Chapitre 3 : Rerum Vulgarum Fragmenta

§ 1 Le deuxième moment décisif dans l’histoire de la forme sonnet n’est pas celui de son invention par le ‘notaire’ de Frédéric II

1 1 Le deuxième moment décisif dans l’histoire de la forme sonnet n’est pas celui de son invention supposée par le ‘notaire’ de Frédéric II, Giacomo da Lentini, mais un événement dans la vie d’un disciple de Dante, Francesco Petrarca

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Vie brève de François Pétrarque

i. François Pétrarque est né le 20 juillet 1304 à l’aube dans une maison du Vico dell’orto, à Arezzo.

ii. Son père, Piero Petracco, était notaire; son grand-père, Parenzo, était notaire; son arrière grand-père, Garzo, était notaire; Sa mère se nommait Eletta Canigiani.

iii. Sèr Petracco, comme Dante, qu’il connaissait, était un banni de Florence. Ses biens y avaient été confisqués.

iv. En 1310, sans doute à Pise, à Carpentras peut-être, le petit Francesco aperçut Dante.

v. En 1312 sèr Petracco s’installa en Avignon, dans les Etats du pape Clément V.

vi. François Pétrarque apprit à lire à Carpentras; son maître était Convenevole da Prato, un vieillard au coeur simple, à l’excellente grammaire, exilé lui aussi.

vii. A Carpentras tout le monde parlait provençal.

viii. Pétrarque apprit le latin avec Convenevole; son auteur favori était Cicéron. Au début il s’enchantait seulement du son des mots qu’il ne pouvait encore comprendre. Le latin s’apprenait dans des livres; les livres furent une passion de toute sa vie.

ix. Un jour son père et l’oncle de Guido Sette, un de ses condisciples et son ami, les emmenèrent en pique-nique à la Fontaine de Vaucluse. Et Pétrarque dit: « C’est là que je vivrai; dans la beauté sereine et sauvage de la nature, loin du bruit de la grande ville (Avignon) ».

x. En 1318 sa mère mourut et il composa son premier poème, trente-huit hexamètres latins, autant de vers que d’années dans la vie d’Eletta Canigiani. « Vivemus pariter pariter memorabimur ambo ».

11. Son premier achat de livres connu remonte à 1325; en février de cette année-là, en Avignon, il acheta un De Civitate Dei de l’héritage de Don Cinzio, chantre de Tours, pour la somme de 10 florins (l’exemplaire, annoté de sa main, est aujourd’hui conservé à la bibliothèque de l’université de Padoue).

12. En 1326, à la nouvelle de la mort de son père, il revint de Bologne où il étudiait le droit pour prendre possession de son héritage. Il ne devait pas être notaire.

13. Pendant quelque temps Pétrarque et son jeune frère Gherardo vécurent en Avignon. Ils s’occupaient principalement de leurs vêtements et de leurs coiffures; inexperts dans le maniement des bigoudis ils marchaient nerveusement dans les rues, inquiets du mistral qui à tout instant menaçait de déranger l’ordre de leur chevelure. Leurs souliers étaient trop étroits. Ils étaient toujours habillés à la dernière mode.

14. Deux compagnons de ces années restèrent ses amis jusqu’à leur mort: l’un était romain, Lelio di Pietro Stefano dei Tosetti; Pétrarque l’appelle Laelius dans ses lettres; l’autre était flamand: Ludwig Van Kempen, chantre de la chapelle du cardinal Giovanni Colonna, protecteur de Pétrarque; il l’appelle Socrate dans ses lettres. N’oublions pas ce nom. Laelius représente Rome, centre des rêves politiques, intellectuels, religieux du jeune homme; Socrate évoque Avignon et la Provence, le territoire de la jeunesse et de l’amour.

15 Le 6 avril 1327, dans l’église de Sainte-Claire en Avignon, Pétrarque vit et aima une jeune personne de 14 ans; il l’appelle Laure. Il l’aima toujours.

16. Mais, selon Velutello, qui au seizième siècle, écrivit la version légendaire de cet amour, la passion de Pétrarque pour Laure ne prit pas naissance en Avignon: « Reste à dire le lieu où leur amour prit son commencement. Pour l’intelligence de quoi, il faut savoir que l’antique habitude était celle, et est encore telle en la terre de Cabrières aujourd’hui, que la nuit avant le Vendredi Saint on partait un peu avant le jour et par le chemin des collines on allait jusqu’à Vaucluse pour visiter l’église de Saint-Véran en la vallée. Lequel saint à ce qu’on dit vécut dans ce lieu en ermite, où en mourant il fit plusieurs miracles; et le chemin passait par un petit pont au-dessus de deux bras de la Sorgue, et traversant l’île faite par ces deux bras, on arrivait au lieu dit l’Ille sur l’autre rive pour entendre l’office divin comme il était d’usage en cet endroit parce qu’à Cabrières on ne dit la messe qu’une fois. De Cabrières à l’Ille le chemin est d’une lieue et Vaucluse se trouve à égale distance de l’une et de l’autre; et pour aller de Vaucluse à l’Ille le chemin est étroit et tout bordé d’aménissimes prairies irrigués de quelques ruisseaux venant des eaux de la Sorgue pour la bonification des prairies. Et en ce qui concerne cette portion du chemin, pour rendre les choses plus démonstratives, je n’ai pas respecté les proportions exactes commme je l’ai fait ailleurs sur la carte. Etait donc Mme Laure la nuit venant le Vendredi Saint partie de Cabrières et visité avait à Vaucluse l’église de Saint-Véran et pour rejoindre l’Ille étant arrivée où les deux bras de la Sorgue se séparent, peut-être un peu fatiguée de la marche elle s’était pour se reposer et rafraîchir assise sous un arbre fleuri près d’un de ces petits ruisseaux comme il est expliqué en la canzone “chiare fresche et dolci acque ….“, quand du Poëte qui pour la même raison de Vaucluse à l’Ille se rendait elle fut pour la première fois aperçue et le commencement de leur amour en résulta.

17 Sur la carte dressée par Velutello et à l’endroit exact qu’il rapporte dans son récit on peut, à la loupe (nous dit Wilkins qui s’est longuement penché dessus), à la gauche de l’Ille apercevoir un arbre, au-dessous duquel est representé une toute petite figure de dame; elle paraît être accompagnée de deux ladies et de deux gentlemen Renaissance; à droite encore se trouve un groupe de lignes verticales minuscules qui pourraient figurer Pétrarque. S’il en est bien ainsi, ajoute Wilkins, dans son livre « The Making of the Canzoniere » “it is certainly the tiniest pictorial enamorment on record“ (c’est la première représentation pictural connue d’un ‘coup de foudre’ ).

18. Au printemps de 1336 le peintre Simone Martini vint à Avignon. Pétrarque lui commanda un portrait de Laure, sans doute une miniature.

19. En 1330, son héritage ayant beaucoup diminué, Pétrarque embrassa la profession de clerc; il eut plusieurs bénéfices, qui lui permirent de vivre confortablement quoique sans luxe; il n’exerça jamais de responsabilités pastorales.

20. Une liste de 1333 énumère ses livres préférés, « libri mei peculiares »; elle comporte déjà 50 titres. Après son retour de Bologne, il n’avait pas oublié son vieux maître Convenevole, devenu très pauvre; il lui prêtait souvent des livres pour l’aider à passer le temps; et c’est ainsi qu’il lui avait confié un de ses Cicéron, un exemplaire du De Gloria. Ne le voyant pas revenir il s’inquiéta et Convenevole dut avouer qu’il l’avait mis au mont-de-piété. Le De Gloria est perdu; on n’en connaît pas d’autre exemplaire.

21. A cette époque Pétrarque acheta une petite propriété à Vaucluse, sur la rive gauche de la Sorgue, non loin de la Fontaine. Il s’y installa, à la grande stupeur de ses amis.

22. Au cours de l’été 1337, Pétrarque apprit la naissance de son fils, Giovanni; Giovanni devait mourir en 1361 de la peste, après avoir beaucoup déçu son père.

23. En avril 1338, il retrouva le Virgile qui avait appartenu à son père et qui avait été volé; il fit faire un frontispice par Simone Martini. Puis il commença sa longue bataille avec les nymphes:

« Voici de quoi il s’agit. Près de la source de la Sorgue, des rochers énormes s’élèvent des deux côtés dans les airs, où ils reçoivent les vents et les nuages: des fontaines coulent au pied de ces roches; c’est là que les Nymphes règnent. La Sorgue sort d’un antre, et roule avec bruit ses eaux douces et glacées sur un lit tapissé de petits cailloux qui ressemblent à des émeraudes.

« Au milieu de ces eaux je possède un petit champ pierreux, où j’ai entrepris d’établir les Muses qu’on chasse de partout: voilà le sujet de cette grande guerre avec les Nymphes. Elles trouvent mauvais que je veuille établir des étrangères à leur place, et que je préfère neuf vieilles filles à mille jeunes vierges.

« A force de remuer des pierre, j’étois venu à bout de former un petit pré, qui commençoit à verdoyer; mais une troupe de Nymphes en fureur descend des rochers avec impétuosité, et ravage mon pré naissant; Effrayé de cette irruption subite, je grimpe sur mon rocher, d’où je découvre le mal qu’elles m’ont fait. L’orage passé, je redescends, honteux d’avoir fui, et je rétablis les choses en l’état où elles étoient; mais à peine le soleil a-t-il fait le tour du monde, que les Nymphes retournent à la charge, renversent tout, et se logent sous nos antres.

« Plein d’indignation, je fais de grands préparatifs pour rétablir le logement que je destine aux Muses; mais bientôt obligé d’aller dans les pays étrangers, je me vois forcé d’abandonner mon entreprise. J’ay le bonheur de ramner dans le Pays Latin les Muses qui ne s’y attendoient pas; je les place dans le Capitole. Six ans s’écoulent, je traverse plusieurs fois la mer, je passe et repasse les Alpes. Enfin je reviens dans ma solitude, où je ne trouve plus aucun vestige de mon ancien travail. Mes ennemies avoient profité de mon absence pour s’emparer encore une fois de mon terrein; elles y avoient établi les poissons, qui s’y promenoient à leur aise ».

