Archives de catégorie : pr

sonnet en prose

Ainsi je suis le riche, dont la bien-heureuse clé — 1955 (4)

Pierre-Jean Jouve Shakesperaresonnets


52

Ainsi je suis le riche, dont la bien-heureuse clé peut le faire venir au doux trésor fermé, lequel il ne regardera pas à toute heure en sorte d’émousser la fine pointe du plaire.
Ce qui rend solennelles surprenantes les fêtes, est que venant rarement dans la longue chaîne de l’an, comme des pierres de valeur elles sont placées avarement, ou les joyaux capitaines de la parure.
Ainsi le temps qui vous conserve en ma cassette, ou comme garde-robe qui dérobe la robe, pour rendre quelque instant spécial spécialement précieux par nouveau déploiement d’une gloire secrète.
Bénédiction sur vous, dont les vertus sont si puissantes, qu’étant présent c’est le triomphe, étant absent l’espérance.

pr – sh52 « so am I as the rich whose blessed key »

Un visage de femme par la main de la Nature peint, — 1955 (3)

Pierre-Jean Jouve Shakesperaresonnets

20

Un visage de femme par la main de la Nature peint, tu l’as, maître-maîtresse de ma passion, un doux cœur de femme mais non point familier avec le traître changement comme c’est la façon des femmes fausses;
Un œil plus clair que les leurs, moins faux quand il tourne, et qui dore l’objet sur lequel il se fixe; homme en sa figure, ayant à sa disposition toutes les figures, qui dérobe les yeux des femmes et confond les âmes des femmes.
Et pour être femme d’abord tu fus créé; jusqu’à ce que la Nature, comme elle te forgeait, fût tombée en amour, et au surplus m’eût évincé de toi, en ajoutant la chose qui ne m’est d’aucun emploi.
Mais puisqu’elle t’a désigné pour le plaisir des femmes, que ton amour soit pour moi, et leur trésor ce soit l’usage de ton amour.

pr – tr « A woman ‘s face, with nature’s own hand painted »

Des créatures les plus belles nous désirons des naissances, — 1955 (2)

Pierre-Jean Jouve Shakesperaresonnets

1

Des créatures les plus belles nous désirons des naissances, que les beautés de la rose ne puissent mourir, mais que si la très mûre doit périr à son temps, son frêle héritier puisse en donner mémoire;
Mais toi, voué à tes seuls yeux resplendissants, tu nourris l’éclat de ta flamme par le brûlement de la substance de toi-même, créant une famine où c’était l’abondance, toi-même ton ennemi et trop cruel envers ton cher toi-même.
Toi qui es aujourd’hui frais ornement du monde, et seul héraut du merveilleux printemps, tu enterres ton bien dans l’unique bourgeon, cher avare, tu fais par lésine la ruine.
Aie pitié pour le monde – ou bien sois ce glouton: mange le dû au monde, par toi, et par la tombe.

pr – tr sh  « From fairest creatures we desire increase »

Je suis comme ce riche qu’une clé bénie — 1948 (2)

Shakespearesonnets trad Pierre Messiaen

52

Je suis comme ce riche qu’une clé bénie peut mettre en présence du cher trésor caché qu’il ne veut pas contempler à toute heure de peur d’émousser la fine pointe du rare plaisir.

De même les grandes fêtes sont d’autant plus solennelles et précieuses que, revenant rarement, serties dans la longue année, elles sont espacées comme des pierres de valeur ou comme les bijoux à effet sur un collier

Ainsi le temps qui te garde est comme ma cassette ou comme la garde-robe où est serrée la robe qui honore de son éclat certain jour d’honneur en déployant de nouveau sa splendeur emprisonnée.

Béni sois tu, toi dont la valeur donne joie triomphante à qui la possède et espérance à qui ne la possède pas.

pr – tr

Je parlerai des yeux, je chanterais les yeux toute ma vie. — 1914 (8)

Rémy de Gourmont Lettres à l’Amazone


XI

Je parlerai des yeux, je chanterais les yeux toute ma vie. Je sais toutes leurs couleurs et toutes leurs volontés, leur destinée. Elle est écrite dans leur couleur, dont je n’ignore pas les correspondances,  car les signes se répètent et les yeux sont un signe.

J’ai tiré autrefois l’horoscope des yeux, les yeux m’ont dit beaucoup de secrets, qui ne m’intéressent plus, et je cherche en vain celui des yeux que j’ai découverts, un jour d’hiver. Je le cherche et je ne voudrais pas le trouver.

Ni sous les paupières, ni entre leurs cils, dans l’iris clair où se mire le monde des formes, des couleurs et des désirs, je ne voudrais pas le trouver. J’aime mieux le chercher toujours.

Non comme on cherche sous l’herbe une bague tombée du doigt, mais comme on cherche une joie que la vie a façonnée lentement pour vous dans le mystère des choses.

pr

Alors je résolus de remonter au commencement, — 1914 (7)

Rémy de Gourmont Lettres à l’Amazone


II

Alors je résolus de remonter au commencement, car je sais qu’un corps a un sommet, une base, un  milieu, des dimensions, une étendue dans l’espace. Mais quel est le commencement d’un corps? Le haut, le bas, la droite, la gauche,

Ou le milieu? Le milieu d’un corps est toujours important. Le centre n’est jamais métaphysique. C’est au centre que s’établit l’équilibre et du centre que partent les radiations. Mais si le milieu n’est pas le centre, ni la mesure,

Ni la genèse? Si le corps est engendré par une de ses parties hautes ou une de ses parties latérales? La symétrie des corps vivants et organisés

Est pleine de surprises. Je réfléchis. Si je me construisais d’abord un ensemble, d’un coup de crayon hardi, comme en ont parfois les maîtres?

