Rentrée chez elle, le soir, il arrive à Ariane de regarder les informations à la télévision. Carnage en Egypte, images brutales, violence aveugle, images insoutenables, « Trop d’images, pas assez de regard », commente son père. Un peu plus tard, elle écrit à Marcus
Peux-tu aller voir près de Santa Maria di Rovinazzi si tu vois du réséda blanc ?
Plusieurs jours se passeront avant qu’il lui réponde, il n’a pas eu le temps avant, il a dû préparer une luxuriante liste de toutes les plantes que l’on peut découvrir le long des murs et des rios, treilles échappées le plus souvent de jardins privés, secrets, inaccessibles, impénétrables. Il a fallu qu’il reconnaisse, qu’il nomme chacun de ces végétaux, mais dans quelle langue, et puis qu’il trouve leurs noms français. Enfin, il envoie à Ariane un très long message, dans lequel il mentionne vignes, tamarins, rhododendrons, lierre, lierre anglais, précise-t-il, azalées, roses-thé qui se fanent, glycines, jasmins, bougainvillées, mais aussi parétaires, cymbalaires, capillaires, cistes, crythmes, chélidoines, thériaques et, oui, du réséda blanc, on en voit aussi.
C’est, encore une fois, le soir, quand Ariane lit ce message. Elle connaît sans doute quelques-unes de ces plantes, mais en ignorant leurs noms, de même que la liste des noms lui est familière sans qu’elle sache quelle fleur porte quel nom. Elle imagine Marcus dans un jardin anglais. Elle ne sait pas, peut-être le lui dira-t-il et peut-être pas, mais Marcus, en rentrant chez lui le soir après ses expéditions arianesques, ne peut s’empêcher, le long des rios et des canaux, d’évoquer une rivière anglaise à la berge parsemée de fleurs coulant dans une prairie anglaise vert émeraude, le long des murs des palais, de voir une haie, une haie du bocage anglais, avec ses églantiers et ses aubépines, ne peut faire en sorte de ne pas voir un couple enlacé sous un porche ou sur un banc du ponton flottant de San Marcuola, un autre allongé sur une veste posée sur les marches de Santa Maria Valverde, l’amour minéral, et de rêver à l’érotisme humide des imperméables étendus sous les buissons, à un paradis perdu de genêts et de baisers mouillés abrités par des touffeurs anglaises de sous-bois. Des siècles de tradition rurale.
Le message avec les plantes est une version expurgée, acceptable par Ariane, a-t-il pensé, de cette nostalgie du désir. Elle doit en percevoir quelque chose, puisque, vaguement émue, elle lui répond, en pensant aux pilotis qui soutiennent la ville,
Marcus, Venise, c’est aussi une forêt à l’envers.
Le mois de juillet tire à sa fin. Dans les jardins, les tomates prennent de l’ampleur et de la couleur. La mort n’en finit pas. Deux diplomates algériens sont assassinés, les meurtriers disent « exécutés », c’est loin, ce sont des Algériens, on n’en parle pas longtemps. Dans les champs, des cylindres emballés dans du plastique ont remplacé les épis de blé. Le maïs est arrivé à hauteur d’homme et à couleur vernie de sapin. Inondations et glissements de terrains, non, ce n’est pas à Venise, mousson meurtrière, des images, trop d’images, pas assez d’émotion.
Les astronomes n’en continuent pas moins à observer le ciel. L’un d’eux découvre même ce qu’il pense être une nouvelle planète. Les astronautes, eux, admirent, depuis la station spatiale, la bonne vieille planète bleue, que les émanations rousses de ses métropoles n’ont pas encore transformée en orange. Ariane a fini son livre, qui regorgeait de bas-reliefs, de peintures, de lions et d’histoires, histoires des habitants, des musiciens, des peintres, et de cartes ou vues en perspective de cette ville-tableau. Elle a aussi continué à l’observer sous l’angle de son mémoire, avec l’aide du logiciel à qui elle parle désormais « mon sirop, ma douceur, tu vas me calculer encore ça, mon sirop d’érable ». Ariane est capable de parler aux objets, aux outils, son père nous a rapporté qu’elle s’adressait à la perfusion, elle a même pensé « Tue la tumeur », mais, effrayée de ce qu’elle s’entendrait dire, elle ne l’a pas prononcé. « Voilà, c’est bien, tout doux », avec le logiciel, c’est plus facile.
Elle a terminé les calculs, et finalement dessiné des ellipses passant par la pointe de la Douane, la colonne est (celle du lion), le clocher de Santa Maria Zobenigo, la Salute, le Campanile, l’extrémité est de la façade du Palais des Doges. Pour voir la Douane, la colonne, Santa Maria Zobenigo, la Salute et l’extrémité de la façade comme Canaletto les a représentées, comme je les vois, moi, page 53, il fallait se trouver, il faut se trouver à l’intersection de ces deux ellipses rouges, un peu en avant de la Riva degli Schiavoni. Et, pour voir la Douane, la Salute, Santa Maria Zobenigo, l’extrémité de la façade et le Campanile, s’est demandé Ariane avec un peu d’émotion, avant de dessiner deux nouvelles ellipses? Et les deux ellipses vertes se sont coupées presque exactement au même point.
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La photo de la planète bleue a été prise par Harrison Schmitt ou Ron Evans (sur Apollo 17) et vient du site de la NASA (et se trouve donc, ainsi que l’a décidé cet organisme, dans le domaine public). Les photographies des azalées (aussi loin que l’érable de la page précédente), de l’humidité du jardin anglais (ailleurs) et des tomates (dans la cuisine des parents d’Ariane?) sont dues à l’auteur.