24. Le matin du premier septembre de 1340, Pétrarque reçut une nouvelle qu’il attendait et espérait: le chancelier de l’université de Paris l’invitait à venir recevoir une couronne de lauriers selon la tradition (apocryphe) de l’Antiquité. L’après-mid du même jour arriva l’invitation du Sénat romain pour la même cérémonie. La gloire poétique (latine) était enfin à lui. Il accepta aussitôt l’invitation romaine. Ce fut le roi Robert de Naples qui accepta la responsabilité de faire passer à Pétrarque l’examen préliminaire. Pour ce qui devait être le deuxième grand moment de sa vie, il se mit en route le 6 février 1341. La voyage dura quarante-neuf jours. Il arriva à Rome le 6 avril. Il fut couronné le 8, dans le palais sénatorial du Capitole.

25. En 1343 naquit la fille de Pétrarque, Francesca Pétrarque, de mère inconnue.

26. A la même époque, il traversa une terrible crise morale, qu’il a rapporté dans le Secretum, texte influencé par les Confessions de saint Augustin; et c’est le saint lui-même qui dans ce dialogue autocritique en latin porte le diagnostic du « mal » dont souffre Pétrarque: « Tu es enchaîné à deux chaînes; et comme un avare, tu ne peux te libérer de ces chaînes, parce qu’elles sont en or ». Les deux chaînes dorées qui l’enchaînent sont l’amour de Laure et l’amour du laurier, c’est-à-dire de la gloire.

27. Au printemps de 1347, Pétrarque soumit au pape un mémorandum en cinq points: l’un d’entre eux concernait son établissement à proximité de l’abbaye de Montrieux (où son frère Gherardo s’était retiré); il y aurait vêcu dans la compagnie de son ami Socrate.

28. Le même printemps le cardinal Colonna lui fit cadeau d’un grand chien blanc espagnol. Il écrivit en son honneur une epistola metrica, un éloge de la caninité: « Si je dors trop/ il gémit pour me signlaer que le soleil s’est levé/ puis il gratte à ma porte. Quand je me lève/ il me salue joyeusement et se précipite/ en promenade, dans les endroits déjà connus de lui, se retournant/ parfois afin d’être sûr que je le suis/ à grands bonds il traverse les buissons et les ruisseaux/ en aboyant il imite les enfants qui chantent/ et toujours il s’efforce d’attraper les oies sauvages/ elles ne peuveznt lui échapper même dans l’eau / il plonge et les ramène, comme une offrande, à mes pieds/ …. ».

29. Le 19 mai 1348, Pétrarque reçut une lettre de Socrate lui annonçant la mort de Laure. Il écrivit immédiatement au verso de la page de garde de son Virgile, face au frontispice de Simone Martini ces mots:

« Laura, illustre de toutes ses vertus et longuement célébrée dans mes vers parut pour la première fois à mes yeux en l’an 1327 de Notre Seigneur le sixième jour d’avril dans l’église de Sainte-Claire d’Avignon à l’heure de matines et dans la même ville aussi le sixième jour d’avril et à la même heure de la matinée la lumière de sa vie fut retirée à la lumière du jour alors que moi, qui me trouvait à Vérone, restais ignorant de mon destin. La triste nouvelle me parvint la même année au matin du 19 mai, annoncée par une lettre de mon ami Ludovicus. Le jour même de sa mort, à vêpres, son corps chaste et beau fut enterré dans l’église des Frères mineurs. Je suis persuadé que son âme a regagné le ciel dont elle était venue, ainsi que l’écrit Sénèque de Scipion l’Africain. J’ai pensé à écrire ceci comme un souvenir amer mais en même temps d’une amère douceur, dans ce livre qui est si souvent devant mes yeux afin de me souvenir, relisant ces mots et considérant le temps qui passe, qu’il est grand temps maintenant que le lien le plus fort est brisé, de fuir Babylone, et ceci, avec l’aide de Dieu, devrait m’être facile si je médite profondément et courageusement sur les peines, les espoirs vains et les événemens terribles et imprévus des dernières années« .

30. Le 26 novembre, il planta quelque pieds de vigne. Cette opération fut effectuée dans de mauvaises conditions, sans tenir compte des coutumes locales et des préceptes virgiliens: la saison, le vent, la lune n’étaient pas favorables. Il nota en détail ces circonstances dans son exemplaire du de agricultura de Palladius, terminant par ces mots: « sed placet experiri » (mais j’aime faire des expériences). De telles notes agricoles et surtout horticoles se succèdent, dans le livre de Palladius, jusqu’en 1369.

31. Après sa note sur la mort de Laure, Pétrarque commença à écrire dans son Virgile les notices nécrologiques de ses amis.

32. A l’automne de 1349, il fut attiré par une belle Ferraraise. Mais il ne succomba point.

33. En janvier 1350, il écrivit une longue lettre à Socrate, lui annonçant qu’il lui dédiait le livre qu’il venait d’entreprendre: le recueil de ses lettres amicales, les epistolae familiares.

34. Mais il ne cessait pas pour autant de travailler à ses poèmes italiens: »Mercredi 9 juin 1350, après vêpres, j’ai commencé cette canzone; mais j’ai été interrompu par le dîner; je n’ai vraiment commencé le travail que le lendemain« .

35. A cette époque, Pétrarque acquit des disciples et admirateurs italiens; le plus connu d’entre eux est Boccace. « Je me souviens« , rapporte l’un d’eux, nommé Nelli (et il ajoute aussitôt « je me souviens n’est pas un terme approprié, car en fait je n’ai jamais cessé d’avoir cette scène présent à mon esprit« ) « je me souviens qu’un jour tu commenças à lire tes poèmes devant nous. Ta noble voix, ta claire articulation révélaient toutes les nuances des émotions qui y sont enfermées. Je revois les mouvements de tes mains vers la gauche ou vers la droite, parfois amples, parfois retenus, jamais exagérés« .

36. Boccace a raconté sa visite à Padoue: »Tu passais tes journées à l’étude des auteurs sacrés et moi je copiais tes oeuvres. Le soir, nous sortions dans ton jardin parmi les fleurs et les feuillages du printemps. Assis sous le tilleul nous discutions de choses importantes et nobles pendant que le jour faisait place à la nuit« .

37. Boccace aurait voulu que Pétrarque s’installe à Florence. Toutes les villes d’Italie se le disputaient. Mais le moment n’était pas encore venu.

38. Il répondit enfin aux propositions du gouvernement de Florence le 6 avril 1351: il acceptait avec gratitude la restitution des biens familiaux autrefois confisqués; il ne faisait aucune allusion à l’offre d’une chaire à l’université. Il faut signaler d’ailleurs que Florence ne tint jamais sa promesse de restitution.

39. Peu après il était de retour à Vaucluse. Il y vivait simplement avec deux serviteurs et un grand chien blanc. Il s’habillait comme un paysan provençal et mangeait la nourriture du pays. Il y avait deux jardins: un jardin sauvage près de la Sorgue; un autre, cultivé et clos de murs, ceint de vignes, dans une île. Il passait ses matinées dans les collines; il était à midi au bord des eaux, l’après-midi dans son jardin où lui venait souvent l’inspiration. Il sortait à minuit, les nuits de lune. Son intendant s’appelait Raymond Monnet. Il ne savait pas lire mais connaissait chaque livre par son nom et parfois, à voix basse, il interpellait Virgile, ou Sénèque. Quand Pétrarque quittait Vaucluse, il le grondait.

40. Mais le moment du départ définitif était venu. Très peu de temps avant sa décision il reçut la plus dangereuse des invitations papales: l’offre du secrétariat auprès de Sa Sainteté. Heureusement il trouva la parade, la plus simple et la meilleure: il expliqua qu’il ne se sentait pas certain de pouvoir mener à bien une telle tâche, si honorable; il était très éloigné de la vie courante et ses usages lui étaient étrangers. Il proposa un modèle de lettre pour s’assurer que son style était satisfaisant; mais la lettre qu’il écrivit était d’une construction si difficile que le pape et les cardinaux renoncèrent à leur projet.

41. Enfin, en mai ou juin 1353, il vint s’installer à Milan, à l’invitation de l’archevêque, et sous la condition expresse qu’on ne le dérangerait pas; il y demeura pendant huit ans. On lui donna une maison paisible, et un jardin.

42. Le 30 septembre et le 1er octobre de cette année-là il planta des épinards, des betteraves, du fenouil et du persil, comme il est indiqué dans son Palladium. Le 6 avril 1357, il mit en terre six lauriers.

43. Une lettre à Guido Sette nous renseigne sur son emploi du temps: « Jour et nuit j’écris ou je lis, me reposant d’une tâche par la joie de l’autre. Je n’ai pas d’autre plaisir. Je suis si absorbé dans ces activités que je ne fais attention à rien. Ainsi mes travaux s’accumulent; sans cesse j’en entreprends de nouveaux; mais les années pourtant passent et quand je considère la brièveté de la vie je suis atterré du peu que j’ai mené à bien ».

44. Il ajoute que sa santé est bonne, qu’il vit dans un équilibre satisfaisant entre reichesse et pauvreté, il a la considération de l’évêque et des gens de Milan; mais comme il vit un peu éloigné de la ville il ne court pas trop de risques d’interruptions; quand il va en ville on le salue souvent et il répond volontiers, même quand il ne connaît pas la personne qui l’honore ainsi en le reconnaissant. Ses repas sont frugaux, son sommeil court. « Dès que je me sens reposé je me lève et vais dans ma bibliothèque. Je me réveille en général à minuit, jamais après l’aube, même en été ».

