écrit à Ariane. Il recommence à faire beau. À leur tour, les mirabelles finissent de mûrir, déjà les marrons acajou luisant tombent bruyamment sur les trottoirs et les feuilles des arbres encore vertes déclinent des nuances mordorées de bronze et de cuivre, de cannelle et de caramel. Et il recommence à faire chaud.

Tout ça n’occupe quand même pas trois semaines. Alors Ariane passe beaucoup de temps dans les bibliothèques. Celle de l’institut de mathématiques a rouvert et, à la suggestion de Catherine, Ariane y découvre avec une certaine délectation le livre de géométrie de Dürer.

Albrecht Dürer (perspectives).

Dürer est un peintre de la Renaissance, plus ancien donc que Vermeer et Canaletto, un Allemand cette fois, qui s’est, lui aussi, beaucoup intéressé à la perspective. Une célèbre gravure montre un des dispositifs qu’il utilisait pour dessiner des objets, une sorte de luth, triste mandore, en perspective, justement (Venise a aussi la forme d’un luth a pensé Ariane). Elle est reproduite dans plusieurs ouvrages de géométrie et notamment au début du manuel Géométrie projective qu’elle a utilisé. Dans un appendice à cette traduction de son livre de géométrie, on trouve un texte de Dürer lui-même sur ces dispositifs, plus primitifs que la chambre obscure mais fondés sur la même idée géométrique (l’idée de projection), un texte illustré d’autres gravures. Le livre lui-même, très bel objet livre, était destiné à l’usage des artistes. À l’époque de Dürer et de Leonard de Vinci, la théorie de la perspective participait à une « mathématisation » de l’art que nul n’aurait songé à critiquer.

Ariane connaissait Dürer, elle en avait vu des gravures et deux beaux autoportraits. Mais elle ignorait le livre de géométrie et les travaux sur la perspective. Elle apprend aussi que Dürer est allé à Venise en 1495. On dit qu’il s’était étonné que l’on vît tant de têtes de lions dans la décoration des palais et des églises alors qu’il n’existait dans la ville qu’un seul lion vivant dont les artistes eussent pu s’inspirer. Il y est retourné en 1505 ou 1506. Elle lit que cette fois-là, il a poussé jusqu’à Bologne pour apprendre une « perspective secrète ». À Venise, maître reconnu, il a peint pour des marchands allemands, ces tedeschi dont un quai du Grand Canal porte encore le nom, mais y a-t-il pour autant des tableaux de Dürer dans des collections privées ? Son œuvre a eu une influence énorme, notamment l’Apocalypse, qui a inspiré toutes sortes de peintres et a été transposée en fresques au Mont Athos et en mosaïques… dans la basilique Saint-Marc.

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L’image du cyclone Katrina est due à the University of Wisconsin Cooperative Institute for Meteorological Satellite Studies. Elle est sous copyright, mais son utilisation est autorisée si la source est citée, ce que je fais avec plaisir. De même que j’ai fait la photographie du livre de géométrie de Dürer.

32. Les villes et le désir

À la bibliothèque municipale où elle rapporte avec un peu de nostalgie les livres de l’été, elle emprunte les Pierres de Venise qu’elle lit enfin et qui sont le sujet de quelques échanges de messages avec Marcus. Celui-ci s’étonne qu’elle puisse lire un livre aussi ennuyeux.

En Angleterre, on l’appelle le « Sermon sur les pierres » !

Elle trouve que Marcus n’a pas tout à fait tort. D’autant plus que l’édition française ne comporte aucun des croquis de Ruskin. Et qu’elle n’y a pas trouvé ce qu’elle y cherchait, par exemple la classification dont elle sait très bien que Ruskin l’a effectuée, classification des arcs byzantins et gothiques de Venise, troisième ordre, quatrième ordre, comme l’aurait organisée un mathématicien, points de rebroussement de première espèce (comme celui que l’on voit sur le cœur de la tasse de café ou comme les pointes délicates des fenêtres du Palais Mocenigo — celui devant lequel Turner a peint la femme aux quatre traits rouges) ou de deuxième espèce, courbe du second degré (comme une ellipse), équation différentielle d’ordre 4, arc gothique d’ordre 5.

J’ai dit à ma mère que tu lisais le sermon de Ruskin. Elle m’a dit de te dire que c’est le guide que Proust avait emmené pour visiter Venise. Mais tu sais déjà.

Mais oui, même si elle n’a rien lu de Proust, ou presque, Ariane sait, et nous savons qu’elle sait.

Elle m’a raconté pour toi une histoire incroyable.

Et Marcus raconte à son tour que Ruskin qui, après la mort de Turner, s’était chargé de classer et d’étudier son œuvre, a brûlé les dessins et aquarelles érotiques du peintre. Pour que la réputation de son idole ne soit pas ternie par les pudenda (c’est ainsi que Ruskin désignait les organes sexuels féminin et c’est ainsi que Marcus à sa suite les nomme dans son message) que, sans doute dans un accès de folie, il a représentés. C’est encore une fois, l’Angleterre du XIXe siècle, vue cette fois du côté de sa pruderie. Les œuvres ont été détruites, tout le monde le sait, c’est Ruskin lui-même qui l’a dit et écrit. Tout le monde le sait depuis un siècle et demi, mais voilà l’histoire: ce n’était pas vrai! On les a retrouvées, on vient de les retrouver, plus d’une centaine, l’année dernière, oui, en 2004, elles sont, elles ont toujours été, dans les fonds de la Tate, ce qui veut sans doute dire au fond de la Tate, tout simplement. Il n’a pas dû oser, il les a mal classées, enterrées dans du papier — un livre mal rangé, c’est un livre perdu, disent les bibliothécaires, sans doute en est-il de même d’un Turner mal classé. Il a même plié certaines peintures en deux, de sorte que l’on n’en voie que l’extérieur, la toile nue plutôt que les corps nus.