pr

Elle a un corps. Je ne m’en étais pas encore aperçu. — 1914 (6)

Rémy de Gourmont Lettres à l’Amazone
Exaltation

Voici, mon amie Amazone, la première partie de ce poème que vous n’avez pas désapprouvé . Sonnets en prose, cette manière, non plus, ne vous a pas scandalisée, habituée que vous êtes à la magnifique liberté de la poésie anglaise, qui ne souffre pas d’emprisonner sa pensée derrière les barreaux de la prison syllabique. Ce n’est pas le vers libre, qui suit ses règles particulières, c’est la cadence de la prose, mais soumise à une discipline, qui en fait peut-être une forme nouvelle de poésie. J’ai voulu un rythme où puissent entrer aussi bien les certitudes scientifiques que les rêveries incertaines de l’émotion, un rythme qui admette sans étonnement l’enchevêtrement des connaissances et des sensations et qui porte la pensée sans attenter à sa fantaisie.
Elle a un corps
sonnets en prose

I

Elle a un corps. Je ne m’en étais pas encore aperçu. Pourtant j’avais regardé ses cheveux, ses yeux, ses yeux surtout, j’avais touché ses mains; je ne rassemblais pas tout cela en un faisceau vivant. Je ne l’ai découvert  qu’hier: elle a un corps.

Mes déductions sont certaines.  C’est en regardant sa voix qui sortait de sa bouche et en faisait vibrer les lèvres que cette idée s’est imposée à moi. Comme elle leva la tête, je vis que l’origine des vibrations était dans la gorge,

Qui se gonflait ou se creusait légèrement à leur passage. Et je vis de la gorge se prolongeait et s’affirmait par des mouvements plus amples et plus sensibles;

La poitrine certainement repose sur le ventre et tout va ainsi jusqu’aux pieds qui sont les siens. Il n’y a plus aucun doute dans mon esprit. Elle a un corps complet, essentiel.

pr

Vous qui écoutez dans ces rimes éparses — 1900 (10)

Hippolyte Godefroy Poésies complètes de François Pétrarque

Canzoniere,1

Vous qui écoutez dans ces rimes éparses le son de ces soupirs dont j’ai nourri mon cœur dans ma première erreur juvénile quand, en partie, j’étais un autre homme que je ne suis.

Pour le style varié dans lequel je pleure et je raisonne au milieu des vaines espérances, des vaines douleurs, partout où l’amour se trouve, de tout homme qui, par expérience, pourra comprendre ma douleur; eh bien, de celui-là, je pourrai trouver la pitié, non moins que le pardon!

Mais je vois bien maintenant que moi, qui ai été si longtemps la fable de tout le peuple, que souvent, j’en suis venu à avoir honte de moi-même;

Je rougis en secret de tous les fous délires, je me reproche ce que j’ai fait et je suis fermement convaincu que tout ce que le monde appelle le plaisir, n’est en réalité qu’un vain songe.

pr – tr

Il évoque, en un bois thessalien, Orphée, — 1891 (22)

L’Ermitage

Paul Valéry

Paradoxe  sur l’architecte

Il évoque, en un bois thessalien, Orphée, sous les myrthes, et le soir antique descend. Le bois sacré s’emplit lentement de lumière, et le dieu tient la lyre entre ses doigts d’argent. Le dieu chante et, selon le rythme tout-puissant, s’élèvent au soleil les fabuleuses pierres, et l’on voit grandir vers l’azur incandescent, les murs d’or harmonieux d’un sanctuaire.
Il chante, assis au bord du ciel splendide, Orphée! Son oeuvre se revêt d’un vespéral trophée, et sa lyre divine enchante les porphyres. Car le temple érigé par ce musicien, unit la sûreté des rythmes anciens, à l’âme immense du grand hymne sur la lyre! …

pr

Déjà paru la même année dans La Conque (revue de Pierre Louÿs), il est dissimulé en prose à la fin du texte. On remarque  que le vers 8 du sonnet, ‘ Les hauts murs d’or harmonieux d’un sanctuaire ‘, est, dans la prose, privé d’une syllabe. Elle n’est pas rétablie dans l’éd. Pléiade. Elle ne l’était pas non plus dans l’édition de 1931. Est-ce une erreur non corrigée par Valéry; ou une omission volontaire? Par ailleurs, ‘Orphée se trouve deux fois à la rime, aux vers 1 et 9. La disposition des rimes du sonnet est excentrique.

La luxure en acte c’est la dépense de l’âme dans un abîme de honte — 1873 (33)

Shakespeare Sonnets, trad. E. Montégut


CXXIX

La luxure en acte c’est la dépense de l’âme dans un abîme de honte, et lorsqu’elle a passé en acte la luxure est parjure, meurtrière, sanguinaire, pleine de blâmes, sauvage, excessive, brutale, cruelle, indigne de confiance. On n’en a pas plutôt joui, que soudain on la méprise; on la poursuit hors de toute raison, et on ne l’a pas plutôt satisfaite qu’on la hait au-delà de toute raison, comme une amorce qu’on a avalée et qui était placée tout exprès pour rendre fou celui qui l’avalerait: c’est une folie dans la poursuite, et une folie dans la possession, elle est extrême à la fois dans le souvenir du plaisir passé, dans le présent de la jouissance, et dans l’appétit qui nous pousse à l’assouvir: d’avance c’est un bonheur, après une véritable infortune; d’abord c’est une joie qu’on se propose, ensuite ce n’est plus qu’un rêve. Tout cela, le monde le sait parfaitement, cependant personne ne connaît le moyen d’éviter le ciel qui conduit les hommes à cet enfer.

sh129  pr