45. Hélas, Giovanni, son fils, n’aime pas les livres.

46. Au début de 1358 il reçut une lettre de ses trois amis avignonnais (l’un d’eux était celui qu’il nomme Socrate); elle était écrite de trois plumes différentes avec des encres de trois couleurs. Pétrarque répondit le lendemain, avant l’aube, à la lueur mourante de la lampe; il était à peine réveillé, épuisé du travail nocturne de poésie; il avait froid, il toussait, son papier était de mauvaise qualité, sa plume vieille et usée, mais il ne pouvait laisser passer un jour entier sans leur répondre.

47. Le 6 avril, en 1358 encore, il écrivit le dernier de ses sonnets anniversaires; c’était le trente et unième 6 avril, depuis sa rencontre avec Laure; c’était le dixième anniversaire de sa mort.

48. Au printemps de 1359 Boccace lui rendit visite et resta un mois; il le trouva plantant des lauriers.

49. Il s’installa en novembre dans une nouvelle maison, plus loin encore de la ville, dont seuls les bruits distants lui parvenaient désormais. Ses journées se passaient ainsi: il dormait six heures; il consacrait deux heures aux occupations inévitables de la vie; il lui restait seize heures à lui: pour l’étude et la composition. Pendant qu’on le rase, il lit ou se fait faire de la lecture; ou bien il dicte à son scribe le courrier; quand il est au jardin ou à la campagne, s’il n’a pas de visiteurs, il a toujours du papier et de l’encre à sa portée; et même près de son lit; souvent, en s’éveillant, il note dans l’obscurité quelque idée, quelque vers qui pourrait s’enfuir; quand le jour vient, il a souvent du mal à se relire: « Quand j’étudie, je suis heureux d’être vivant ».

50. A l’automne de 1361 (il avait 57 ans), Pétrarque décida qu’il était vieux, et en conséquence, il entreprit un nouveau recueil de ses lettres: les epistolae seniles.

51. A cette époque, sa bibliothèque était une des plus riches bibliothèques privées d’Europe, plus riche même que celle de nombreuses institutions; c’est pourquoi quand, quittant Milan menacée par les Florentins, il accepta l’invitation de Venise, ce fut à condition qu’elle prenne soin de ses livres, qu’il lèguerait à l’église de Saint-Marc-L’Evangéliste; elle devrait être entretenue, jamais vendue ni dispersée, conservée à l’abri de l’eau et du feu, et augmentée d’achats et de legs:

52. « Considérant que la gloire de Dieu et celle de Marc l’Evangéliste, ainsi que l’honneur et la gloire de notre ville en seront avancés, le renom de maître François Pétrarque étant tel de par le monde que de mémoire d’homme il n’y a jamais eu dans toute la chrétienté un philosophe ou un poète qui lui puisse être comparé, décide que l’offre faite par lui soit acceptée et qu’il soit dès aujourd’hui prélevé sur le trésor de la République les sommes nécessaires pour la location d’une maison qui sera mise à sa disposition pour le reste de son existence ainsi qu’un lieu convenable à la préservation des livres et à leur conservation et entretien. On voté pour: 6 conseillers, 32 parmi les 40 et plus des deux tiers du Grand Conseil ».

53. Pendant l’hiver de 1362, deux vaisseaux vénitiens étaient à l’ancre devant sa maison; leurs mâts étaient plus hauts que son toit. A l’aube du 9 avril 1363, comme Pétrarque commençait à écrire une lettre, il entendit soudain des voix de marins, un grand remue-ménage, et se précipitant au dernier étage de sa maison, il vit que le plus grand des deux bateaux levait l’ancre: les étoiles étaient cachées par les nuages, la mer rugissait, et le vaisseau s’éloignant lui sembla une montagne peuplée de voix. Il s’en allait vers la Mer Noire, vers un fleuve paisible, le Don.

54. En 1364 sa vue commença à baisser et il eut besoin de lunettes, ce qui le mécontenta beaucoup.

55. Sa fille Francesca était mariée et vint vivre près de lui. Francesco et Francesco, son petit-fils, étaient inséparables.

56. En 1368 il reçut, en don de Francesco de Carrare, la maison de ses dernières années, près d’Arques, à quelques kilomètres au sud-ouest de Padoue, dans les collines. Cette maison existe encore. Elle contient un fauteuil de Pétrarque, une malle à livres; mais une madone, oeuvre de cet « excellent peintre Giotto, que les ignorants désapprouvent mais que les connaisseurs apprécient », a été volée.

57. En réponse à son médecin Pétrarque déclare qu’il n’a pas l’intention de prendre de remèdes, mais qu’il continuera son régime de toute une vie, se nourrissant de choses naturelles, notamment de fuits. Il consentira à boire de l’eau, mais avec modération.

58. En mai 1372, il écrit à son vieil ami Philippe de Cabassoles en Avignon. Il se souvient de la délicieuse solitude de Vaucluse, de ses oiseaux. Il a dû renoncer à monter à cheval, il n’en a plus la force. Apprenant cette même année la mort de son ami, il écrit une dernière note dans son Virgile: « Hélas! maintenant seul ».

59. Le Décameron, en 1373, lui plut beaucoup. Il pensa qu’il était dommage que cette oeuvre ne puisse avoir beaucoup de lecteurs, puisqu’elle était écrite en italien, et il entreprit donc de traduire la dernière nouvelle, Griselda, en latin.

60. A cette même époque, Chaucer était en Italie, mais il est peu probable qu’il ait rendu visite à Pétrarque.

61. Un peu plus tard, Boccace lui écrivit pour lui recommander le repos: sa grandeur était maintenant indiscutable, sa gloire immense; et il était temps qu’il laisse aux autres le soin d’écrire; sinon on pourrait penser qu’il voulait être le seul. Et Pétrarque répondit:

62. « Le travail est la nourriture de mon esprit. Quand je me mettrai à rechercher le repos, je mourrai. Je sais ce que je suis; je ne suis fait pour aucune autre activité. Ces lectures et écritures que tu me pries d’abandonner me sont légères; il n’y a rien de plus léger que ma plume, de plus délicieux. Je ne peux pas commencer les jours sans entreprendre quelque chose de nouveau, même si la plupart de ces tâches doivent demeurer inachevées. Il me semble que je suis à peine au commencement de tout. Quand la fin de ma vie viendra, et la fin ne saurait maintenant être éloignée, elle me trouvera ainsi: lisant, écrivant, ou priant ».

63. En 1374, la dernière année de sa vie, il entreprit un nouveau Triomphe, le Triomphe de l’éternité; le Ier février, achevant la première version du poème, il écrivit les deux derniers, sans doute, de ses vers italiens:

Se fu beato chi la vide in terra

Or che fia dunque a rivederla in cielo

(il fut bêni qui la voyait sur terrre/ combien plus celui qui la reverra au Ciel/).

64. Les seniles étaient presque terminées; Pétrarque avait achevé les familiares avec une lettre aux Anciens. Il voulut conclure avec une Lettre à toute la postérité. « Encore que je ne puisse esperer qu’un homme de si peu de consideration que je suis, doive acquerir une grande reputation; il se peut faire neantmoins que vous entendrez parler du nom de Petrarque….« .

lxv. François Pétrarque est mort dans la nuit du 18 au 19 juillet 1374, peu après minuit.

1 4 Prendre la date de la rencontre de Laure comme acte de naissance de la forme-sonnet, considérer ce qui la précède, depuis le premier poème de Giacomo da Lentini, dans ce qui est reconnu comme composé en cette forme de poésie, comme une préparation à ce moment, c’est choisir ce que je nommerai, en empruntant le terme à l’historien J.G.A Pocock, un moment machiavélien : quelque chose, à ce moment, se passe, qui va être décisif. Sans ce moment, la forme-sonnet n’aurait pas pris l’importance qu’elle a occupée dans la poésie européenne, au moins.

1 5 Pétrarque a lui-même désigné pour nous ce moment. C’est pour Laure, Laura, Laureta, qu’il entreprend cette construction poétique qui est connue aujourd’hui comme le Canzionere mais qu’il nommait, lui, et j’ai choisi cette dénomination pour titre de ce chapitre Rerum Vulgar(i)um Fragmenta (Rvf)

1 6 On a énormément spéculé sur l’identité de Laure, on a très souvent prétendu qu’il ne s’agissait, en fait, comme dans le cas de la Béatrice de Dante qui, s’il eut été réel et d’aujourd’hui aurait conduit l’auteur de la Comedia en prison pour pédophilie, que d’une fiction.

1 7 Position indéfendable, comme le montre l’enquête de Wilkins, dont j’ai cité quelques passages.

1 8 Il est utile, je pense, de garder à l’esprit ce fait : la forme-sonnet, telle que Pétrarque l’a établie dans le champ poétique a toujours conservé un lien avec la vie réelle du monde, dans tous ses aspects. Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette forme, si souvent condamnée pour son artificialité.

§2 Le 21 août 1342 François Pétrarque entreprit de mettre en ordre ses poèmes en langue vulgaire

2 1 Le 21 août 1342 François Pétrarque entreprit de mettre en ordre ses poèmes en langue vulgaire, inaugurant ainsi un travail qui allait l’occuper presque trente-deux ans, jusqu’à sa mort. Au folio 9 verso du manuscrit autographe Vat. Lat. 3196, au-dessus du sonnet « Apollo, s’ancor vive il bel desio » (n° 34 dans la numérotation actuelle du RVF),

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E58

Apollo, s’anchor vive il bel desio

che t’infiammava a le thesaliche onde,

et se non ài l’amate chiome bionde,

volgendo gli anni, già poste in oblio:

dal pigro gielo et dal tempo aspro et rio,

che dura quanto ‘l tuo viso s’asconde,

difendi or l’onorata et sacra fronde,

ove tu prima, et poi fu’ invescato io;

et per vertú de l’amorosa speme,

che ti sostenne ne la vita acerba,

di queste impressïon l’aere disgombra;

sí vedrem poi per meraviglia inseme

seder la donna nostra sopra l’erba,

et far de le sue braccia a se stessa ombra.