Peut-être pas si prude que ça, Ruskin, pense Ariane, il allait vraiment devenir fou, lui, mais ce qu’il a fait là semble assez sensé, puisque le résultat de sa manipulation, c’est bien qu’il nous reste, à nous qui vivons dans un siècle moins prude, des œuvres perdues à découvrir.

Ce soir-là, avant de se coucher, Ariane se replonge dans l’article de Warrell dans le catalogue Turner, elle y retrouve ce dont il lui semblait bien se souvenir, en 1840, de sa chambre à l’hôtel Europa, Turner voyait les trois campaniles de San Stefano, de San Moisè et de Saint-Marc (de gauche à droite), mais aussi quelques balcons proches, des balcons privés, de sorte qu’en plus des trois campaniles et de tout le reste, des femmes à leur fenêtre, des femmes un peu déshabillées apparaissent dans certaines aquarelles, nous dit Warrell, et nous devons le croire, bien que ne figure dans le catalogue qu’un seul nu, effet d’une pruderie moderne, se demande Ariane, ou parce qu’elles auraient été « hors sujet », pourtant, « Turner et Venise », ça ne veut pas dire « les pierres de Venise vues par Turner », et d’ailleurs, un peu déshabillées, ça veut dire quoi? Ariane regarde à nouveau la photographie de l’atelier portatif du peintre, page 106 du catalogue, des rouges, ne dit-on pas que la terre de Sienne brûlée est le pigment que Rubens utilisait pour les chairs de ses nus, de ses nues. Turner avait soixante-quatre ans mais toujours des appétits sexuels, pourquoi mais, et Venise était bien un lieu qu’il associait aux aventures érotiques, nous dit encore Warrell (qui est, justement, l’homme qui a retrouvé les peintures soi-disant détruites). Ariane feuillette encore le catalogue et se retrouve page 171. Qui est la passagère solitaire que dessinent les quatre lignes rouges, rouge de Mars, rouge anglais, terre de Sienne, sur le « signe gondole » vers le Palais Mocenigo, se demande Ariane avant de s’endormir ? La discrète intrusion d’un corps pas encore dénudé, déjà rhabillé, dans la topographie autorisée de « Venise vue par Turner » ?

Ariane s’endort et dans son rêve un homme, dont elle ne se souviendra pas du visage, fait jaillir des « pudenda » lumineux de son pinceau pourtant imbibé de rouge anglais, elle sait que c’est du rouge anglais, ce ne peut être que du rouge anglais, la brosse douce caresse les fils de lin, un dôme, peut-être la Salute, les doigts l’effleurent, un mamelon, c’est un sein, le sien, et le corps déjà dénudé, c’est Ariane elle-même dans la couleur qui ruisselle sur l’étendue blanche du tableau. Surgies de la nébulosité de la toile, les chairs dessinent un paysage de façades, de passages et de ponts, la paume touche, frôle, se glisse, explore les recoins plus sombres, c’est que le peintre est entré dans son tableau, c’est un rêve, un enchevêtrement confus, rythmé par une voix qu’Ariane entend énoncer, les Giardini de ta chevelure, les fenêtres bifores de tes oreilles, le sotoportego de tes sourcils, ah, c’est sa propre voix qu’elle entend dire ah, la lagune de tes yeux, les coupoles de marbre rose de tes seins parfumés, les douces impasses de tes aisselles, le campiello de ton ventre blond et la margelle de ton nombril, ah, les ponts arqués de tes cuisses, ne dis rien, je ne dis rien. Il resterait à découvrir bien des palazzi, des roseraies et des jasmins dans des jardins secrets, des petites portes et des calle strette. Il resterait des baisers, je bois au puits de tes lèvres, il resterait des étreintes, sois la rame que caresse le tolet de mon corps, oui, il resterait des embrasements, oui, je veux bien, oui, et des feux d’artifices, sans Redentore, ah, mais déjà la voix se perd, à quoi, à qui ai-je rêvé ? se demande Ariane lorsqu’elle s’éveille, profondément troublée mais vaguement heureuse, entre les quatre murs de sa chambre au décor banal et enfantin, et pourquoi ne puis-je pas retourner dans ce rêve ?

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Le titre vient bien sûr des Villes invisibles d’Italo Calvino. Le rêve d’Ariane a aussi été inspiré par l’Amant sans domicile fixe de Fruttero et Lucentini. La figure représentant un point de rebroussement de première espèce a été dessinée par l’auteur, qui a fait aussi les photos des arcs gothiques du palazzo et de la Ca d’Oro (à Venise), des coquelicots (rouges, dans un terrain vague du Neudorf), des balcons vénitiens, de la pivoine, du campanile de San Pietro in Volta (à Venise) et des risées (ailleurs).

33. La nuit étoilée

Déjà, les jours raccourcissent, le ciel hésite entre les nuances gris acier, bleu fumée, gris plomb. Malgré cette grisaille, le temps est assez doux. Les grains de raisin se gorgent de sucre, les feuilles des arbres continuent leurs subtiles transformations, blondissent, jaunissent ou rougissent, de l’ambre au chocolat et au carmin. Du carmin, du cinabre, du rouge de Mars, du rutilant, Ariane en parle d’ailleurs à son logiciel « érable », qui, en pigments rouges, devrait s’y connaître. Depuis la nuit du rêve érotique qu’elle appelle plutôt en elle-même « le rêve des peintures érotiques de Turner », comme si le nommer ainsi allait tuer le désir, Ariane s’efforce de ne plus penser à Venise, elle n’écrit presque plus à Marcus.

