Archives de catégorie : banv

Ors et décors, simili marbre et chrysoprase, — 1960 (2)

Paul Morin Géronte et son miroir

Ciné

Ors et décors, simili marbre et chrysoprase,
Obligeant clair-obscur, contacts accommodants …
Assise près de moi, lourde de chair et d’ans,
La dame blonde bave en haletant d’extase.

Quand Némorin se plaint du désir qui l’embrase
Et qu’Estelle choit sur des gazons imprudents,
Le plaisir fait claquer ses aurifères dents
Et suinte de ses flancs comme l’huile d’un vase.

Elle hume le suc, mieux que fraise en avril,
De ce film inconcevablement puéril,
En hennissant, telle la jument de Xaintrailles ;

Et l’air chaud déplacé par ses lombes puissants
Evoque cette odeur de jasmin et d’entrailles
Des chambres où les morts sont gardés trop longtemps.

Q15 T14  y=x :e =b

J’ai pour toi sur ma table un objet rond et lourd, — 1958 (19)

Guillevic sonnets : ed.1999

pour Jean TARDIEU

J’ai pour toi sur ma table un objet rond et lourd,
Un assez gros caillou pour qu’on le nomme pierre,
Ramassé l’an dernier près d’une sablière,
Couleur de longue pluie ainsi qu’était ce jour.

Je veux savoir de lui si je suis son recours,
Mais il répond toujours de façon outrancière,
Comme s’il refusait le temps et la lumière,
Comme un qui voit le centre et boude l’alentour,

Qui n’aurait pas besoin de se trouver soi-même
Et de chercher plus loin qu’on l’accepte ou qu’on l’aime,
Qui n’aurait le besoin, plutôt, de rien chercher.

Nous toujours à l’affût, toujours sur le qui-vive,
Nous qui rêvons de vivre une heure de rocher,
Cherchons dans le caillou la paix des perspectives.

Q15 – T14 – banv

Nous avons en commun de la terre et du temps, — 1958 (18)

Guillevic sonnets : ed.1999

pour Jean FOLLAIN

Nous avons en commun de la terre et du temps,
Des sentiers et des prés debout près des villages,
Des caves, des greniers creusés dans d’autres âges,
Des insectes rêvant l’attaque en attendant.

Nous avons en commun la teneur du dedans
Des chambres, des coins d’ombre et des objets d’usage,
Une espèce de puits où sont les paysages
Et le besoin de retenir tous les partants.

Presqu’un même soleil, pas la même lumière,
Je te vois là, pleurant sur la mort coutumière,
Plus d’étrange dans ton pays que dans le mien.

Follain, mon vieil ami, même un peu mon complice,
En ce jour accompli, je te donne mon bien,
Le vol d’une alouette et son chant de délices.

Q15 – T14 – banv

Est-il vrai qu’en ces lieux l’enchanteur ait passé, — 1957 (6)

Léon Lafoscade & Louis-Ferdinand Flutre Fantaisie brugeoise

Le lac d’amour

Est-il vrai qu’en ces lieux l’enchanteur ait passé,
Que le roseau des bords dissimule une ondine
Capable de verser à celui qui chemine
Un charme sous lequel il demeure insensé ?

Quel couple cependant resterait enlacé
Quand le prestigieux mirage le fascine ?
La plus prompte à céder se fait soudain béguine
Le plus entreprenant s’arrête ambarrassé.

Car Sainte Elizabeth prend en sa sauvegarde
Quiconque sur la berge à ses pieds se hasarde.
Dans les reflets du ciel où tremble un long clocher,

Le cygne se balance en rythme liturgique ;
Vigne et saule pleureur s’affligent du péché,
Et tout amour devient communion mystique

Q15  T14 – banv

L’espace, il va plus loin. Tu sais que l’horizon — 1955 (1)

Guillevic – textes écartés des Sonnets de 1954

L’espace, il va plus loin. Tu sais que l’horizon
Ne limite que toi, que c’est beaucoup plus ample;
Que ce que tu vois là n’est qu’un petit exemple
Où n’est pas limité l’empire de raison.

L’espace devant toi n’est pas une prison
Et même il te suffit de ce que tu contemples.
Tu ne veux pas pourtant qu’il te soit comme un temple
Où viendraient se montrer les couleurs des saisons.

Tu sais que tu ne peux embrasser davantage,
Mais tu sais que le monde est un autre arpentage,
Et que l’on plonge dans l’immense après ces près,

Que l’immense est lui-même un point parmi l’immense
Immensément plus grand et pas administré,
Et qu’espace n’est pas colère ni démence.