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E58a

Apollo, if that sweet desire is still alive

that inflamed you by the river of Thessaly,

and if with the passing years you’ve not already

forgotten that beloved blonde hair:

defend the honoured and sacred leaves now,

where you long ago, and I lately, were caught,

through the slow frost and harsh and cruel time

that is endured while you hide your face:

and by the power of that amorous hope

that sustained you, though life was bitter,

disburden the air of this dark weather:

so we may see by a miracle together

our lady seated on the grass

lifting her arms to make herself a shade.

2 2 on lit en effet: ceptu transcribi et incep. ab hoc loco 1342. Aug. 21, hora 6. On peut admettre, avec Ernest Hatch Wilkins, qu’il s’agit là de la première version du RVF. Son contenu précis nous reste inconnu.

2 3 Quelques années plus tard, à une date inconnue mais certainement comprise entre 1347 et 1350, Pétrarque commença une deuxième version, plus ample, de son oeuvre, où intervient une innovation majeure, qui ne sera pas démentie par la suite: la division en deux parties. C’est dans cette période qu’eut lieu, le 6 avril 1348, la mort de Laure (qu’il n’apprit que le 19 mai de la même année).

2 4 Le rvf progressa ensuite lentement, par un labeur intense du poète, ajoutant, retranchant poèmes et poèmes dans chacune des deux parties; et surtout modifiant sans cesse leur ordre, afin de l’amener à la perfection. Les manuscrits conservés gardent la trace de cet effort, avec des notes de la main de Pétrarque lui-même, toujours datées avec précision, comme celle-ci, qui concerne le sonnet n° 199 « O bella man »: 1368 maij. 19. veneris nocte concubis insomnis diu, tandem surgo, et occurrit hoc venustissimus ante xxv annos. (Dans la nuit, insomniaque, il se lève, et retrouve ce sonnet, ‘bellissime », composé vingt-cinq ans auparavant). C’était le vingtième anniversaire de la mort de Laure.

2 4 1

E59

O bella man, che mi destringi ‘l core,

e ‘n poco spatio la mia vita chiudi;

man ov’ogni arte et tutti i lor studi

poser Natura e ‘l Ciel per farsi honore;

di cinque perle orïental’ colore,

et sol ne le mie piaghe acerbi et crudi,

diti schietti soavi, a tempo ignudi

consente or voi, per arricchirme, Amore.

Candido leggiadretto et caro guanto,

che copria netto avorio et fresche rose,

chi vide al mondo mai sí dolci spoglie?

Cosí avess’io del bel velo altrettanto!

O incostantia de l’umane cose!

Pur questo è furto, et vien chi me ne spoglie.

2 4 1 1

E59a

O beautiful hand that clutches my heart

shutting my life in so small a space,

hand on which Nature and Heaven lavished

all art, and all care, to do it honour,

with five pearls of orient colour,

and only to wound me bitterly and cruelly,

those long gentle fingers, that Love consents

to show me naked, now, for my enrichment.

White, graceful glove dear to me,

that hides polished ivory and fresh rose,

who ever saw such sweet spoils on earth?

If only I had as much of her lovely veil!

O the fickleness of human things!

But this is theft, and she comes whom I must not plunder.

2 5 Au début de l’année 1374, l’année de sa mort, Pétrarque travaillait encore, principalement à ce qu’on a appellé les « ultime rime »: les derniers poèmes. A ce moment, peu avant sa mort, le manuscrit comportait 312 sonnets; Pétrarque entreprit de les compter, donnant à chacun un numéro d’ordre (ponctuant son dénombrement: C, CL, CC, CCL, CCC, CCCXII), devant les sonnets correspondants. Puis il ajouta cinq nouveaux sonnets, qu’il plaça à la fin de la première partie. Ensuite il réarrangea encore une fois l’ordre des derniers poèmes. Puis, dans la nuit du 18 au 19 juillet de cette année-là, il mourut.

2 6 Le RERUM VULGARUM FRAGMENTA contient, dans sa forme ultime, 366 poèmes: 317 sont des sonnets, 29 des canzone; il y a 9 sestine, 7 ballate, et 4 autres poèmes qu’on place sous le nom de madrigaux.

2 7 Wilkins ne pense pas que le nombre final des poèmes, 366, soit intentionnel: « He …. presumably intended to add still other poems – otherwise he would hardly have inserted a full duernion at the end of Part I. But he never did so: Part I of the Canzoniere is therefore, in a sense, incomplete. I find no evidence, internal or external, to indicate that Petrarch ever thought of 263 as a terminal poem of Part I, or that he was ever concerned to bring the total number of poems in the Canzoniere to three hundred and sixty six« . (Il avait probablement l’intention d’ajouter encore d’autres poèmes … sinon il n’aurait pas inséré un nouveau ‘cahier’ à la fin de la première partie. La première partie du Canzoniere est donc, en un sens, incomplète. Je ne vois aucun indice, interne ou externe, qui :montrerait que Pétrarque considérait le n°263 comme le poème final de la première partie, ni qu’il ait jamais envisagé un nombre total de 366 poèmes).

2 8 Peut-être.

2 9 Il est difficile cependant de résister au plaisir d’explorer une autre hypothèse.

§3 Le déchiffrement numérologique du RVF

3 1 Si on suppose que 366, le nombre définitivement atteint par les Fragmenta (les Rvf) (et en le supposant intentionnel) a un sens, quel est-il? une réponse apparaît d’elle-même:

Le nombre des poèmes contenus dans le RERUM VULGARUM FRAGMENTA est celui des jours d’une année (+1, ou bien celui d’une année bissextile; je choisirai plus tard entre les deux variantes).

3 2 Que faire, alors, de ces poèmes, aussi nombreux que les jours d’une année? si on tient compte de la véritable obsession de Pétrarque pour les dates, telle qu’elle apparaît particulièrement dans ses lettres, et dans les notes marginales de ses manuscrits (et que j’ai essayé de rendre sensible dans la « vie brève’ qui précède), on est amené à penser qu’aux jours d’une année pris dans leur succession, aux DATES donc, vont être associés des poèmes.

3 3 La manière la plus simple de mettre en oeuvre cette correspondance entre poèmes et calendrier est d’attribuer à chaque « numéro » du RVF la DATE qu’il occuperait dans le déroulement d’une année. Telle sera la première Hypothèse de déchiffrement numérologique.

3 4 La seule information qu’il est possible de recueillir ainsi immédiatement est celle d’un ordre des jours et des mois, mais n’appartenant à aucune année particulière; autrement dit, du point de vue du RVF, toutes les années doivent être considérées comme équivalentes.

3 5 Il semble bien que le RVF, dans une de ses premières versions, devait refléter un déroulement chronologique, celui de l’amour de Pétrarque pour Laure. la version finale en conserve des traces explicites: certains des anniversaires de l’innamoramento sont mentionnés et leur ordre respectif respecté.

3 6 Mais, et c’est là la Deuxième hypothèse de déchiffrement (dont la véracité sera, comme la première, assurée par le caractère spectaculaire des conclusions), LA MORT DE LAURE a rendu une telle organisation impossible. La fracture de la mort ne pouvait pas, dans une organisation qui aurait suivi l’ordre chonologique strict, ne pas être marquée explicitement; or, elle ne l’est pas. Il s’ensuit que la répartition des poèmes en rime in vita et rime in morte, (qui fut une hypothèse favorite des lecteurs cinquecentistes de Pétrarque comme Velutello, et reprise au vingtième par des chercheurs un peu légers) n’est pas soutenable.

3 7 On supposera donc que la seule indication chronologique que donne l’ordre des poèmes est celle de la date dans une annnée unique. C’est une année générique, c’est une année éternelle; qui n’est pas telle année, qui n’est aucune année historique. On peut y inscrire, à leur place, des événements d’années différentes, pourvu qu’ils soient de même date: c’est cette équivalence des années que marque, toujours, l’idée d’anniversaire, si obsessivement chère à Pétrarque. Célébrer un anniversaire, c’est établir une certaine identité de jours, indépendamment des années de leur occurrence.

3 8 Or c’est bien là ce que Pétrarque s’obstine à faire, avec une insistance qui a posé quelques problèmes à ses commentateurs. Il résulte en effet des indications explicites ou implicites contenues dans le RVF que:

(i) Pétrarque a vu et aimé Laure le 6 avril (1327) (Poème CCXI)

Mille trecento ventisette, a punto

su l’ora prima il di sesto d’aprile,

nel laberinto intrai, né veggio ond’esca.

(En l’an mille trois cents et vingt sept, tout juste / à cette heure de prime, le six du mois d’avril, / j’entrai au labyrinthe, et je ne vois d’issue//).

(ii) Laure est morte vingt et un ans plus tard, jour pour jour, le 6 avril 1348 (CCCXXXVI)

Sia che ‘n mille trecento quarantotto,

il di sesto d’aprile, in l’ora prima,

del corpo uscio quell’anima beata.

(Tu sais qu’en mille trois cents quarante huit,/ le six du mois d’avril, et à l’heure de prime,/ de son corps est sortie cette âme bienheureuse/).

(iii) Le jour de la mort de Laure comme celui de la naissance de l’amour était un Vendredi saint (LXI-LXII)

Benedetto sie ‘l giorno e ‘l mese e l’anno

….

rammento lor come oggi fusti in croce

(Bienheureux soit le jour et le mois et l’année / …. /et représente leur qu’en ce jour fus en croix/)

Mais si on admet (i) et (ii) on rencontre, en (iii), une contradiction: car le Vendredi saint de 1348 était bien un 6 avril; mais celui de 1327 tombait le 10 du même mois. Les hypothèses proposées ici rendent parfaitement conciliables les trois affirmations: il y a une année pour laquelle le Vendredi saint est le 6 avril: la naissance de l’amour, la mort de l’aimée et la Passion du Christ sont au même jour de cette année: l’Année du RVF.

3 9 De cette hypothèse on tirera immédiatement une conséquence: le premier poème, comme le n° 366 et dernier « représente » le jour inaugural de l’année du RVF, qui est le 6 avril. Pour l’année-rvf, le 366ème jour vient, qui est de nouveau le premier; et c’est toujours l’unique et c’est le seul moment….. Ainsi se trouve déterminé le point de départ du cercle, comme le point d’arrivée. Le RVF est une couronne; de lauriers.