Le semestre suivant du cursus « européen » que suit le jeune homme se déroulera à Amsterdam, une ville avec des canaux mais aussi des rues et même des pistes cyclables. Un ami belge doit venir chercher Marcus en voiture, c’est un arrangement compliqué, le vélo récupéré à Mestre sur le toit, les affaires dans le coffre, petite traversée du nord de l’Italie, d’une partie de la Suisse et de l’Allemagne. Marcus l’a écrit à Ariane, c’est le jeudi soir, le 22 septembre, le jeudi soir de la « semaine terrible », qu’il va quitter Venise, après avoir lâché son dernier groupe et son job d’été.

Et justement, à la bibliothèque municipale, Ariane, qui a rapporté son Ruskin, se met à consulter des ouvrages de référence sur les peintres flamands. Elle passe des heures à contempler des reproductions, la Vue de Delft, bien sûr, puis ce que l’on peut voir dans les grands musées d’Amsterdam, un beau livre sur le Rijkmuseum et ses peintres hollandais qui font naître la lumière de l’obscurité (ce qui n’est certainement pas le cas dans la Vue de Delft), dans lequel elle admire une reproduction des Mangeurs de pommes de terre, de Van Gogh. Un regard sur le monde réel, sur la Hollande du XIXe siècle, sombre comme un tableau flamand, tout empli des mêmes bruns et des mêmes gris qui, aurait dit Ruskin, exprimaient la vulgarité de Rembrandt.

Que nous voilà loin de Venise. L’obscure clarté, ou la brillante obscurité de la Nuit étoilée, où la lune et les étoiles sont peut-être plus proches de nous, dans un stade précédent de l’expansion de l’univers, pense-t-elle, et du coup les étoiles la ramènent à Marcus. Alors, elle se concentre sur la chambre de Vincent, dont elle découvre avec consternation qu’il existe des photographies de la reconstitution, le tableau plus vrai que le tableau, donc sans la belle harmonie de bleus et de jaunes animée par la tache rouge de la couverture, la perspective plus juste que dans le tableau, donc sans la poésie angoissante de ce sol de dalles rougeâtres tourmentées montant à l’assaut des murs, tout y est plus net, plus droit, plus brillant, plus mort.

Les quetsches sont maintenant assez moelleuses pour participer, en quartiers bien serrés les uns contre les autres, à de délicieuses tartes, comme celle que confectionne la mère d’Ariane pour fêter les vingt-deux ans de notre héroïne. Les Allemands, les vrais, votent et tous leurs politiciens sont satisfaits que les autres politiciens aient perdu les élections.

La soutenance (lundi 19 septembre).

Et la semaine terrible arrive. Le jour de la soutenance, tous les étudiants sont réunis dans une salle de cours et ils s’écoutent les uns les autres rendre compte de leur travail. Les professeurs qui les ont encadrés sont présents eux aussi. C’est une épreuve assez difficile parce que les étudiants ont eu, à ce niveau, peu d’occasions de faire des exposés de mathématiques au tableau. La façon dont ils se tiennent, leur prestation, disons, physique, est toujours très révélatrice, comme nous l’a expliqué Catherine. Il y a ceux qui savent faire, de façon presque innée, parce qu’ils sont à l’aise, en général, ils ont déjà rencontré des professeurs de façon privée, ils savent que ce sont des êtres humains comme les autres, comme leurs parents, par exemple, ou comme les parents de leurs condisciples des écoles « triées » qu’ils ont fréquentées (toujours dans les termes employés par Catherine). Et il y a les autres, ceux dont les parents sont cuisiniers, ou cheminots, ou sages-femmes, qui sont allés à l’école de leur quartier et y ont rencontré des enfants d’employés de la poste, d’aide-soignantes, ou d’ouvriers imprimeurs, ceux-là sont plus intimidés, moins décontractés.

Et ceux-là, dont fait partie Ariane, se présentent en général en avance, bien habillés, alors que les autres, plus désinvoltes, arrivent au dernier moment, traînant leurs vieilles baskets sur leurs pantalons baggy presque sales, pourquoi pas troués.

Le jour de la soutenance, Ariane, qui était la douzième à passer, par ordre alphabétique, portait un chemisier blanc avec des broderies anglaises et des incrustations de ruban rose bonbon, un pantalon blanc, ses chaussures vernies noires, un gilet rose dragée et ses boucles d’oreilles en verre de Murano, deux petits disques de cristal rose sertis d’un fil de cuivre. Ses cheveux bien tirés serrés dans un chignon, elle était blonde et rose, et Catherine, qui serait plutôt du genre à porter des assortiments de couleurs vives, des carrés rouges et jaunes, n’a pas pu s’empêcher de se demander, avec ironie et irritation, si elle avait ses affaires dans un sac Barbie, « elle a l’air d’une blonde dans une histoire de blondes ». Elle est arrivée au tableau, encore plus rose puisque bien entendu elle avait rougi. Elle a commencé son exposé et sa voix a pris de l’assurance, au fur et à mesure qu’elle parlait d’un sujet qui la passionnait plus. Lors de la dernière « répétition », Catherine avait exigé qu’Ariane ajoute quelques mots sur Canaletto et Ariane, dont nous savons qu’elle dit n’avoir aucune culture, a fait ce qu’elle lui avait demandé, au plus court cependant.

