Déjà, les jours raccourcissent, le ciel hésite entre les nuances gris acier, bleu fumée, gris plomb. Malgré cette grisaille, le temps est assez doux. Les grains de raisin se gorgent de sucre, les feuilles des arbres continuent leurs subtiles transformations, blondissent, jaunissent ou rougissent, de l’ambre au chocolat et au carmin. Du carmin, du cinabre, du rouge de Mars, du rutilant, Ariane en parle d’ailleurs à son logiciel « érable », qui, en pigments rouges, devrait s’y connaître. Depuis la nuit du rêve érotique qu’elle appelle plutôt en elle-même « le rêve des peintures érotiques de Turner », comme si le nommer ainsi allait tuer le désir, Ariane s’efforce de ne plus penser à Venise, elle n’écrit presque plus à Marcus.
Le semestre suivant du cursus « européen » que suit le jeune homme se déroulera à Amsterdam, une ville avec des canaux mais aussi des rues et même des pistes cyclables. Un ami belge doit venir chercher Marcus en voiture, c’est un arrangement compliqué, le vélo récupéré à Mestre sur le toit, les affaires dans le coffre, petite traversée du nord de l’Italie, d’une partie de la Suisse et de l’Allemagne. Marcus l’a écrit à Ariane, c’est le jeudi soir, le 22 septembre, le jeudi soir de la « semaine terrible », qu’il va quitter Venise, après avoir lâché son dernier groupe et son job d’été.
Et justement, à la bibliothèque municipale, Ariane, qui a rapporté son Ruskin, se met à consulter des ouvrages de référence sur les peintres flamands. Elle passe des heures à contempler des reproductions, la Vue de Delft, bien sûr, puis ce que l’on peut voir dans les grands musées d’Amsterdam, un beau livre sur le Rijkmuseum et ses peintres hollandais qui font naître la lumière de l’obscurité (ce qui n’est certainement pas le cas dans la Vue de Delft), dans lequel elle admire une reproduction des Mangeurs de pommes de terre, de Van Gogh. Un regard sur le monde réel, sur la Hollande du XIXe siècle, sombre comme un tableau flamand, tout empli des mêmes bruns et des mêmes gris qui, aurait dit Ruskin, exprimaient la vulgarité de Rembrandt.
Que nous voilà loin de Venise. L’obscure clarté, ou la brillante obscurité de la Nuit étoilée, où la lune et les étoiles sont peut-être plus proches de nous, dans un stade précédent de l’expansion de l’univers, pense-t-elle, et du coup les étoiles la ramènent à Marcus. Alors, elle se concentre sur la chambre de Vincent, dont elle découvre avec consternation qu’il existe des photographies de la reconstitution, le tableau plus vrai que le tableau, donc sans la belle harmonie de bleus et de jaunes animée par la tache rouge de la couverture, la perspective plus juste que dans le tableau, donc sans la poésie angoissante de ce sol de dalles rougeâtres tourmentées montant à l’assaut des murs, tout y est plus net, plus droit, plus brillant, plus mort.
Les quetsches sont maintenant assez moelleuses pour participer, en quartiers bien serrés les uns contre les autres, à de délicieuses tartes, comme celle que confectionne la mère d’Ariane pour fêter les vingt-deux ans de notre héroïne. Les Allemands, les vrais, votent et tous leurs politiciens sont satisfaits que les autres politiciens aient perdu les élections.
La soutenance (lundi 19 septembre).
Et la semaine terrible arrive. Le jour de la soutenance, tous les étudiants sont réunis dans une salle de cours et ils s’écoutent les uns les autres rendre compte de leur travail. Les professeurs qui les ont encadrés sont présents eux aussi. C’est une épreuve assez difficile parce que les étudiants ont eu, à ce niveau, peu d’occasions de faire des exposés de mathématiques au tableau. La façon dont ils se tiennent, leur prestation, disons, physique, est toujours très révélatrice, comme nous l’a expliqué Catherine. Il y a ceux qui savent faire, de façon presque innée, parce qu’ils sont à l’aise, en général, ils ont déjà rencontré des professeurs de façon privée, ils savent que ce sont des êtres humains comme les autres, comme leurs parents, par exemple, ou comme les parents de leurs condisciples des écoles « triées » qu’ils ont fréquentées (toujours dans les termes employés par Catherine). Et il y a les autres, ceux dont les parents sont cuisiniers, ou cheminots, ou sages-femmes, qui sont allés à l’école de leur quartier et y ont rencontré des enfants d’employés de la poste, d’aide-soignantes, ou d’ouvriers imprimeurs, ceux-là sont plus intimidés, moins décontractés.