3 10 Suivons maintenant les étapes, l’enchaînement de la ‘monstration’ de nos hypothèses.

3 11 Le poème initial était, dans les premières versions du RVF, celui qui occupe maintenant le n° XXXIV. Il est adressé à Apollon. C’est un poème du désir et du laurier, dont le dernier vers évoque une des rime petrose de Dante, sa sextine:

Apollo, s’ancor vive il bel desio

che t’inffiammava a le tesaliche onde

….

si vedrem poi per meraviglia inseme

seder la Donna nostra sopra l’erba

e far de le sue braccia a sé stessa ombra

(Apollon, si vit encor le beau désir/ qui t’enflammait aux ondes thessaliques/ …../ ainsi pourrons)nous voir par merveille à la fois/ notre dame s’asseoir dessus l’herbe/ et se faire à soi-même ombre de ses deux bras//)

Il est renvoyé au mois païen de mai (au 10 exactement), place mieux accordée à l’expression, même voilée, d’un désir charnel.

Le « vrai » n° 1, le poème du premier ‘jour’ est maintenant un poème de soumission, d’humilité de la poésie et de l’amour devant Dieu. Et le CCCLXVI, le ‘dernier et encore premier poème’ est la Canzone à la Vierge:

Si corre il tempo e vola,

Vergine unica e sola,

….

raccomandami al tuo Figliuol, verace

omo e verace Dio,

ch’accolga ‘l mio spirto ultimo in pace.

(tellement court et vole le temps/ o Vierge unique et seule/ …./ recommande-moi à ton Fils, véritable/ homme, véritable Dieu/ qu’il reçoive mon esprit ultime en paix//)

La mise en place de la couronne du RVF met tout naturellement en harmonie ces deux textes, montre le chemin parcouru depuis la giovanile errore, la ‘juvénile erreur’.

3 12 Mais il y a beaucoup plus qu’une mise en rapport des poèmes, initial et final, si naturelle soit-elle (c’est une comparaison que tout le monde peut faire, et a faite). Venons-en donc tout de suite à ce qu’il faut bien appeler l’argument massue de la présente détection fictive.

3 13 Tournons-nous vers les poèmes CCLXIII et CCLXIV, qui sont placés de part et d’autre de la ‘fracture’ séparant le RVF en deux parties: le CCLXIII est un sonnet, sonnet du laurier et de Laure, de la gloire:

Arbor vittoriosa, triunfale,

Onor d’imperadori e di poeti,

….

(Plante victorieuse et triomphale,/ honneur des empereurs et des poètes/).

Il s’inscrit au bout de la chaîne d’or dont parle le « secretum« , et marque le moment du triomphe; immédiatement suivi de la crise et du remords; car le CCLXIV (on pense que les deux poèmes ont été composés au même moment) est une canzone; et cette canzone est celle de la honte, de la résolution du renoncement à la gloire terrestre pour une gloire plus haute:

e veggio ‘l meglio et al peggior m’appiglio

(et je vois le meilleur, et je m’attache au pire)

dit le dernier vers.

Or les hypothèses numérologiques ajoutent une charge symbolique décisive à ce que disent explicitement les deux poèmes: entre le CCLXIII et le CCLXIV, selon l’année du Canzoniere, se trouve

LA NUIT DE NOEL

Cet événement est fondamental, aussi bien pour le poète que pour le sens « théorique » du RVF: le moment du Nouveau Testament doit supplanter celui de l’amour profane; le moment chrétien doit remplacer le moment antique, païen, celui du laurier. En même temps, comme le n° 1, en position d’humilité par rapport au CCCLXVI est un sonnet et son opposé une canzone, forme « suzeraine » par rapport à la forme, « vassale », du sonnet, la même relation existe entre le CCLXIII et le CCLXIV.

3 14 Revenons un instant au 6 avril, date absolue dans la vie de Pétrarque comme dans l’organisation du RVF. Que se passe-t-il le 6 avril: – la naissance de l’amour – la mort de Laure – le Vendredi Saint de l’année générique. Mais c’est aussi la date du commencement du grand poème latin l’Africa – de l’arrivée du poète à Rome pour son couronnement – de sa réponse au gouvernement de Florence ….

En cette date centrale se noue la chaîne d’or, entrelacement de Laure et du Laurier, la chaîne de l’amour et de la gloire. Pétrarque qui ne peut renoncer ni à l’une ni à l’autre n’y parvient qu’à travers la mort: la passion et la mort du Christ sont cette « signifiance » (au sens médiéval) supérieure qui permet de soumettre, poétique, le terrestre au céleste. Comment s’inscrit-elle, au-delà du couple I-CCCLXVI dans le livre ? (laissons de côté les mentions explicites de date: des LXI-LXII, CCCXXXVI).

3 15 Revenons au CCXI, poème de « l’entrée au labyrinthe » d’amour de 1327, cité plus haut. Le poème est précédé du sonnet CCX où Laure est comparée au Phénix:

ne’ n ciel né ‘n terra è piu d’una fenice.

(au ciel, en terre il est plus d’un phénix (d’une phénix)

La date de ce poème est la Toussaint!

A la revélation explicite de la date précise de la tombée en amour se surimpose, dans la symbolique numérique richissime du calendrier, celle de l’annonce implicite, cachée, de la mort de Laure, de sa résurrection au ciel (phénix) et de sa sainteté (la Toussaint).

3 16 A de nombreux points de sa chaîne poétique Pétrarque tend à renforcer le noeud de sens, central, enchevêtré, entrelacé, de sa numérologie symbolique, le triple noeud gordien et borroméen(?) de la Passion du Christ, de l’Amour et de la Gloire.

3 17 Mais on peut aller plus profond encore: tournons-nous vers le n° III.

Era il giorno ch’ al sol si scoloraro

per la pietà del suo fattore i rai

(C’était le jour où du soleil pâlirent/ pour la pitié de son créateur, les rayons/)

Le poème se réfère, explicitement, à la Passion; mais la date symbolique, cette fois, renvoie « a rovesciato », à l’envers, à un dimanche de Pâques d’une année réelle commençant un Vendredi Saint, à une date de gloire chrétienne; car c’est aussi la date même de la suprème gloire terreste de Pétrarque, puisqu’il a été couronné de laurier à Rome le 8 avril 1341; le triple noeud du RVF, de nouveau, est mis à jour par le déchiffrement.

3 18 Faisons un pas de plus: nous avons déjà donné une première explication de la contradiction, apparente, si souvent signalée, entre les affirmations de Pétrarque sur les dates, et les dures vérités du calendrier historique: le jour de l’amour, s’il était un vendredi Saint de l’année 1327, était le 10 avril, et non le 6. Mais voilà que le poème du 10 avril, précisément, au sens de l’année-couronne du Rerum Vulgarum Fragmenta, celui qui porte le n° 5, est précisément le poème du nom, celui où Pétrarque nous révèle qu’il aima LAURETA.

Quando io movo i sospire a chiamar voi,

e’l nome che nel cor mi scisse Amore,

LAUdando s’incomincia udir di for

il suon de’ primi dolci accenti suoi;

Vostro stato REal ch’encontro poi,

radoppia a l’alta impresa il mio valore;

ma: TAci, grida il fin, ché farle onore

è d’altri omeri soma, che da’ tuoi.

Cosi LAUdare e REverire insegno

la voce stessa, pur ch’altri vi chiami,

e d’ogni reverenza e d’onor degna:

se non che forse Apollo si disdegna

ch’a parlar de’ suoi sempre verdi rami

lingua mortal presuntuosa vegna.

(Quand mes soupirs j’anime afin que je vous nomme/ et le prénom qu’Amour écrivit dans mon coeur,/ LAUdateur l’on commence à entendre au dehors/ le son des premiers doux accents qui sont les siens// Votre essence REgale que je rencontre ensuite/ à la haute entreprise redouble ma vaillance;/ mais TAis-toi crie la fin, car de lui faire honneur/ n’est point charge pour toi mais pour d’autres épaules./// Ainsi LAUde non moins de REvérence enseigne/ le mot lui-même, pourvu que vous nomme quelqu’autre,/ o vous de tout honneur et révérence digne!// Mais sinon que peut-être Apollon se courrouce/ que parler de ses toujours verts rameaux/ présomptueusement langue mortelle vienne////).

Non, non, Pétrarque ne fait pas erreur. Il sait (qui le saurait mieux que lui) que le jour de son amour était un Vendredi Saint, qui cette terrible année-là était le 10 avril; mais en même temps il fait jouer l’une sur l’autre les deux dates, la date terrestre, réelle, fugitive, et la date symbolique, éternelle, la date de poésie. Le 10 avril est le jour exact, terrestre, de l’amour du jeune homme pour une petite provençale qui s’appellait « Laureta », et qui ensuite, au cours des années, est devenue, de par ses qualités propres et l’amour de Francesco, la Laura que nous connaissons; le sonnet contient ainsi à la fois ‘Laureta » et « laurea verdi rami ».

3 19 Tout cela suffit, pensons-nous, à assurer la vérité de notre interprétation.

3 20 Il est fort probable que de nombreuses autres dates intimes (et extimes) sont inscrites dans l’ordre final lentement émergé de plus de trente ans de labeur sur le Rerum Vulgarum Fragmenta. Nous ne pensons pas qu’elles ont préexisté autrement qu’occasionnellement ou partiellement à la composition même des textes. Il s’agit plutôt d’une « surplus », d’un « surpoids’ de sens assuré à certains poèmes clés par position et voisnage (une fonction rythmique, en somme). Il est par ailleurs clair que bien de ces allusions secrètes nous échapperont toujours. Mais ne reculant devant aucun sacrifice, et malgré d’insuffisantes connaissances en pétrarchologie, nous avons tenté d’aller plus loin et sommes parvenus à quelques autres résultats suggestifs. Nous n’en citerons ici que trois.