Q15 – T14 – banv

Passant, celui qui gît sous ce marbre romain — 1954 (9)

« Un escholier de Louvain » Sardines à l’instar, pastiches littéraires

Epigramme funéraire

Passant, celui qui gît sous ce marbre romain
Parmi les noirs cyprès, et les pins d’Italie,
Etait un fin gourmet et la gastronomie
Fut sa plus grande joie en ce monde incertain .

Il connut La Reynière et Brillat-Savarin
Et sut accomoder selon sa fantaisie
La piperade où l’ail à la sauge s’allie
Et doser le laurier, le gingembre, le thym.

S’il vidait volontiers sa coupe de champagne
La modération fut toujours sa compagne
Et quand il fut venu dans un âge avancé

Il sut se résigner à tremper ses tartines
Et dîner quelquefois,  en songeant au passé
D’un quart d’eau minérale et de quelques sardines.

(Henri de Régnier)

Q15 – T14 – banv

Donc je me suis permis de ces facilités! — 1954 (6)

Guillevic 31 sonnets – préface d’Aragon –

Du sonnet
II

Donc je me suis permis de ces facilités!
Ce n’est pas du sonnet, cette lourde farine,
Il y a hiatus, ma césure est caprine
Et mes rimes, voyons, manquent de pailleté.

Je ne conteste pas que vous pouvez citer
Bien des sonnets parés pour un bal de tsarine
Ou que l’on reconnaît au son de la clarine,
Mais d’autres avant eux avaient droit de cité.

Car il faut qu’un sonnet fasse un peu la coquette,
Qu’il soit boîte à musique et même qu’il cliquète
Quand sa valeur se borne à de tels agréments,

N’érigez pas en loi ce qui est maladie.
Quand un sonnet dit vrai, quand il vaut un serment,
Tout autre est son allure, autre sa mélodie.

Q15 – T14 -banv –  s sur s

Le sonnet, me dit-il, c’est de l’orfèvrerie, — 1954 (5)

Guillevic 31 sonnets – préface d’Aragon –

Du sonnet
I

Le sonnet, me dit-il, c’est de l’orfèvrerie,
Du bijou de vitrine et du bien ciselé.
Il dit que j’ai forfait, que la honte je l’ai
D’avoir trahi la langue et la règle et l’hoirie.

Monsieur le professeur, permettez que l’on rie.
Vos pareils sur l’idée ont tort de modeler
Leur visage et leur hargne et de s’écarteler
Entre le bien commun et leur longue furie.

Je ne suis pas orfèvre et n’en fais pas métier
Et je ne savais pas que vous-même l’étiez,
Car il n’y paraît pas à découvrir vos rimes.

Et puis je sais trop bien ce qui fuit vos compas:
Dans mes sonnets parfois un peu d’humour s’exprime
Et fait orfèvrerie où vous ne cherchez pas.

Q15 – T14 – banv – s sur s

Des affaires? bien sûr qu’on en fait, des affaires. — 1954 (4)

Guillevic 31 sonnets – préface d’Aragon –

Affaires
I

Des affaires? bien sûr qu’on en fait, des affaires.
Exemple: un Parisien achète en Israël
Des camions d’Amérique et vend ce matériel
Au Maroc. Pour payer son vendeur il espère

Que l’Administration voudra bien qu’il opère
Dans le clearing franco-yougoslave officiel
Dont la balance, comme il est habituel,
Du côté yougoslave est trop déficitaire.

Notre homme fait, refait les démarches qu’il faut,
Car on ne doit jamais se mettre en porte-à-faux.
Il apprend maintenant, au bout de six semaines,

Que les camions U.S. en l’air se sont dissous.
L’affaire se fait donc; notre homme se démène
Pour importer ici des appareils à sous.

Q15 – T14 – banv

Je ne suis pas de ceux qui te jettent la pierre — 1954 (3)

Guillevic 31 sonnets – préface d’Aragon –

A Stéphane Mallarmé
« Egaux de Prométhée à qui manque un vautour » (Le guignon)

Je ne suis pas de ceux qui te jettent la pierre
Et comme ça t’écartent d’un revers de main.
Je connais ta grandeur, et ce côté gamin
Je le comprends: c’est la pudeur d’une âme fière.

Les bourgeois triomphaient. Leur jactance grossière
T’épouvantait, toi qui gagnais bien mal ton pain
En besognant. Humain, trop faiblement humain,
Tu n’as su que les fuir pour hanter les lisières

De l’idéal comme tu dis et ton tourment
C’était de faire avec l’absence un monument
Où viendraient seulement quelques esprits insignes.

– Egal de Prométhée à qui manque un vautour –
Mais le vautour est là qui t’assiège et te guigne
Et la Commune l’atteignit et pour toujours.

Q15 – T14 – banv