Le mot veduta, a-t-elle dit, signifie, en italien, ce qui se voit. Il désigne une œuvre, en général un panorama de ville, fixé d’une façon « objective », c’est-à-dire en rendant fidèlement, pense l’artiste, la vérité. Ce n’est pas Canaletto qui a inventé la veduta, on en faisait avant lui, et ce n’est même pas à Venise qu’elle a été inventée. Mais c’est là qu’elle a triomphé, montrant aux amateurs fortunés la beauté des palais, ruelles et canaux de cette ville.

Conformément à ce qu’avaient été la préparation et la mise au point du travail écrit, la présentation orale a été d’une grande maestria. Ariane, emportée par son sujet a vite oublié de se dire qu’elle ne savait rien et elle a été passionnante. Elle a montré, par rétro-projection (un procédé dont elle a souligné qu’il était en harmonie avec le sujet traité) des belles images, des rails près de Villeneuve-Saint-Georges, une vigne sous la neige, à Ammerschwihr, avec toutes ses lignes de fuite, le beau tableau « secret » scanné par Madame Schmidt (ainsi visible publiquement, enfin, relativement) et de non moins beaux pinceaux de coniques, enfin des ellipses sur un plan de Venise, se coupant exactement là où elles devaient le faire. Si elle a bien un peu rougi en nommant la coupole de la Salute, elle a dominé son trouble et personne ne s’en est aperçu. Catherine est enchantée, ses collègues, qui ne connaissaient pas le sujet, sont très impressionnés. Un autre mathématicien, qui a dirigé un mémoire sur les fractales, a demandé à Catherine où se trouvait le tableau dont Ariane a montré la reproduction. Ah, a répondu Catherine en ouvrant les mains.

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La photographie du champ de lavande sous la neige a été prise sur le plateau de Valensole par François Rouvière. Les photographies du platane en septembre et des livres contenant des reproductions de tableaux de Rembrandt et de Van Gogh ont été faites par l’auteur.

34. Mais où donc est le Canaletto ?

Le tableau de la page 53 du catalogue, celui dont Ariane a « parlé » dans son mémoire n’a pas été peint pour être admiré du public mais bien pour être exposé dans un salon privé, pour réjouir un aristocrate anglais et sa famille, pour impressionner leurs invités. Si l’on en croit le catalogue Turner and Venice, au temps de Turner, il faisait partie de la collection du Comte d’Ashburnham. Il est passé par Christie’s, il a donc été vendu, et certainement plusieurs fois… Des œuvres changent de mains, apparaissent, disparaissent, réapparaissent parfois. Il arrive que la cause en soit l’histoire, l’histoire publique, celle qui a fait par exemple que les collections anglaises se sont enrichies de vedute cédées par des Français (comme Calonne, un ministre des finances de Louis XVI) au moment de la Révolution. Elle est souvent privée. Les Anglais eux aussi ont vendu des tableaux, au hasard des ruines et des besoins.

Les tableaux de Canaletto se vendent très cher. La célébrité de certains s’est accrue du fait de la personnalité de leurs propriétaires précédents, tel tableau est connu pour avoir appartenu à un frère du Shah d’Iran, par exemple. Pourtant, nul propriétaire, nulle salle de vente, ne m’empêchera de nommer celui dont il est question ici « notre Canaletto », ni « le Canaletto d’Ariane » (j’ai d’ailleurs déjà écrit « notre », « son » Canaletto): la contemplation, l’amour, l’étude et le travail donnent eux aussi des droits. Des droits au sens moral du terme, bien entendu.

Financièrement, ni Ariane, ni Catherine, ni nous ne pouvons lutter. Une des œuvres de notre vénitien n’a-t-elle pas été payée plus de deux millions de dollars l’année dernière à New York? Deux millions de dollars pour un tableau de la taille du Bacino di San Marco, ça fait quand même un million et demi de dollars le mètre carré, nettement plus cher que le prix de l’immobilier — même à Venise — de quoi faire rêver le frère d’Ariane.

Mais la peinture, ce n’est pas de l’immobilier. D’abord, et c’est sans doute le cas de notre tableau, parce que ce n’est pas immobile. On pourrait nous objecter le cas des fresques, par exemple, qui ont bien l’air de faire partie intégrante de l’immobilier. Mais, on le sait, les fresques aussi peuvent bouger. À Venise, par exemple, il y a le cas de celles de Giovanni Pordenone, pas un peintre majeur, et même un peintre irrémédiablement provincial, selon certains, quoique Titien, par exemple, n’ait pas été de cet avis, au point que Pordenone a peint ses fresques armé d’une épée de crainte que son rival ne vînt l’attaquer, et qui, ces fresques, ornaient le cloître de San Stefano, enfin, n’ornaient plus vraiment beaucoup, Cacciata dal Paradiso Terrestre, Apparizione del Cristo alla Maddalena, Cristo e la Samaritana, Uccisione di Abele, rien que ça, parce qu’elles avaient fait partie d’un ensemble plus important, mais, pas de chance, une partie avait été détruite par un incendie, déjà en 1529, et celles qui restaient, quatre cents ans plus tard, complètement décrépites, détachées en 1965, ce qui veut dire qu’on les a déplacées, mais aussi qu’on les a restaurées, et maintenant, elles sont à la Ca’ d’Oro. Si j’ai choisi cet exemple pour en parler ici, ce n’est pas simplement par goût de la digression, mais c’est parce que ces fresques jouent un rôle important, ou du moins le fait qu’elles aient été déplacées en joue un dans un des romans que lisait Ariane… et donc, mais très indirectement, dans le nôtre.