3 21 Une date essentielle (dans les notes de l’exemplaire du Virgile, c’est la première des ‘notices’ concernant une mort) est celle où Pétrarque dit avoir appris la mort de Laure; ce serait, alors qu’elle était survenue le 6 avril 1348, longtemps après, le 19 mai (Laure est morte à 35 ans; 35 est un multiple de 7). A cette date s’inscrit le « 44ème jour » de l’année-rvf. Or le sonnet XLIII est assez étrange. Le sonnet qui précède, le numéro XLII, décrit une tempête. Le soleil s’est éloigné, de la douleur qu’il a de ne plus voir sa plante, le laurier, là où elle devrait être, à cause des ‘stelle noiose’ (les étoiles funestes); heureusement elles se dispersent quand paraît le « bel viso inamorato » (le beau visage plein d’amour). So far so good. Mais voilà (XLIII) que le visage de Laure qui « laudato/ sarà s’io vivò in piu di mille carte/ » (qui loué sera, si je vis, en plus de mille écrits) apparaît; et il est plein de larmes dans ses beaux yeux, les ‘begli occhi’. Et l’air demeure tempestueux. Aucun des commentaires nombreux, ingénieux ou torturés de ces textes ne peut, je crois, éliminer désormais, ce fait massif, inébranlable, que la « position » du poème dans la séquence étant établie, une interprétation de ces visions comme prémonitoires de l’annonce de la mort, s’impose. Bien des exemples de tels songes et visions sont rapportés par Pétrarque dans ses lettres.

3 22 Nous n’ignorons pas la date de la naissance de Pétrarque; il nous l’a indiquée lui-même: c’est pendant la nuit du 19 au 20 juillet 1304. Le poème CV, qui est à la date du 19 juillet est une canzone assez bizarre, proche du genre de la « frottola » dans son mélange, surprenant dans le contexte général de la « diction » noble du rvf, de proverbes, de fragments de ‘langage cuit’, jouant sur des contraires, comme dans la tradition du devinalh provençal. L’état contradictoire par excellence est l’état d’amour: l’AMORS des Troubadours. Du « vers de dreit nien » de Guillaume IX d’Aquitaine, à la « tenson du néant » d’Aimeric de Peguilhan et Albertet de Sisteron, en passant par Raimbaut d’orange et Guiraut de Bornelh, jusqu’à Pétrarque lui-même dans son célèbre « pace non trovo« , l’amour est toujours la solution obligée aux énigmes d’un devinalh. Or, dans le texte de Guillaume IX, le premier du genre, l’état d’antinomie existentielle permanente de l’amour est présenté comme un destin. On devra alors interpréter la présence dans le RVF, à cette place datée, de l’exercice « frottolesque » de la manière suivante: le devinalh est particulièrement approprié au jour où s’annonce la naissance d’un héros ou d’un amoureux, jour où les fées, les astres et la providence annoncent, comme le Merlin dans les romans du graal, par « ces obscures paroles dont on ne peut savoir le sens avant qu’elle soient advenues », ce que sera le destin du nouveau-né: être « fada », « faé » par l’AMOUR.

3 23 Nous éclairerons enfin la position, dans le RVF, d’une séquence de trois canzone: les poèmes CXXVI à CXXVIII; leurs dates sont celles des 9, 10 et 11 août. la date du 9 août est celle de la mort du vieil ami des temps avignonnais, ‘Socrate’, le plus certain confident de l’amour, le dédicataire du seul livre véritablement achevé de Pétrarque, le recueil des lettres, les « familiares », dont la fin fut précisément décidée par Pétrarque à la suite de cette mort. CXXVI est la célèbre chanson de Vaucluse, le lieu idyllique où Pétrarque imagine Laure et les lauriers, l’Arcadie de son jardin de la Sorgue et de son amour:

Chiare fresche et dolci acque

ove les belle membra

pose colei che sola a me par donna

gentil ramo ove piacque

con sospir me rimembra

a lei di fare al bel fianco colonna

erba et fior che la gonna

leggiadra ricoverse

co l’angelico seno

aere sacro sereno

ove Amor co’ begli occhi il cor m’aperse

date udienza insieme

a le dolenti mie parole estreme

(Traduction de Vasquin Philieul en 1548 – Cleres, fresches, et doulces eaues,/ dans qui la perle des humains/ plongea ses delicates mains: / arbres et gentilz arbrisseaulx,/ sur qui s’appuyoit en lieux maintz:/ herbes, fleurs, qui avez couvert/ quelquefois de jaulne et de vert/ sa cotte et poitrine angelique,/ elle estant sur son flanc pudique:/ o air sacré et gracieux,/ ou amour par ses deux beaulx yeulx/ m’ouvrit le cueur, je vous supplie,/ oyez tous ma melancolie//).

La canzone CXXVIII, elle, est la non moins célèbre chanson patriotique, Italia mia. Notre interpétation est simple: en quittant Vaucluse définitivement Pétrarque abandonne sa jeunesse, les lieux de son amour, et il se tourne, pour les dernières années de sa vie, vers l’Italie; il est naturel, pensons-nous, que la coupure biographique soit scandée par des poèmes placés à la date de la mort de son ami avignonnais, qui plus que tous les autres représente à la fois la terre de jeunesse et l’exil (exil de Pétrarque en Provence, mais exil aussi de « Socrate » puisque, seul des amis de jeunesse, il n’était pas provençal, mais flamand).

3 24 Après ces trois dates intimes intéprétées nouvellement, une date « extime », pour vous montrer ce qu’on peut faire de cette clé numérologique de lecture. La canzone CCLXX s’inscrit à la date du 31 décembre. C’est une admonestation à l’amour qui veut mettre dans le coeur du poète une nouvelle joie amoureuse. Pétrarque ressent comme une tentation d’amour pour une nouvelle dame (la belle Ferraraise mentionnée au § 32 de la « vie brève »?). Aux différentes interprétations proposées, rappel de la « vita nova », tentation d’une dame réelle, … on pourra donc ajouter la nôtre: la Canzone de la nouvelle année nous rappelle le passé païen de ce moment, s’opposant à Noël.

3 25 Les dates connues de la vie de Pétrarque ayant été ainsi placées dans l’année-rvf, et les poèmes correspondants en recevant un éclairage nouveau, on peut se demander s’il n’est pas possible de lire les dates-nombres dans l’autre sens, c’est à dire en allant de l’oeuvre vers la vie, en déchiffrant la vie à partir de l’oeuvre. Et ainsi avoir accès à des dates inconnues de nous, inscrites de manière secrète dans l’oeuvre.

3 26 Or, parmi les dates inconnues et que nous voudrions connaître, il en est une plus importante que toutes les autres:

La date de naissance de Laure.

Et en effet, il existe, dans le rvf, une canzone, unique, qui parle de la naissance de Laure. Elle énumère les miracles qui se produisirent en ce jour.

Il di che costei nacque eran le stelle,

che producon fra voi felici effetti

in luoghi alti ed eletti

l’una vers l’altra con amor converse

(Le jour qu’elle nacquit les étoiles/ qui parmi vous produisent des effets heureux,/ étaient en lieux dominants et choisis,/ l’une vers l’autre avec amour tournées)

Cette canzone porte le numéro CCCXXV.

Et par conséquent la date de naissance de Laure peut être désormais annoncée et affirmée clairement et avec décision:

24 FEVRIER 1313, UN MARDI

§4 Les dispositions formelles

4 1

abba abba cde cde

E60

1

Voi ch’ascoltate in rime sparse il suono

di quei sospiri ond’io nudriva ‘l core

in sul mio primo giovenile errore

quand’era in parte altr’uom da quel ch’i’ sono,

del vario stile in ch’io piango et ragiono

fra le vane speranze e ‘l van dolore,

ove sia chi per prova intenda amore,

spero trovar pietà, nonché perdono.

Ma ben veggio or sí come al popol tutto

favola fui gran tempo, onde sovente

di me mesdesmo meco mi vergogno;

et del mio vaneggiar vergogna è ‘l frutto,

e ‘l pentersi, e ‘l conoscer chiaramente

che quanto piace al mondo è breve sogno.

4 1 1

E60a

Marot

Vous qui oyez en mes rymes le son

D’iceulx souspirs, dont mon cœur nourrisoie

Lors qu’en erreur ma jeunesse passoie,

N’estant pas moy, mais bien d’aultre façon :

De vains travaulx dont feis ryme et chanson,

Trouver m’attens mais qu’on les lise et voye,

Non pitié seulle, ains excuse en la voye

Où l’on congnoist amour, ce faulx garçon.

Si voy je bien maintenant et entendz

Que longtemps fus au peuple passetemps,

Dont à part moy honte le cœur me ronge :

Ainsi le fruict de mon vain exercice

C’est repentance, avec honte et notice

Que ce qui plaist au monde n’est que songe.

4 1 2

E60b

Vasquin Philieul

Vous qui oyez les chantz icy desduictz

De ces souspirs, dont mon cœur en destresse

Je nourrissois sur l’erreur de jeunesse,

Quand j’estois homme aultre que je ne suis.

Du divers style, où mes pleurs je poursuys,

Du vain espoir, et doueur qui m’oppresse,

Si onc avec senty d’amours la presse,

Me pardonnrez par pitié tant d’ennuys.

Mais à présent je voy le bruyt qui monte,

Et de mon mal par tout presque on devise,

Dont bien souvent de moymesme j’ay honte.

Honte est le fruict de ma vaine entreprise,

Et repentance, et le veoir sans mensonge,

Que tout plaisir du monde n’est qu’un songe.

4 2 Ce premier sonnet, que nous aurons l’occasion de retrouver dans le chapitre consacré à la traduction

4 2 1 ici les deux premières traductions françaises

4 3 offre ce qui sera non le modèle du sonnet italien pour la suite, mais la disposition préférée, au moins jusqu’au dix-septième siècle : division en un octave composé de deux quatrains à rimes embrassées, suivi d’un sizain divisé en deux tercets de même formule cde

4 4 Sauf mention expresse du contraire, je ne mentionne plus les quatrains et je note les tercets de manière condensée

4 5 Il y a deux grandes variétés de tercets : les tercets à trois rimes, et ceux à deux rimes.