Et ceux-là, dont fait partie Ariane, se présentent en général en avance, bien habillés, alors que les autres, plus désinvoltes, arrivent au dernier moment, traînant leurs vieilles baskets sur leurs pantalons baggy presque sales, pourquoi pas troués.
Le jour de la soutenance, Ariane, qui était la douzième à passer, par ordre alphabétique, portait un chemisier blanc avec des broderies anglaises et des incrustations de ruban rose bonbon, un pantalon blanc, ses chaussures vernies noires, un gilet rose dragée et ses boucles d’oreilles en verre de Murano, deux petits disques de cristal rose sertis d’un fil de cuivre. Ses cheveux bien tirés serrés dans un chignon, elle était blonde et rose, et Catherine, qui serait plutôt du genre à porter des assortiments de couleurs vives, des carrés rouges et jaunes, n’a pas pu s’empêcher de se demander, avec ironie et irritation, si elle avait ses affaires dans un sac Barbie, « elle a l’air d’une blonde dans une histoire de blondes ». Elle est arrivée au tableau, encore plus rose puisque bien entendu elle avait rougi. Elle a commencé son exposé et sa voix a pris de l’assurance, au fur et à mesure qu’elle parlait d’un sujet qui la passionnait plus. Lors de la dernière « répétition », Catherine avait exigé qu’Ariane ajoute quelques mots sur Canaletto et Ariane, dont nous savons qu’elle dit n’avoir aucune culture, a fait ce qu’elle lui avait demandé, au plus court cependant.
Le mot veduta, a-t-elle dit, signifie, en italien, ce qui se voit. Il désigne une œuvre, en général un panorama de ville, fixé d’une façon « objective », c’est-à-dire en rendant fidèlement, pense l’artiste, la vérité. Ce n’est pas Canaletto qui a inventé la veduta, on en faisait avant lui, et ce n’est même pas à Venise qu’elle a été inventée. Mais c’est là qu’elle a triomphé, montrant aux amateurs fortunés la beauté des palais, ruelles et canaux de cette ville.
Conformément à ce qu’avaient été la préparation et la mise au point du travail écrit, la présentation orale a été d’une grande maestria. Ariane, emportée par son sujet a vite oublié de se dire qu’elle ne savait rien et elle a été passionnante. Elle a montré, par rétro-projection (un procédé dont elle a souligné qu’il était en harmonie avec le sujet traité) des belles images, des rails près de Villeneuve-Saint-Georges, une vigne sous la neige, à Ammerschwihr, avec toutes ses lignes de fuite, le beau tableau « secret » scanné par Madame Schmidt (ainsi visible publiquement, enfin, relativement) et de non moins beaux pinceaux de coniques, enfin des ellipses sur un plan de Venise, se coupant exactement là où elles devaient le faire. Si elle a bien un peu rougi en nommant la coupole de la Salute, elle a dominé son trouble et personne ne s’en est aperçu. Catherine est enchantée, ses collègues, qui ne connaissaient pas le sujet, sont très impressionnés. Un autre mathématicien, qui a dirigé un mémoire sur les fractales, a demandé à Catherine où se trouvait le tableau dont Ariane a montré la reproduction. Ah, a répondu Catherine en ouvrant les mains.
__________________
La photographie du champ de lavande sous la neige a été prise sur le plateau de Valensole par François Rouvière. Les photographies du platane en septembre et des livres contenant des reproductions de tableaux de Rembrandt et de Van Gogh ont été faites par l’auteur.