Un tableau, on peut considérer que c’est un objet mobilier, un objet du mobilier. Notre Bacino di San Marco se trouve donc dans un salon anglais, bibliothèque en bois de palissandre, cheminée en marbre, entre des tableaux représentant des scènes de chasse ou les « lieux de mémoire » de l’aristocratie britannique, des abbayes, des châteaux forts. Au mieux. Mais c’est aussi un objet de valeur, alors il est peut-être même dans le coffre blindé d’un milliardaire texan, dans la galerie privée et personnelle d’un riche amateur, dans le bureau d’apparat du président-directeur-général d’une grande banque, sous les yeux de quelqu’un pour qui il représente, en plus du bassin de Saint-Marc, un certain nombre de millions de dollars, dans une cave climatisée, dans un cadre poussiéreux, derrière une porte de sécurité, dans le riche tombeau où son propriétaire s’est fait enterrer avec ses tableaux préférés.

S’il est passé par Christie’s, et si une reproduction en est quand même arrivée dans le catalogue, c’est que l’on doit pouvoir savoir où il est. Ce n’est pas un tableau secret, disparu, inconnu. Il n’y a pas de quoi en écrire un roman. N’en parlons donc plus et retournons au monde réel, à la vraie vie et à Strasbourg où l’automne va officiellement commencer.

Jeudi 22 septembre.

Le mercredi soir, le père d’Ariane rentre de ses deux jours d’hôpital. Les médecins sont éberlués mais formels: il n’a plus rien. Plus aucun marqueur du cancer. Il est guéri. Prochain contrôle en janvier.

Le jeudi après-midi, Ariane, le cœur plus léger, décide de partir en vacances. Elle va voir Madame Schmidt et s’excuse de manquer les premiers cours, mon père est guéri, oui, il était malade, je ne vous l’avais pas dit, très malade, un cancer au poumon, mais les médecins disent que c’est fini, je vais prendre quelques jours de vacances, je manquerai la première semaine, je ne manquerai que la première semaine, une de mes amies me passera ses notes, je rattraperai. C’était donc ça, la petite fenêtre par laquelle Catherine n’a pas réussi à regarder, au printemps. Pense Catherine en regardant Ariane. Comme elle a changé depuis lundi… Libérés du petit chignon serré, ses cheveux sont devenus blond vénitien, pense encore Catherine, de cette teinte qu’obtenaient les dames du temps jadis en exposant au soleil, sur les terrasses des maisons et palais, leurs chevelures enduites de rhubarbe et, disent certains, d’urine. Ça ne vous fera pas de mal, répond-elle, maternelle et magnanime. C’est à Venise que vous allez, sourit-elle? Mais Ariane ne sait pas encore. À quoi bon Venise, pense-t-elle, je n’y connais personne. Non, pas Venise. Peut-être Londres, répond-elle, il faut que je me renseigne sur les horaires, les prix, il y a des avions, depuis Baden-Baden. Ou peut-être Amsterdam, oui, c’est ça, j’aimerais bien aller à Amsterdam. Pour Rembrandt et Van Gogh. Je pourrais aussi aller voir les Vermeer à la Haye. Et regarder la vue à Delft. Et la Vue de Delft. Éclats de rire. Et puis, j’ai un ami qui va passer un semestre là-bas. Ce n’est pas très loin, mais il faut changer plusieurs fois de train, Karlsruhe, Duisburg.

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Les photographies du cloître de Santo Stefano (à Venise), des rails (à Paris à la gare de l’est), et du livre ont toutes été faites par l’auteur.

35. Vendredi soir

Ariane ne consulte plus son courrier électronique, elle n’écrit plus à Marcus. De toute façon, il est certainement déjà parti, il ne lira pas son courrier pendant son voyage en voiture. Elle prépare son départ à elle, juste quelques jours, pas question de dépenser en vacances tout ce qu’elle a gagné pendant les deux mois d’été.

C’est le vendredi 23 septembre et il est six heures et demie du soir.

À Strasbourg où il commence à pleuvoir, Ariane arrive à la gare avec son petit sac à dos (noir) et elle monte dans un train.

À Venise, Marcus a lâché son dernier troupeau, la veille, comme prévu, le bateau qui a emmené la petite troupe s’est éloigné le long des Giardini, a mis le cap sur le port du Lido. Marcus a passé cette journée de vendredi à marcher dans la ville en se fredonnant de petits airs mélancoliques, une chanson française apprise à l’école,

Auprès de ma blonde
qu’il fait bon, fait bon fait bon,

il fait bon quoi, ne se souvient-il plus.

Marcus n’a pas quitté Venise: son ami a eu un gros problème de voiture, une durite, peut-être, ou le joint de culasse, et est resté à Bruxelles. Le départ est simplement retardé, le temps de faire réparer l’avarie, si c’est possible. Heureusement, le mois de septembre n’est pas fini et Marcus a pu garder sa chambre. Morose, il a bu une ombre au Campo Morosini, une ombra d’un blanc bien glacé, Ombra leggera… a-t-il aussi fredonné. Ombres de Venise.

Maintenant il est sept heures et Marcus assis sur les marches d’une église observe sans grande conviction le monde autour de lui. Il est à San Pietro in Volta, un endroit où les touristes ne vont pas. Puis, il se dirige vers San Francesco della Vigna, il rentre chez lui. Il monte au deuxième étage, entre dans sa chambre, puis, déshabillé, dans la douche minuscule.

Il est huit heures et demie.

Le train dans lequel se trouve Ariane longe le zoo avant d’entrer en gare et de s’immobiliser. Ariane et les autres passagers descendent, long couloir, carte d’identité, certains sortent de la gare. Pas Ariane, qui, après avoir vérifié l’horaire de sa correspondance, s’assied à une table de café, son petit sac à dos (noir) posé sur la chaise à côté d’elle, commande une bière et un panini aux trois fromages, qu’elle consomme (dire qu’elle le déguste serait exagérer) en caressant un chat venu quémander un morceau de fromage et en étudiant une des feuilles A4 qu’elle a sorties d’une chemise (rose), elle-même extraite du petit sac à dos (noir), une vilaine image fabriquée par une imprimante baveuse à partir d’un fichier aux couleurs peu fiables, reproduction sombre de la Chaise, la chaise jaune de Van Gogh que l’on peut voir à Londres à la National Gallery.

