30. Un été à Venise (fin)

Il pleut toujours beaucoup mais, un soir, le soleil apparaît, et ses rayons rectilignes modifient leur trajet en rencontrant les gouttes de pluie. C’est ce qui produit le tourbillonnement de la lumière dans les tableaux de Turner, son miroitement dans les éclats blancs de l’eau, c’est aussi ce qui produit les belles couleurs sagement rangées le long de leurs arcs de cercles presque parfaits.

En arrivant chez elle, après une séance de travail avec Catherine Schmidt, tu as vu l’arc-en-ciel, demande Ariane à son père, tu vas me parler de réfraction et de réflexion, réfléchis, réfléchis. Sa mère ne rentre pas, elle travaille cette nuit. Ariane parle de Venise, ils se font cuire des spaghetti, elle a même acheté un petit bocal de vongole. Tu m’emmènes en Italie, lui dit-il. Ils rient tous les deux. Les cheveux ont commencé à repousser, il ne se rase pas, il va avoir une jolie barbe, frisée mais toute blanche. Plus tard, dans sa chambre, elle se précipite sur l’ordinateur.

Hello Ariane. Dépressant, aujourd’hui. Ces bonnes femmes, en extase devant une margelle, une cheminée, un clocher. Look, look ! Le pire, c’est celles qui aimeraient bien une histoire d’amour à Venise. Et elles ont un jeune Anglais sous la main. Tu dois avoir pitié du pauvre Anglais.

Ariane a pitié. Mais pas seulement. Elle entend une jeune fille, une authentique jeune fille anglaise, qui dit, l’amour, Venise, si romantique, éternelle beauté, comment dit-elle ça en anglais, c’est le mot ewig, Ewigkeit, qui lui vient, regard langoureux posé sur Marcus, les dents en avant, fausse blonde, cheveux bouton d’or avec une mèche lilas tombant sur les yeux, Marcus, my dear, please, sûrement que les touristes de ses groupes l’appellent par son prénom, look, look, Marcus, regard mouillé, une Anglaise, forcément, Marcus, un beau prénom, comme San Marco, ajoute-t-elle, imagine Ariane, pourquoi pas Marco Polo? Et après, elles lui parlent de Casanova ? Et lui qui ne peut répondre que « Ah« , tu leur dis quoi, demande-t-elle ? Ah, répond-il. Ce soir-là, ces soirs-là, de plus en plus souvent, Ariane aurait envie de partir pour Venise, avec Imperial Tours ou Grand Tours ou comment s’appelle l’agence qui emploie Marcus, elle se voit suivant le guide, surveillant les touristes aux chevilles gonflées, leurs bras anglais trop blancs rougis, leurs ongles au vernis cramoisi écaillé.

Je dois surtout les surveiller, contrôler qu’ils sont tous montés dans le vaporetto.

Vagues léchant le ponton, les douces, et celles qui claquent plus agressivement, pense Ariane, la miroitante instabilité du flot. Marcus évoque encore

les jeunes filles prêtes à tomber amoureuses, les vieilles filles qui font le tour du monde, par paires, le râleur, tu dis comme ça ?, les couples qui se disputent, c’est toujours la même chose, tous les groupes sont pareils. Aussi, je dois leur raconter la naissance de Venise.

La décadence de l’empire romain, les invasions barbares, à la fin ils sont las de ce monde ancien, la ville née du limon…

leur montrer le pont des Scalzi, le canal de Canareggio, la Ca’ d’Oro, le Rialto, la Ca’ Rezzonico, où est mort Robert Browning, l’Accademia, la place Saint-Marc, le minimum. Je sauve mon souffle. Il y en a toujours un qui finit par s’exclamer, look, look, is this a real gondola ? Yes, indeed. Ensuite le Palais des Doges, avec le Pont, l’inévitable pont.

Elle essaie de recréer le geste qui ne peut manquer d’accompagner son « Ah ». Puis elle l’imagine, libre, le groupe parti pour Corfou, elle pense Corfou, peut-être parce que c’est là qu’allait son frère lorsqu’il a acheté le catalogue Turner, Marcus assis, au soleil, un café, tables toutes occupées, trois avocats, une petite famille de touristes avec ses glaces, deux adolescents, une fillette grasse se faisant passer un savon par une femme maigre et lui, Marcus, devant un vrai café italien avec son universel cœur lumineux, cherchant du regard les belles Italiennes qui passent sur le Campo.

Non Ariane, pas le Campo de San Bartolomeo, trop banal, comment dis-tu, quelconque, un endroit de passage, obligé, entre le Rialto et la Place Saint-Marc, trop souvent avec les touristes, je passe toujours par là, mais je ne vais jamais boire un café à San Bartolomeo.

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Les photographies de l’arc-en-ciel (sur les chutes du Niagara) et de la statue de Goldoni sur le campo San Bartolomeo (à Venise) sont dues à l’auteur.

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