4 6 Je suis l’ordre du RVF pour présenter un exemple de toutes les variétés attestées.

4 7

dce

E61

rvf 3

Era il giorno ch’al sol si scoloraro

per la pietà del suo factore i rai,

quando i’ fui preso, et non me ne guardai,

ché i be’ vostr’occhi, donna, mi legaro.

Tempo non mi parea da far riparo

contra colpi d’Amor: però m’andai

secur, senza sospetto; onde i miei guai

nel commune dolor s’incominciaro.

Trovommi Amor del tutto disarmato

et aperta la via per gli occhi al core,

che di lagrime son fatti uscio et varco:

però al mio parer non li fu honore

ferir me de saetta in quello stato,

a voi armata non mostrar pur l’arco.

E61a 4 7 1 (Vasquin Philieul)

Cestoit le jour, que le Soleil perdit

Pour la pitié de son facteur clarté,

Quand je fus pris damour, et la beaulté

De ses yeulx, Dame, à son joug me rendit.

Ne me sembloit temps quAmour pretendit

A me frapper : dont jallois en seurté,

Hors de ma garde, et dont ma malheurté

Au commun dueil print sa source et credit.

Le cault amour lors me trouva sans armes,

La voye aussi des yeulx au cœur duisante,

Qui par ce coup sont faictz ruissaulx de larmes.

Dont peu dhonneur ha du faict, sil sen vante,

Surprendre ainsi mon ame desarmée,

Et noser larc monstrer à vous armée.

4 8

cdc

E62

rvf 5

Quando io movo i sospiri a chiamar voi,

e ‘l nome che nel cor mi scrisse Amore,

LAUdando s’incomincia udir di fore

il suon de’ primi dolci accenti suoi.

Vostro stato REal, che ‘ncontro poi,

raddoppia a l’alta impresa il mio valore;

ma: TAci, grida il fin, ché farle honore

è d’altri homeri soma che da’ tuoi.

Cosí LAUdare et REverire insegna

la voce stessa, pur ch’altri vi chiami,

o d’ogni reverenza et d’onor degna:

se non che forse Apollo si disdegna

ch’a parlar de’ suoi sempre verdi rami

lingua mortal presumptüosa vegna.

E62a

4 8 1 (Vasquin Philieul)

Quand les souspirs à vous nommer je dresse,

Le nom, qu’au cueur amour m’ha d’alliance

Mis en escript, Laudando s’y avance

Au premier son plein d’honneur et liesse.

Puys vostre estat Royal ma langue presse,

Et enhardit : Mais me faict répugnance

La fin, qui dict : A,tais toi, car puissance

N’as d’honnorer si louable Princesse.

Ainsy, Laudare, à vous louer enseigne

La mesme voix : jaçoit qu’on vous réclame

La fleur d’honneur, dont Apollo se daigne.

Excepté ja que luy ne veuille qu’ame

Touche en escript sa branche précieuse,

Ou d’en parler soit si présomptueuse.

4 8 2 dans ce sonnet est ‘encrypté’ le nom de la petite Laure, associé au laurier : LAURETA, LAURE

4 9

cd (cdcdcd)

E63

rvf 8

A pie’ de’ colli ove la bella vesta

prese de le terrene membra pria

la donna che colui ch’a te ne ‘nvia

spesso dal somno lagrimando desta,

libere in pace passavam per questa

vita mortal, ch’ogni animal desia,

senza sospetto di trovar fra via

cosa ch’al nostr’andar fosse molesta.

Ma del misero stato ove noi semo

condotte da la vita altra serena

un sol conforto, et de la morte, avemo:

che vendetta è di lui ch’a ciò ne mena,

lo qual in forza altrui presso a l’extremo

riman legato con maggior catena.

4 9 1

E63a

At the foot of the hill where beauty’s garment

first clothed that lady with earthly members,

who has often sent wakefulness to him,

who sends us to you, out of melancholy sleep,

we passed by freely in peace through this

mortal life, that all creatures yearn for,

without suspicion of finding, on the way,

anything that would trouble our going.

But in the miserable state where we are

driven from that other serene life

we have one solace only, that is death:

which is his retribution, who led him to this,

he who, in another’s power, near to the end,

remains bound with a heavier chain.

4 10

cdd dcc

E64

rvf 13

Quando fra l’altre donne ad ora ad ora

Amor vien nel bel viso di costei,

quanto ciascuna è men bella di lei

tanto cresce ‘l desio che m’innamora.

I’ benedico il loco e ‘l tempo et l’ora

che sí alto miraron gli occhi mei,

et dico: Anima, assai ringratiar dêi

che fosti a tanto honor degnata allora.

Da lei ti vèn l’amoroso pensero,

che mentre ‘l segui al sommo ben t’invia,

pocho prezando quel ch’ogni huom desia;

da lei vien l’animosa leggiadria

ch’al ciel ti scorge per destro sentero,

sí ch’i’ vo già de la speranza altero.

4 10 1

E64a

When the heavenly body that tells the hours

has returned to the constellation of Taurus,

power from the burning horns descends

that clothes the world with new colours:

and not only in that which lies before us,

banks and hills, adorned with flowers,

but within where already the earthly moisture

pregnant with itself, adds nothing further,

so that fruits and such are gathered:

as she, who is the sun among those ladies,

shining the rays of her lovely eyes on me

creates thoughts of love, actions and words;

but whether she governs them or turns away,

there is no longer any Spring for me.

4 11

cde edc

E65

rvf 93

Più volte Amor m’avea già detto: Scrivi,

scrivi quel che vedesti in lettre d’oro,

sí come i miei seguaci discoloro,

e ‘n un momento gli fo morti et vivi.

Un tempo fu che ‘n te stesso ‘l sentivi,

volgare exemplo a l’amoroso choro;

poi di man mi ti tolse altro lavoro;

ma già ti raggiuns’io mentre fuggivi.

E se ‘begli occhi, ond’io me ti mostrai

et là dov’era il mio dolce ridutto

quando ti ruppi al cor tanta durezza,

mi rendon l’arco ch’ogni cosa spezza,

forse non avrai sempre il viso asciutto:

ch’i’ mi pasco di lagrime, et tu ‘l sai.

4 11 1

E65a

Love had already often told me: –Write,

Write what you saw in clear letters of gold,

How my disciples’ color I make white

And in one moment warm with life and cold.

There was a time when in yourself you felt

My strength, and were a sample of my choirs;

Then you were flattered by other desires,

But I overtook you when you rebelled.

And if the eyes where I showed you my spell

And where I used to settle and to fly

When I shattered the hardness of your soul,

Return to me the bow that conquers all,

Perhaps your face will not always be dry;

for I feed on your tears, you know it well.–

translated by Anna Maria Armi

4 12

cde dec

E66

rvf 95

Cosí potess’io ben chiuder in versi

i miei pensier’, come nel cor gli chiudo,

ch’animo al mondo non fu mai sí crudo

ch’i’ non facessi per pietà dolersi.

Ma voi, occhi beati, ond’io soffersi

quel colpo, ove non valse elmo né scudo,

di for et dentro mi vedete ignudo,

benché ‘n lamenti il duol non si riversi.

Poi che vostro vedere in me risplende,

come raggio di sol traluce in vetro,

basti dunque il desio senza ch’io dica.

Lasso, non a Maria, non nocque a Pietro

la fede, ch’a me sol tanto è nemica;

et so ch’altri che voi nessun m’intende.

E66a 4 12 1 trad MacGregor

Could I, in melting verse, my thoughts but throw,

As in my heart their living load I bear,

No soul so cruel in the world was e’er

That would not at the tale with pity glow.

But ye, blest eyes, which dealt me the sore blow,

‘Gainst which nor helm nor shield avail’d to spare

Within, without, behold me poor and bare,

Though never in laments is breathed my woe.

But since on me your bright glance ever shines,

E’en as a sunbeam through transparent glass,

Suffice then the desire without the lines.

Faith Peter bless’d and Mary, but, alas!

It proves an enemy to me alone,

Whose spirit save by you to none is known.

4 13 C’est tout pour les tercets. Il y a peu de variétés de quatrains différents du type standard

4 14

abab abab

E67

rvf 56

Se col cieco desir che ‘l cor distrugge

contando l’ore no m’inganno io stesso,

ora mentre ch’io parlo il tempo fugge

ch’a me fu inseme et a mercé promesso.

Qual ombra è sí crudel che ‘l seme adugge,

ch’al disïato frutto era sí presso?

et dentro dal mio ovil qual fera rugge?

tra la spiga et la man qual muro è messo?

Lasso, nol so; ma sí conosco io bene

che per far piú dogliosa la mia vita

amor m’addusse in sí gioiosa spene.

Et or di quel ch’i’ ò lecto mi sovene,

che ‘nanzi al dí de l’ultima partita

huom beato chiamar non si convene.

E67a 4 14 1 Charlemont

Either that blind desire, which life destroys

Counting the hours, deceives my misery,

Or, even while yet I speak, the moment flies,

Promised at once to pity and to me.

Alas! what baneful shade o’erhangs and dries

The seed so near its full maturity?

‘Twixt me and hope what brazen walls arise?

From murderous wolves not even my fold is free.

Ah, woe is me! Too clearly now I find

That felon Love, to aggravate my pain,

Mine easy heart hath thus to hope inclined;

And now the maxim sage I call to mind,

That mortal bliss must doubtful still remain

Till death from earthly bonds the soul unbind.

E67b 4 14 2 MacGregor.

Counting the hours, lest I myself mislead

By blind desire wherewith my heart is torn,

E’en while I speak away the moments speed,

To me and pity which alike were sworn.

What shade so cruel as to blight the seed

Whence the wish’d fruitage should so soon be born?

What beast within my fold has leap’d to feed?

What wall is built between the hand and corn?