L’ordinateur, expérience masochiste, pense Marcus. Plusieurs jours qu’elle ne lui a pas écrit.

Débarrassé par ses ablutions des derniers relents de son métier de guide, Marcus, rasé de frais, sort de chez lui, puis remonte dans sa chambre et sort à nouveau, cette fois muni d’un parapluie (noir lui aussi), celui qui ne lui servira plus de houlette: à Venise aussi, il a commencé à pleuvoir. Pas trop loin, alors. Peu de monde dans les rues, pour un vendredi soir. Pas une quelconque pizzeria aujourd’hui, il faut fêter la fin des touristes. Il se dirige vers la Trattoria Due Ponti, dont il se retrouve être l’unique client. Dans la salle, il est seul avec la patronne et une serveuse, sans compter le poste de télévision. Sprizz au bitter avec une olive, sarde in saor pour commencer. Pour une fête… Tous ses amis et même les simples connaissances sont déjà partis depuis longtemps, au début de l’été. Marcus n’en est pas encore à regretter les groupes de touristes et les Anglaises aux mèches parme sur cheveux mimosa, mais c’était une compagnie. Ça et les messages d’Ariane. Et ses livres. Seul, il feuillette un Gazzettino vieux de deux semaines.

Ariane monte dans un deuxième train, il est bientôt dix heures du soir et il sera presque onze heures lorsqu’elle en descendra, à peine un peu plus de neuf minutes pour en prendre un troisième, un train de nuit cette fois qui partira, comme tous les soirs, à 23 heures 09. Elle y monte, trouve une place assise dans un wagon presque aussi vide que la Trattoria Due Ponti, pose son petit sac à dos (noir) à côté d’elle. Il fait nuit depuis longtemps. À la lueur des réverbères, les rails luisent d’une pluie grasse. Un peu d’imagination et la pluie va s’enrouler autour des lampes jaunes comme le ciel de la Nuit étoilée autour des étoiles ou de la lune. Elle pose la tête sur le petit sac à dos et, dès que les cahots des aiguillages de la gare sont passés, elle s’endort calmement en rêvant à Van Gogh, un rêve coloré mais presque paisible, malgré les pieds de la chaise jaune qui semblent se tordre de douleur.

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Les photographies de San Pietro in Volta et du verre de sprizz (au bitter) sur le campo del Ghetto Novo (à Venise) ont été faites par l’auteur.

36. Regarde de tous tes yeux

C’est le 23 septembre et il est onze heures et demie du soir.

À Venise où il pleut maintenant des trombes d’eau, Marcus demande l’addition et s’apprête à quitter la trattoria. Nuit sombre. Nuit obscure. Nuit noire. C’était à Strasbourg, il y a à peine plus d’un an, elle m’a expliqué que c’est grâce à l’expansion de l’univers que la nuit est noire.

Trempé malgré le parapluie (noir), au bout de la ruelle, les marches verdâtres qui descendent dans l’eau d’un étroit canal, un chien bancal et solitaire, la porte d’entrée éraflée à droite, l’escalier, il rentre dans sa chambre longue et exiguë et vérifie son écran d’ordinateur, un message de sa mère, rien de particulier, un autre de l’ami qui doit venir le chercher en voiture, lui, Marcus, avec ses affaires et son vélo, et qui lui a fait faux bond la veille, il sera à Mestre au plus tard jeudi, puisque le garagiste lui a promis de finir de réparer mardi soir, et c’est tout, non, pas d’autre message. Le campanile de San Francisco della Vigna sonne minuit. Alors il écrit

Hello, Ariane, tu ne m’écris plus ?

ce qu’il efface, et il recommence,

Hello, Ariane, what are the news ?

Plus tard, il lui écrit encore une fois,

Hello Ariane. Tu ne poses plus tes questions ? Tu veux que je te dise quel est le campanile le plus penché de Venise ?

Mais personne ne lui répond, oui, Marcus, c’est celui de l’église Santo Stefano à l’arrière-plan du Campo Sant’Angelo, je l’ai lu dans un roman. Puis il attrape un livre et se jette sur le lit de fer. Presque une semaine encore, seul, à Venise.

C’est la nuit. Ariane, assise inconfortablement dans un train qui suit son chemin dans la nuit, dort profondément. Le solitaire coup d’une heure résonne maintenant sur le sestier du Castello. Marcus, lui, a du mal à trouver le sommeil, peut-être à cause de l’ombre de l’après-midi, ou du sprizz, ou du vin aigrelet qu’il a bu au dîner avant de se coucher, peut-être à cause de l’écran vide de l’ordinateur ou encore du roman qu’il lisait lui aussi et qui a refusé de se laisser abandonner.

Et ensuite, c’est le matin. Marcus enfin endormi, souffle et ronfle. L’EuroNight 303 s’immobilise — encore une fois, mais cette fois, Ariane s’en aperçoit et s’éveille. Il fait jour, un jour un peu blafard puisqu’il pleut toujours, elle regarde sa montre, on arrive bientôt. Elle ne le sait pas encore, mais un suicide, au beau milieu de la nuit, a retardé le train d’environ une heure et demie. Elle aura tout loisir de contempler le paysage délavé avant d’arriver enfin.

Regarde de tous tes yeux.

