À la bibliothèque municipale où elle rapporte avec un peu de nostalgie les livres de l’été, elle emprunte les Pierres de Venise qu’elle lit enfin et qui sont le sujet de quelques échanges de messages avec Marcus. Celui-ci s’étonne qu’elle puisse lire un livre aussi ennuyeux.
En Angleterre, on l’appelle le « Sermon sur les pierres » !
Elle trouve que Marcus n’a pas tout à fait tort. D’autant plus que l’édition française ne comporte aucun des croquis de Ruskin. Et qu’elle n’y a pas trouvé ce qu’elle y cherchait, par exemple la classification dont elle sait très bien que Ruskin l’a effectuée, classification des arcs byzantins et gothiques de Venise, troisième ordre, quatrième ordre, comme l’aurait organisée un mathématicien, points de rebroussement de première espèce (comme celui que l’on voit sur le cœur de la tasse de café ou comme les pointes délicates des fenêtres du Palais Mocenigo — celui devant lequel Turner a peint la femme aux quatre traits rouges)
ou de deuxième espèce, courbe du second degré (comme une ellipse), équation différentielle d’ordre 4, arc gothique d’ordre 5.
J’ai dit à ma mère que tu lisais le sermon de Ruskin. Elle m’a dit de te dire que c’est le guide que Proust avait emmené pour visiter Venise. Mais tu sais déjà.
Mais oui, même si elle n’a rien lu de Proust, ou presque, Ariane sait, et nous savons qu’elle sait.
Elle m’a raconté pour toi une histoire incroyable.
Et Marcus raconte à son tour que Ruskin qui, après la mort de Turner, s’était chargé de classer et d’étudier son œuvre, a brûlé les dessins et aquarelles érotiques du peintre.
Pour que la réputation de son idole ne soit pas ternie par les pudenda (c’est ainsi que Ruskin désignait les organes sexuels féminin et c’est ainsi que Marcus à sa suite les nomme dans son message) que, sans doute dans un accès de folie, il a représentés. C’est encore une fois, l’Angleterre du XIXe siècle, vue cette fois du côté de sa pruderie. Les œuvres ont été détruites, tout le monde le sait, c’est Ruskin lui-même qui l’a dit et écrit. Tout le monde le sait depuis un siècle et demi, mais voilà l’histoire: ce n’était pas vrai! On les a retrouvées, on vient de les retrouver, plus d’une centaine, l’année dernière, oui, en 2004, elles sont, elles ont toujours été, dans les fonds de la Tate, ce qui veut sans doute dire au fond de la Tate, tout simplement. Il n’a pas dû oser, il les a mal classées, enterrées dans du papier — un livre mal rangé, c’est un livre perdu, disent les bibliothécaires, sans doute en est-il de même d’un Turner mal classé. Il a même plié certaines peintures en deux, de sorte que l’on n’en voie que l’extérieur, la toile nue plutôt que les corps nus.
Peut-être pas si prude que ça, Ruskin, pense Ariane, il allait vraiment devenir fou, lui, mais ce qu’il a fait là semble assez sensé, puisque le résultat de sa manipulation, c’est bien qu’il nous reste, à nous qui vivons dans un siècle moins prude, des œuvres perdues à découvrir.
Ce soir-là, avant de se coucher, Ariane se replonge dans l’article de Warrell dans le catalogue Turner, elle y retrouve ce dont il lui semblait bien se souvenir, en 1840, de sa chambre à l’hôtel Europa, Turner voyait les trois campaniles de San Stefano, de San Moisè et de Saint-Marc (de gauche à droite), mais aussi quelques balcons proches, des balcons privés, de sorte qu’en plus des trois campaniles et de tout le reste, des femmes à leur fenêtre, des femmes un peu déshabillées apparaissent dans certaines aquarelles, nous dit Warrell, et nous devons le croire, bien que ne figure dans le catalogue qu’un seul nu, effet d’une pruderie moderne, se demande Ariane,
ou parce qu’elles auraient été « hors sujet », pourtant, « Turner et Venise », ça ne veut pas dire « les pierres de Venise vues par Turner », et d’ailleurs, un peu déshabillées, ça veut dire quoi? Ariane regarde à nouveau la photographie de l’atelier portatif du peintre, page 106 du catalogue, des rouges, ne dit-on pas que la terre de Sienne brûlée est le pigment que Rubens utilisait pour les chairs de ses nus, de ses nues. Turner avait soixante-quatre ans mais toujours des appétits sexuels, pourquoi mais, et Venise était bien un lieu qu’il associait aux aventures érotiques, nous dit encore Warrell (qui est, justement, l’homme qui a retrouvé les peintures soi-disant détruites). Ariane feuillette encore le catalogue et se retrouve page 171. Qui est la passagère solitaire que dessinent les quatre lignes rouges, rouge de Mars, rouge anglais, terre de Sienne, sur le « signe gondole » vers le Palais Mocenigo, se demande Ariane avant de s’endormir ? La discrète intrusion d’un corps pas encore dénudé, déjà rhabillé, dans la topographie autorisée de « Venise vue par Turner » ?
Ariane s’endort et dans son rêve un homme, dont elle ne se souviendra pas du visage, fait jaillir des « pudenda » lumineux de son pinceau pourtant imbibé de rouge anglais, elle sait que c’est du rouge anglais, ce ne peut être que du rouge anglais, la brosse douce caresse les fils de lin, un dôme, peut-être la Salute, les doigts l’effleurent, un mamelon, c’est un sein, le sien, et le corps déjà dénudé, c’est Ariane elle-même dans la couleur qui ruisselle sur l’étendue blanche du tableau. Surgies de la nébulosité de la toile, les chairs dessinent un paysage de façades, de passages et de ponts,
la paume touche, frôle, se glisse, explore les recoins plus sombres, c’est que le peintre est entré dans son tableau, c’est un rêve, un enchevêtrement confus, rythmé par une voix qu’Ariane entend énoncer, les Giardini de ta chevelure, les fenêtres bifores de tes oreilles, le sotoportego de tes sourcils, ah, c’est sa propre voix qu’elle entend dire ah, la lagune de tes yeux, les coupoles de marbre rose de tes seins parfumés, les douces impasses de tes aisselles, le campiello de ton ventre blond et la margelle de ton nombril, ah, les ponts arqués de tes cuisses, ne dis rien, je ne dis rien. Il resterait à découvrir bien des palazzi, des roseraies et des jasmins dans des jardins secrets, des petites portes et des calle strette. Il resterait des baisers, je bois au puits de tes lèvres, il resterait des étreintes, sois la rame que caresse le tolet de mon corps, oui, il resterait des embrasements, oui, je veux bien, oui, et des feux d’artifices, sans Redentore, ah, mais déjà la voix se perd, à quoi, à qui ai-je rêvé ?
se demande Ariane lorsqu’elle s’éveille, profondément troublée mais vaguement heureuse, entre les quatre murs de sa chambre au décor banal et enfantin, et pourquoi ne puis-je pas retourner dans ce rêve ?
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Le titre vient bien sûr des Villes invisibles d’Italo Calvino. Le rêve d’Ariane a aussi été inspiré par l’Amant sans domicile fixe de Fruttero et Lucentini. La figure représentant un point de rebroussement de première espèce a été dessinée par l’auteur, qui a fait aussi les photos des arcs gothiques du palazzo et de la Ca d’Oro (à Venise), des coquelicots (rouges, dans un terrain vague du Neudorf), des balcons vénitiens, de la pivoine, du campanile de San Pietro in Volta (à Venise) et des risées (ailleurs).