Si nous pouvons voir un objet, le regarder, c’est parce qu’il émet des rayons lumineux dont certains parviennent à nos yeux. Et ces rayons lumineux, nous pouvons ensuite, par une série de réactions chimiques incroyablement nombreuses et complexes, mais aussi incroyablement rapides, les transformer en mots, de sorte que des éclats de l’objet regardé deviennent les descriptions que nous en faisons. Le même objet peut susciter des mots très divers, comme
il ne se souvenait pas, par exemple, s’il y avait déjà ce soliflore avec une rose blanche sur le bureau
ou
Surgi de la croupe et du bond
d’une verrerie éphémère
ou encore
l’immortelle dans son soliflore
peuvent être des aspects, des vues, voire des éclats du même vase, défini dans la première phrase par sa position dans l’espace (sur le bureau) et le temps (y était-il déjà ?) parce que, pendant que nous voyons, notre cerveau se souvient (ou ne se souvient pas) de ce que nous avons déjà vu; dans les vers suivants, le vase est décrit par l’histoire de ses origines (parce qu’il y a aussi, dans notre vision de ce vase, tous les autres vases que nous avons vus, toutes les formes que nous avons rencontrées et qui ont participé à sa création, notre culture); enfin dans le dernier éclat, le vase est défini par sa fonction, ce n’est plus un soliflore avec une rose mais bien une fleur, dans son soliflore. De la même façon, voici quelques éclats d’Ariane, transformés et éclairés par ceux qui la connaissent et qui nous ont confié leurs regards.

Ariane, ma sœur
Ariane a un grand frère, qui, disons-le, ne l’appelle jamais autrement que
Ariane, ma sœur…
Le grand frère : « C’est ma petite sœur. Une toute petite sœur, un bébé, la petite dernière. Dix-sept ans de différence, nous avons. Quand elle est née, mon père en était tout gâteux, ma mère, n’en parlons pas, et moi aussi, je peux vous le dire. Vous connaissez beaucoup de familles dans lesquelles les enfants ont tant de différence? Avec la même mère, je veux dire. Il faut dire qu’elle était très jeune, ma mère, quand je suis né, juste dix-huit ans, mes parents n’avaient même pas encore eu le temps de se marier. »
Ariane à Londres
Le quatrième Anglais qui apparaît dans cette histoire, après le consul Joseph Smith, le roi George III et le mathématicien Ian Stewart (et avant le peintre Joseph Mallord William Turner), le cinquième si l’on inclut la fée Mélusine parmi les Anglais, est un jeune homme de l’âge d’Ariane, son correspondant depuis l’époque du collège. Nous avons corrigé les fautes de français.
Marcus : « Comment j’ai connu Ariane ? Elle est venue à Londres avec sa classe, il y a plusieurs années ; nos professeurs avaient organisé un échange. Nous devions aussi aller à Strasbourg mais ça ne s’est pas fait. Pourquoi elle est venue chez nous? Normalement, les filles étaient logées dans les familles des filles. Mais elles étaient trop nombreuses et chez nous, c’est assez grand, il y avait une chambre à coucher supplémentaire. C’est pourquoi les profs ont décidé de nous envoyer une des filles en trop. Les copains se moquaient de moi, mais je voyais bien qu’au fond, ils étaient un peu jaloux.
C’est comme ça qu’Ariane s’est retrouvée chez nous. Mignonne mais assez timide. Les copains pouvaient ricaner en nous regardant, me demander si je l’avais emmenée dans les fourrés de Hyde Park et ce que nous y avions fait, bien sûr qu’il ne s’est rien passé. Nous ne nous parlions presque pas. Mais elle s’est bien entendue avec ma mère. Ma mère, c’est une professeur d’université. Elle est spécialiste de la littérature anglaise du XIXe siècle, Rossetti, Lord Tennyson, ce genre de trucs. Et ça la passionne. Elle est incorrigible. Une petite Française arrive à la maison. Au lieu de la laisser tranquille, elle décide que l’après-midi `en famille’ aurait lieu, non pas devant la télévision, comme c’était le cas chez les copains, mais à la Tate Gallery. Sous prétexte qu’Ariane a dit que son père conduisait des trains. Pourquoi pas la gare Waterloo? Je ne savais pas où me mettre, c’était ridicule. Mais Ariane, c’était une drôle de fille. Évidemment, elle a remercié, elle était polie. Mais apparemment, elle avait vraiment apprécié. Une fille étonnante, je vous dis.

Puis nous nous sommes écrit, nous avons correspondu comme vous dites en français, en anglais nous disons qu’Ariane était mon « amie de plume ». Elle écrivait en anglais, elle se débrouillait d’ailleurs assez bien, alors que moi, en français… Et après, eh bien, nous avons continué à nous écrire, de temps en temps, surtout elle, il faut avouer, pour Noël, des cartes postales si elle partait en vacances, le Périgord, la Bretagne. L’été dernier, je veux dire, non, encore celui d’avant, 2003, elle m’a même envoyé une carte de Paris, une vue depuis Notre-Dame, on voyait bien que c’était depuis Notre-Dame, il y avait une gargouille au premier plan. »
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Le vase représentant Ariane et Dyonisos est au Louvre, l’image vient de wikipedia et est dans le domaine public. La photographie de Notre-Dame vue de Beaubourg (et non pas de Paris vu de Notre-Dame) est de l’auteur. Les trois éclats de verre sont issus de l’Histoire du siège de Lisbonne de José Saramago, des poésies de Mallarmé et de la Vie mode d’emploi de Georges Perec.