Et puis, il est neuf heures du matin. Le train quitte son avant-dernier arrêt. La pluie vient de cesser. Ariane regarde (de tous ses yeux). La lumière humide, l’air chargé de l’humidité de la lagune et l’eau des pierres où la mémoire de ses yeux reconnaît la douceur des chemins d’eau enfin, des chemins d’eau grise qu’elle voit pour la première fois. Ariane ignore les bouteilles de plastique, les morceaux de polystyrène, les irisations, il y a maintenant du soleil, qui forment le premier plan de ce qui est, objectivement, sa première vue sur Venise.

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Le titre vient de Michel Strogoff de Jules Verne (directement). Les photographies du livre avec la reproduction de la Nuit étoilée de Van Gogh et du signal ferroviaire (à la gare de Strasbourg) sont dues à l’auteur.

37. Venise

C’est le 24 septembre 2005, il est neuf heures et demie du matin et nous sommes, nous aussi, à Venise pour voir Ariane sortir de la gare d’un pas assuré, le dos tourné au continent, bien réveillée mais un peu contusionnée et peut-être aussi un peu mélancolique, son petit sac (noir) sur l’épaule. Et, comme nous regardons Venise depuis ce roman, rien ne nous empêche de voir aussi, simultanément, Marcus se réveiller. Il a mal à la tête. Peut-être s’est-elle levée tôt et lui a-t-elle écrit. L’ordinateur. Personne ne lui a répondu. Clapotis. Miroitement. Les pierres de Venise, elles-mêmes, humides et scintillantes et, oui, Ariane reconnaît, c’est le pont des Scalzi et là-bas, ce serait, ce sera Canareggio, son labyrinthe de ruelles, sa foule multicolore, la ville tout entière est là, enfin, à sa portée. Même s’il est moins tôt que prévu, Ariane n’a pas de programme précis, elle ne s’est même pas demandé où elle dormirait ce soir, son programme, c’est Venise. Errer. Demeurer longtemps, errant dans ses attraits. Que fais-je ici, ne se demande-t-elle pas ? De Venise, trop regardée, pas encore vue, Ariane sait beaucoup de choses. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est que la ville, son histoire, sa légende, sont assez riches pour que chacun puisse y trouver ce qu’il est venu y chercher, peinture, suggestions, inspirations, souffle littéraire, architecture, exaltations, sublimations, pittoresque et pacotille le plus souvent. Venise, notre lieu commun, comme on voudra l’entendre. Et qu’y suis-je venue chercher?

Pour commencer, la voilà sur le pont. Le courant d’air marin, la circulation sur le Grand Canal, dense de barques, danse des gondoles, mouvements aléatoires, semble-t-il, l’agitation au-dessous d’elle, à laquelle la contemplation d’images figées ne l’a pas préparée. Elle pose la main sur le parapet, elle frôle, elle effleure, il faut qu’elle touche, qu’elle caresse Venise. Elle contourne San Simeon Piccolo, dédale déjà des calle, Corte Canal, du nom de qui? Fondamenta Gradenigo le long du rio Marin, remous boueux, murs moussus, lumière éclatante. Peu de gens ont autant regardé, étudié, un plan de cette ville qu’Ariane, elle en est, on peut le dire, imprégnée, imbibée, pourtant, aucun de ses regards n’a pu retirer à la ville la moindre parcelle de ce qu’elle avait à lui offrir, pourtant, tours et détours, ruelles qui ne mènent, dirait-on, à rien, pas à d’autres ruelles en tout cas, au bord d’un rio, ce n’est plus le plan considéré dans son ensemble, c’est le labyrinthe vu par les yeux myopes de celle qui, sur le terrain, se perd, elle, Ariane, demi-tours, rétrécissements, dilatations, cavités, échancrures, saillies, « où suis-je« , une question qui n’a pas encore été posée, mais quelle importance, oui, Ariane se perd.

San Rocco, San Tomà, la calle du Traghetto, qui mène au traghetto, à la courbe serpentine du Gand Canal, palines colorées, mouvant réseau d’amarres, le traghetto, vaporetti, motoscafi, la flottille n’est plus la même, coup d’œil sur des incrustations de couleur, de créneaux ornementaux, et là, presque en face, ces arcs gothiques, elle reconnaît le palais Mocenigo, et au fond, c’est la Volta du Grand Canal avec, au débouché du Rio Nuovo, les deux étages de loggias à huit arcs de la Ca’ Foscari, c’est ici qu’il était, Turner, lorsqu’il a peint les deux palais et le signe gondole, oui, ici, au bout de la calle du traghetto, là où je suis, moi, Ariane, tout juste cent soixante-cinq ans après, et un peu plus, quelques heures trop tard, des gondoles, il y en a beaucoup, sans compter le reste, et la silhouette de notre amie aux rayures rouges a disparu. Son reflet aussi.

