7. Éclats d’Ariane (suite)

Professeurs

Le professeur avec qui Ariane va travailler, ce printemps et cet été 2005, est une femme, Catherine Schmidt. C’est elle qui donne le cours de théorie de Galois, qu’Ariane, qui est maintenant étudiante en mathématiques à l’université, suit. C’est d’ailleurs un petit livre de Ian Stewart, Galois theory qu’elle a conseillé aux étudiants.

Catherine Schmidt : « Quand elle est venue me demander d’encadrer son mémoire de maîtrise, en février, je vous avoue que j’ai commencé par regarder les notes qu’elle avait obtenues aux examens du premier semestre. Visiblement une étudiante assez brillante. D’ailleurs, elle avait été admissible à l’ENS. Peut-être pas assez sûre d’elle pour avoir une chance de réussir à l’oral, ou pas assez `du sérail’. Je commençais à réfléchir au sujet sur lequel j’allais la faire travailler. Mais elle savait déjà ce qu’elle voulait faire. Elle avait des idées, et il faut bien vous dire que, nos étudiants, d’habitude, les idées, ce n’est pas leur point le plus fort. Elle avait des idées mais elle ne s’en était pas vraiment aperçue. Elle m’a présenté ça en me disant qu’elle n’était pas très bonne, alors qu’elle ne voulait pas que je lui donne quelque chose de trop difficile, et qu’il y avait cet article de Stewart, et qu’elle aimerait bien comprendre. J’ai l’habitude des étudiants nuls, lui ai-je répondu. Et surtout des étudiantes qui se disent nulles. Mais, ça, je ne le lui ai pas dit. Par contre, je lui ai fait remarquer que pour une étudiante « pas très bonne », elle avait des résultats plutôt bons. De ça aussi, j’ai l’habitude, mais peut-être pas vous, alors je vous dis ce qu’elle m’a répondu. Oui, en analyse, elle avait 19, mais le prof avait dû se tromper en corrigeant sa copie, et bon, en algèbre, 18, là le prof, c’est moi, on pouvait vérifier, c’est juste que j’avais demandé quelque chose qu’elle savait. Oui, en effet, lui ai-je dit sans rire, c’est en général comme ça qu’on a de bonnes notes aux examens, parce qu’on sait répondre aux questions qui sont posées. »

Ariane est allée voir Catherine Schmidt parce qu’un de ses condisciples lui a dit qu’elle aimait la géométrie projective, un des mots-clefs de Visions géométriques, mais un des mots dont la signification précise lui avait échappé, justement. Nous ne savons pas où la Mélusine de Stewart a appris la géométrie projective, mais il est certain (nous a déclaré Catherine Schmidt) que les étudiants de maîtrise n’en ont en général jamais entendu parler.

Catherine Schmidt : « Elle m’a parlé de géométrie projective. Et de sa question `Où était le photographe?’ Ça m’a rappelé une histoire déjà ancienne. Je surveillais un examen. Dans la même salle composaient les étudiants du cours de géométrie donné par un de mes collègues. Il était donc là lui aussi, nous surveillions ensemble, autant dire que nous nous ennuyions ensemble. Alors nous nous sommes mis à discuter. Il était très content de son sujet et bien sûr il me l’a montré, pour que je l’apprécie moi aussi. C’était justement ça, la question: où était le photographe? Sauf que je n’avais pas la moindre idée de la façon dont les étudiants étaient supposés s’y prendre pour le résoudre. Et je n’ai pas osé avouer cette ignorance à mon collègue. Sortie de la salle d’examen trois heures plus tard, je m’étais précipitée à la bibliothèque à la recherche d’une méthode pour déterminer d’où la photo avait été prise. »

Sur l'étagère d'Ariane

L’autre professeur d’université avec qui Ariane a eu un contact un peu personnel, c’est la mère de Marcus. Ariane a été éblouie par les explications qu’elle lui a données sur la peinture. Personne auparavant ne lui avait jamais montré comment regarder un tableau. D’ailleurs, si Ariane lisait Possession, lorsque nous l’avons vue aux Buttes-Chaumont il y a presque deux ans, c’est parce qu’un certain air volontaire et enthousiaste dans la photographie de l’auteur, A.S. Byatt, sur la quatrième de couverture aperçue par hasard (alors que le lecteur précédent rendait, devant elle, le livre à la bibliothèque), lui avait rappelé la mère du correspondant, et que le résumé lu sur cette même quatrième de couverture lui avait confirmé les relations de ce roman avec l’Angleterre du XIXe siècle.

Catherine Schmidt, si elle est, elle aussi, professeur, ne ressemble guère à sa collègue britannique, qu’elle ne connaît pas, qu’elle ne connaîtra sans doute jamais. Elle ressemble d’ailleurs assez peu à l’image que l’on peut se faire d’un professeur d’université lorsque l’on n’en connaît pas. En partie à cause de sa longue natte de cheveux presque uniformément blancs, alors qu’elle n’a pas l’air si âgée que ça (le bruit court parmi les étudiants qu’elle a eu des malheurs, certains disent qu’elle a perdu un enfant, mais la vie antérieure de Catherine Schmidt n’est pas le sujet qui nous intéresse). Un peu aussi à cause des jupes bariolées qu’elle porte pour faire cours, ou parce qu’elle sort toujours de ses amphis couverte de craie de la tête aux pieds. Peut-être à cause de son caractère entier, que certains étudiants qualifient même de « colérique » et qui lui fait parfois émettre des avis péremptoires, dont elle s’excuse de bonne grâce lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle avait tort, ce qui fait qu’on la trouve aussi « lunatique ». Madame Schmidt, pourtant une petite femme mince à l’allure inoffensive, est réputée très autoritaire et beaucoup d’étudiants la craignent. Ariane apprécie la clarté et la précision de ses cours, les nombreux exemples dont elle les illustre, les liens qu’elle établit avec ce qui est enseigné dans d’autres cours.

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Les photographies des livres que peut-être Ariane utilise et du catalogue peut-être sur son étagère sont dues à l’auteur.

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