C’est le 23 septembre et il est onze heures et demie du soir.
À Venise où il pleut maintenant des trombes d’eau, Marcus demande l’addition et s’apprête à quitter la trattoria. Nuit sombre. Nuit obscure. Nuit noire. C’était à Strasbourg, il y a à peine plus d’un an, elle m’a expliqué que c’est grâce à l’expansion de l’univers que la nuit est noire.
Trempé malgré le parapluie (noir), au bout de la ruelle, les marches verdâtres qui descendent dans l’eau d’un étroit canal, un chien bancal et solitaire, la porte d’entrée éraflée à droite, l’escalier, il rentre dans sa chambre longue et exiguë et vérifie son écran d’ordinateur, un message de sa mère, rien de particulier, un autre de l’ami qui doit venir le chercher en voiture, lui, Marcus, avec ses affaires et son vélo, et qui lui a fait faux bond la veille, il sera à Mestre au plus tard jeudi, puisque le garagiste lui a promis de finir de réparer mardi soir, et c’est tout, non, pas d’autre message. Le campanile de San Francisco della Vigna sonne minuit. Alors il écrit
Hello, Ariane, tu ne m’écris plus ?
ce qu’il efface, et il recommence,
Hello, Ariane, what are the news ?
Plus tard, il lui écrit encore une fois,
Hello Ariane. Tu ne poses plus tes questions ? Tu veux que je te dise quel est le campanile le plus penché de Venise ?
Mais personne ne lui répond, oui, Marcus, c’est celui de l’église Santo Stefano à l’arrière-plan du Campo Sant’Angelo, je l’ai lu dans un roman. Puis il attrape un livre et se jette sur le lit de fer. Presque une semaine encore, seul, à Venise.
C’est la nuit. Ariane, assise inconfortablement dans un train qui suit son chemin dans la nuit, dort profondément. Le solitaire coup d’une heure résonne maintenant sur le sestier du Castello. Marcus, lui, a du mal à trouver le sommeil, peut-être à cause de l’ombre de l’après-midi, ou du sprizz, ou du vin aigrelet qu’il a bu au dîner avant de se coucher, peut-être à cause de l’écran vide de l’ordinateur ou encore du roman qu’il lisait lui aussi et qui a refusé de se laisser abandonner.
Et ensuite, c’est le matin. Marcus enfin endormi, souffle et ronfle. L’EuroNight 303 s’immobilise — encore une fois, mais cette fois, Ariane s’en aperçoit et s’éveille. Il fait jour, un jour un peu blafard puisqu’il pleut toujours, elle regarde sa montre, on arrive bientôt. Elle ne le sait pas encore, mais un suicide, au beau milieu de la nuit, a retardé le train d’environ une heure et demie. Elle aura tout loisir de contempler le paysage délavé avant d’arriver enfin.
Regarde de tous tes yeux.
Et puis, il est neuf heures du matin. Le train quitte son avant-dernier arrêt. La pluie vient de cesser. Ariane regarde (de tous ses yeux). La lumière humide, l’air chargé de l’humidité de la lagune et l’eau des pierres où la mémoire de ses yeux reconnaît la douceur des chemins d’eau enfin, des chemins d’eau grise qu’elle voit pour la première fois. Ariane ignore les bouteilles de plastique, les morceaux de polystyrène, les irisations, il y a maintenant du soleil, qui forment le premier plan de ce qui est, objectivement, sa première vue sur Venise.
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Le titre vient de Michel Strogoff de Jules Verne (directement). Les photographies du livre avec la reproduction de la Nuit étoilée de Van Gogh et du signal ferroviaire (à la gare de Strasbourg) sont dues à l’auteur.