Encore un cul-de-sac, demi-tour, elle croise un chien errant, bancal et sous-alimenté, des passants bien nourris, elle se retrouve sur le Campo dei Frari, rio Terrà, un rio-terrà, c’est un rio comblé, elle le sait, elle traverse le rio de San Polo, s’arrête sur le Campo San Polo, regarde, regarde un drap rouge sang qui pend sur un balcon, un palais rose, arcades ombreuses, fenêtres gothiques, trilobées, triphores, du troisième ordre, aurait dit Ruskin, et volets verts, regarde, regarde une terrasse suspendue au-dessus d’un toit de tuiles, regarde, regarde l’église, gothique elle aussi, regarde, regarde un chat noir, efflanqué mais affable, deux petits vieux qui discutent sous un arbre, feuilles mortes ici aussi, regarde, regarde, la rue Madonnetta pour enjamber le Rio della Madonnetta, regarde une statue bizarrement rongée dans une niche, des pots de fleurs aux fenêtres, regarde et se perd encore autour de San Silvestro, regarde des persiennes moisies, des ogives demi-arabes, des portes d’entrée ébréchées, des murs lézardés, se retrouve sur la Fondamenta del Vin, un marché populaire aujourd’hui, où fut naguère le centre économique du monde occidental, et voilà, presque par surprise, la majestueuse et délicate arche de marbre du Rialto, sous laquelle personne, aucun poète, aucun Anglais ne nage, déjà beaucoup de touristes pourtant, qui descendent du pont, y montent, s’y arrêtent pour acheter des souvenirs. En habituée de Strasbourg, elle reconnaît les Allemands, en bruyants régiments massifs, guidés par des cornacs brandissant des parapluies de couleurs variées, qu’est-ce qui fait qu’elle les trouve, et nous aussi, moins pittoresques que les personnages des premiers plans des tableaux de Canaletto ? Les marchands vénitiens qui leur vendent la Venise de pacotille qu’ils sont venus chercher le sont-ils plus ? Elle se fraie un chemin dans ce qu’elle voit, malgré les bedaines poilues dépassant des chemises hawaïennes et des shorts colorés, comme le plus romantique des paysages urbains.

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La vilaine photographie du Grand Canal (le lieu de l’aquarelle de Turner) et le gros plan sur les géraniums sur la jacquette de l’Amant sans domicile fixe de Fruttero et Lucentini, ont été faites par l’auteur.

38. Ah !

Et, puisque nous sommes nous aussi toujours à Venise, en ce moment où il serait dommage d’aller regarder ailleurs, nous voyons encore Marcus, qui sort de chez lui, pas loin de San Giovanni et Paolo. Un peu d’air frais. Les petites rues, où vais-je, il ne se le demande même pas, « où allons-nous« , quelle importance? Lui qui ne cherche plus rien ici, qui ne devrait même pas y être, que pourrait-il espérer y trouver? Il passe par Santa Maria Formosa, où sa migraine finit de disparaître. Mais pas la nostalgie.

Auprès de ma blonde…

Détours et retours dans Venise sinistre ce matin, une suite de façades, de passages et de ponts, avec leur odeur de crasse et de vieillesse, de fleurs fanées dépassant de murs lépreux, de fenêtres aux lobes moisis, de briques corrodées, de portiques humides et visqueux, Ariane, tu pourrais m’expliquer pourquoi le ciel est bleu, pourquoi la mer est verte? Santa Maria dei Miracoli, look, marbre blanc ici aussi, marbres colorés, look, look, un chat croûteux, un dédale de campielli décrépis avec leurs margelles inutiles, de ponts moussus enjambant des rios fétides, de géraniums grossiers et de petites portes sordides, Widmann, lieux des touristes, un peu décalés, San Giovanni Crisostomo, son rio clapoteux, son campo, les Tedeschi, parce qu’il y a toujours eu des Allemands par ici, bouffons, marchands, peintres, écrivains, musiciens, touristes ou banquiers, sièges de banque encore, dans un quartier qui a été en son temps une sorte de Wall Street, mais que c’est vieux. La façade est de la massive poste.

Sur la place il hésite un instant, il pense au café dont elle lui a parlé, on vient de sortir les tables puisqu’il s’est arrêté de pleuvoir depuis peu et d’ailleurs, il est encore assez tôt, un serveur installe des parasols écarlates, et, oui, les trois avocats sont déjà installés.

Il est dix heures et demie du matin. Ariane a descendu les degrés du Rialto, elle a longé la façade sud du Fondaco dei Tedeschi, le massif palais qui abrite la poste.

Elle débouche sur le Campo San Bartolomeo, le parcourt des yeux. Ce qu’elle y voit? Eh bien, ce que nous y voyons aussi. Il y a là des désœuvrés, arrêtés à bavarder, comme dans une comédie de Goldoni, des désœuvrés vénitiens, âgés et bien habillés, discutant debout, des désœuvrés touristes, plus jeunes et plus négligés, assis par terre sur la petite marche autour de la statue qui, justement est une statue de Goldoni. Elle enregistre les dalles noires disposées en chevrons, encore humides, toutes les nuances estompées du rouge vénitien sur une façade, Goldoni grassouillet, l’air plébéien et bon enfant, malgré la grosse femme en short qui pose pour encore une photo de Venise, appuyée aux barrières métalliques, volutes de fer forgé autour du socle, la maison rose derrière lui, avec ses volets verts. Elle voit une famille de touristes attablés, en train d’excaver ses glaces, des boutiques de vêtements très chic, un pub irlandais, pourquoi pas, la Rosticceria, l’hôtel San Salvador, un pigeon s’est posé sur le tricorne de Goldoni, une bijouterie, un magasin de téléphones portables, l’agence de la Banca Antoniana Popolare Veneta, l’arcade Sotoportego della Bissa qui mène à San Lio, Ai do ladroni, deux adolescents, une paille dans leurs verres, un couple nordique austère attablé ainsi que trois avocats volubiles, et Goldoni, lui qui connaît la complexité de la vie, qui sourit gentiment, parce qu’il le sait, il aurait été impossible que leurs regards ne se rencontrassent pas, il ne serait pas possible que leurs regards ne se rencontrent pas

alors, au-delà des trois avocats volubiles, son regard se trouva finalement rencontrer le sien.

Ariane, dit-il ? Ah, dit-elle.

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Les personnages attablés sortent de l’Amant sans domicile fixe de Fruttero et Lucentini. La photographie de la statue de Goldoni a (déjà été montrée dans une page précédente et a) été réalisée par l’auteur.