Turner (plan rapproché)
En avril, Ariane a montré à Catherine le catalogue Turner and Venice. On ne peut pas jouer au jeu « où était le peintre? » avec une aquarelle de Turner. Elles le savent toutes les deux. Pas seulement parce que les données seraient trop « floues », comme dirait le frère d’Ariane, trop brumeuses, trop estompées. Pas seulement parce que la perspective, au sens géométrique classique du terme, n’était pas l’outil que Turner utilisait pour organiser l’espace. Les affrontements et la transparence des couleurs, le tourbillon de la lumière mêlée à l’eau, semblaient l’intéresser plus. 
L’atmosphère, c’est mon style
aurait-il dit à Ruskin vers la fin de sa vie.
Mais aussi parce qu’en général, il nous dit où il était. Parce que, comme la plupart des touristes anglais de l’époque, il s’installait dans un hôtel où il passait la plus grande partie de son temps. Il voyageait sans doute accompagné de deux malles recouvertes de toile goudronnée, ceinturées de lattes de bois, avec des encoignures et des ferrures de cuivre, contenant tout ce qui pouvait être utile, réconfortant, agréable, la penderie spacieuse, les divers matériels et instruments de peinture et dessin.
Il s’était bricolé une sorte d’atelier portatif dans la reliure d’un vieil almanach, que l’on a conservé et dont on peut voir une photographie à la page 106 du catalogue Turner, avec les noms des pigments qu’il utilisait, rouge de Mars dont il faut rappeler que l’on l’appelle aussi rouge anglais, cinabre, laque rouge, que de rouges, mais pensons à la passagère de la gondole page 171, oxyde de fer brun-orange, terre de Sienne brûlée, ocre jaune-rougeâtre, jaune indien, bleu de Prusse enfin, oui, que de rouges et de bruns, pour représenter ces volutes de lumière miroitante, on aurait attendu des bleus, des blancs et des jaunes. Malgré cette pratique trousse à aquarelle, il peignait beaucoup dans son luxueux hôtel, lequel était aussi fort heureusement situé.
Une bonne partie des aquarelles de 1840 montrées dans l’exposition Turner and Venice (mais pas toutes) portent dans leur titre le fait qu’elles ont été peintes depuis la terrasse de l’hôtel Europa, c’est-à-dire du Palazzo Giustinian à San Moisè, le premier palais à l’entrée du Grand Canal, juste après la capitainerie du port, palais dont Ruskin, qui l’a vu, regardé et peut-être fréquenté à la même époque que Turner, nous dit dans les Pierres de Venise qu’il est d’un bon gothique du quatorzième siècle, et qui, ça, c’est moi, l’auteur, qui le dis, abrite aujourd’hui les bureaux de la Biennale. On imagine sans mal en regardant un plan que les fenêtres de ce palais donnaient en ce temps-là sur la Douane, le Bassin de Saint-Marc et San Giorgio puisque c’est encore le cas aujourd’hui.
Où est le Canaletto ?
Mais ce ne sont pas les aquarelles de Turner qu’Ariane veut montrer à son professeur. Elle ouvre le livre à la page 53. Splendeur. Même Catherine est éblouie. Il est où, ce tableau? Eh bien, il n’est pas, tout simplement. Il est reproduit là. C’est tout. Collezione privata. Catherine regarde le copyright, Christie’s, ça veut dire que vous ne pourrez pas le reproduire, dit-elle à Ariane. Je ne peux pas faire mon mémoire dessus? Si, bien sûr, mais pas d’utilisation publique. Vous n’écrivez pas d’article dans lequel vous reproduisez le tableau sur lequel vous avez travaillé. Ariane n’avait jamais envisagé une chose pareille. Comme Ariane, Catherine Schmidt est choquée qu’une telle merveille se trouve dans une collection privée. « On ne peut pas le voir, dit-elle. Alors, parlons-en. »
Si Ariane avait apprécié les séances de travail pendant lesquelles Catherine avait patiemment écouté ses questions, réfléchi, répondu, proposé des exercices, transmis son enthousiasme pour le théorème de Desargues, qui est auto-dual, ou celui de Pascal, dont personne ne sait comment il le démontrait, si Catherine, elle nous l’a dit, a pris goût aux rencontres avec cette étudiante sympathique et motivée, originale, imaginative et modeste, si toutes les deux se sont jusque là bien entendues, le « parlons-en » les a fait entrer dans une connivence nouvelle.
Ariane a parlé à Catherine de l’autre point de vue sur le bassin de Saint-Marc, elle lui en a montré une reproduction, elle lui a dit que ce tableau-là est à Boston.
Catherine est déjà allée à Boston, elle a visité le musée et se souvient très bien du Gauguin, D’où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ? Elle pense avec un peu de honte qu’elle a dû passer devant cette autre merveille avec dédain, sans vraiment la regarder. C’est à vrai dire la première occasion qu’elle a, grâce à Ariane et, indirectement, à Turner, de s’apercevoir qu’il existe des tableaux de Canaletto qui valent la peine d’être regardés, qui sont beaux et pas seulement académiques, maniéristes. Ses opinions sur ce peintre n’étaient pas jusqu’ici très éloignées de celles de Ruskin.
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Les photographies du catalogue Turner and Venice, d’un palazzo sur le Grand Canal et des brins de muguet (peut-être dans la chambre d’Ariane) sont dues à l’auteur.