Alas! I know not, but, if right I guess,

Love to such joyful hope has only led

To plunge my weary life in worse distress;

And I remember now what once I read,

Until the moment of his full release

Man’s bliss begins not, nor his troubles cease.

4 15

abab baab

E68

rvf 210

Non da l’hispano Hibero a l’indo Ydaspe

ricercando del mar ogni pendice,

né dal lito vermiglio a l’onde caspe,

né ‘n ciel né ‘n terra è piú d’una fenice.

Qual dextro corvo o qual mancha cornice

canti ‘l mio fato, o qual Parca l’innaspe?

che sol trovo Pietà sorda com’aspe,

misero, onde sperava esser felice.

Ch’i’ non vo’ dir di lei: ma chi la scorge,

tutto ‘l cor di dolcezza et d’amor gli empie,

tanto n’à seco, et tant’altrui ne porge;

et per far mie dolcezze amare et empie,

o s’infinge o non cura, o non s’accorge,

del fiorir queste inanzi tempo tempie.

E68a 4 15 1

Not from Spain’s Ebro to India’s Hydaspes,

searching every cliff above the seas,

not from the Red-Sea coast to the Caspian’s waves,

is there another phoenix in earth or heaven.

What benign raven or ill-omened ox

spells my destiny, what Fate preserves me?

I’ve only found Pity deaf, wretchedly,

where I had hoped to be happy.

Who would not speak of her: he who sees her,

his whole heart’s filled with love and sweetness,

she has so much, and grants it to so many:

and she makes my sweetness harsh and bitter,

or feigns she does not care or does not see

how my temples whiten before their time.

4 16

abab baba

E69

rvf 260

In tale stella duo belli occhi vidi,

tutti pien’ d’onestate et di dolcezza,

che presso a quei d’Amor leggiadri nidi

il mio cor lasso ogni altra vista sprezza.

Non si pareggi a lei qual piú s’aprezza,

in qual ch’etade, in quai che strani lidi:

non chi recò con sua vaga bellezza

in Grecia affanni, in Troia ultimi stridi;

no la bella romana che col ferro

apre il suo casto et disdegnoso petto;

non Polixena, Ysiphile et Argia.

Questa excellentia è gloria, s’i’ non erro,

grande a Natura, a me sommo diletto,

ma’ che vèn tardo, et sùbito va via.

E69a 4 16 1

I saw two eyes beneath such stars,

all filled with chastity and sweetness,

that near those gracious nests of Love,

my heart scorns every other sight.

There is none more appreciated, or equal

to her, in any age, on any foreign shore:

not Helen who with her errant beauty brought

trouble to Greece, the last despair to Troy:

nor Lucretia, the lovely Roman, who pierced

her chaste and disdainful breast with steel:

not Polyxena, Hypsipyle, or Argia.

Her excellence, if I do not err, is Nature’s

great glory, and is my supreme delight,

except she came so late, and swiftly passes.

4 17 BILAN QUANTITATIF

4 18 Il y a 317 sonnets

4 19 Quatrains

abba abba : abab abab : abab baab : abab baba :

4 20 Tercets

cde (cde cde) : 121 cd (cdc dcd) : 110 dce (cde dce) : 69 cdc (cdc cdc) : 10 cdd dcc : 4 dec (cde dec) : 2

edc (cde edc) : 1

4 21 BILAN QUALITATIF QUI EN RÉSULTE

La domination des quatrains guittono-cavalcantiens est écrasante. Les octaves siciliens sont très faiblement représentés. Ils servent de mémoire de l’époque de formation du sonnet. Avant le sonnet, la cobla sicilienne est divisible en deux : 8+6. N’est divisible raisonnablement qu’en deux. L’innovation fondamentale des quatrains embrassés permet que l’octave soit divisible et permet aussi que de manière naturelle le sizain soit aussi divisible. La division imposée par la formule cde est renforcée par la variation dce, si présente chez Pétrarque. La forme cd qui n’est pas du tout naturellement analysable en deux moitiés entre déjà dans un jeu constant avec les autres interprétations du sizain, jeu qui va se poursuivre ensuite et se complexifier.

4 22 Des Siciliens à Pétrarque, une mutation s’est produite, qui a fait naître la forme-sonnet. Ne pas comprendre ce fait fondamental est, je pèse mes mots, ne rien comprendre à ce qu’est une forme poétique.

§5 L’influence de Pétrarque sur l’histoire de la forme-sonnet est énorme

5 1 L’influence de Pétrarque sur l’histoire de la forme-sonnet est énorme. Elle se fait sentir à travers les siècles et les langues. Au point que je me permettrai d’énoncer un axiome qui en rend compte, inspiré de la remarque bien connue qu’entre deux individus A et B d’une même société on peut établir un chemin de longueur finie petite qui les rejoint à l’aide de la relation ‘x connaît y ‘.

5 2 AXIOME (P)

TOUT SONNET ‘EST’ UN SONNET DE PÉTRARQUE

5 3 Je définis la relation d’équivalence suivante entre deux sonnets A et B . A est équivalent à B s’il existe une suite finie courte de sonnets C(1), C(2), … C(i) , … C(n) tels que C(1)=A, C(n)=B et pour tout i, C(i+1) est imité de ou inspiré par ou traduit de C(i). L’axiome (P) dit qu’il n’y a qu’une seule classe d’équivalence pour cette relation.

5 4 Le champ universel S des sonnets (toutes époques, toutes langues) peut être divisé en sous-champs (qui se superposent souvent): S(1) contient les sonnets qui sont des imitatios, traductions, …d’un sonnet donné S(0) de RVF ; S(2) les sonnets qui sont reliés à S(0) par un chemin de longueur 2 … .

5 5 L’histoire post-Pétrarque, en retour, ‘organise’ le RVF : certains de ses sonnets ont une descendance beaucoup plus importante que d’autres, quantitativement ou qualitativement (ou les deux ensemble).

5 6 On pourrait attribuer des ‘poids’ distincts aux sonnets ; on aurait une ‘mesure’ des textes qui tiendrait compte de leur importance, entendue en ce sens. Je ne le tenterai pas ici.

§6 Quelques sonnets du RVF à grande descendance

6 1

E70

rvf 132

S’amor non è, che dunque è quel ch’io sento?

Ma s’egli è amor, perdio, che cosa et quale?

Se bona, onde l’effecto aspro mortale?

Se ria, onde sí dolce ogni tormento?

S’a mia voglia ardo, onde ‘l pianto e lamento?

S’a mal mio grado, il lamentar che vale?

O viva morte, o dilectoso male,

come puoi tanto in me, s’io no ‘l consento?

Et s’io ‘l consento, a gran torto mi doglio.

Fra sí contrari vènti in frale barca

mi trovo in alto mar senza governo,

sí lieve di saver, d’error sí carca

ch’i’ medesmo non so quel ch’io mi voglio,

et tremo a mezza state, ardendo il verno.

E70a

Hekatompathia

by Thomas Watson

All this Passion (two verses only excepted) is wholly translated out of Petrarch, where he writeth,

S’ amor non e, che dunque e quel ch’i sento? . . Part prima }

Ma s egli e amor, per Dio che cosa, e quale? . . Sonnet 103}

Se buona, ond’e l’effetto aspro e mortale?

Se ria, ond’ e si dolce ogni tormento?

Herein certain contrarieties, which are incident to him that loveth extremely, are lively expressed by a Metaphor. And it may be noted that the Author in his first half verse of this translation varieth from that sense which Chaucer useth in translating the self same; which he doth upon no other warrant than his own simple private opinion, which yet he will not greatly stand upon.

If’t be not love I feel, what is it then?

If love it be, what kind a thing is love?

If good, how chance he hurts so many men?

If bad, how haps that none his hurts disprove?

If willingly I burn, how chance I wail?

If gainst my will, what sorrow will avail?

O livesome death, O sweet and pleasant ill,

Against my mind how can thy might prevail?

If I bend back, and but refrain my will,

If I consent, I do not well to wail;

{And touching him, whom will hath made a slave,

The Proverb say’th of old, Self do, self have.}       [1]

Thus being toss’d with winds of sundry sort

Through dang’rous Seas but in a slender Boat,

With error stuff’d, and driv’n beside the port,

Where void of wisdom’s freight it lies afloat.

I wave in doubt what help I shall require,

In Summer freeze, in winter burn like fire.

1. Adduntur Tuscano hij duo versus.

6 2

E71

rvf 134

Pace non trovo, et non ò da far guerra;

e temo, et spero; et ardo, et son un ghiaccio;

et volo sopra ‘l cielo, et giaccio in terra;

et nulla stringo, et tutto ‘l mondo abbraccio.

Tal m’à in pregion, che non m’apre né serra,

né per suo mi riten né scioglie il laccio;

et non m’ancide Amore, et non mi sferra,

né mi vuol vivo, né mi trae d’impaccio.

Veggio senza occhi, et non ò lingua et grido;

et bramo di perir, et cheggio aita;

et ò in odio me stesso, et amo altrui.

Pascomi di dolor, piangendo rido;

egualmente mi spiace morte et vita:

in questo stato son, donna, per voi.

E71a Vasquin Philieul

Paix je ne trouve, & n’ay dont faire guerre,

J’espère et crains, et bruslant suis en glasse,

Rien je n’estreins, & tout le monde embrasse,

Je vole au ciel, & suis croupant en terre.

En prison m’ha tel, qui n’ouvre ny serre,

Ne me retient pour sien, ne me delasse,

D’amour je vis, & point ne me faict grace,

Et ne me tue, encores moins desserre.

Sans yeulx je voys, & sans langue je crie,

Je quiers secours, & de mourir je prie,

Un aultre j’aime, & à moy je veulx mal.

Je ris en pleurs, & dueil repaist mon ame,

Et vie & mort me faschent par esgal :

Voyla l’estat, ou suis pour vous, ma dame.

E71b Philippe de Maldeghem

Je n’ai dont faire guerre, en vain paix je pourchasse,

Et je crains et j’espère et j’ards de glace étant,

Et je m’envole aux cieux sur la terre couchant,

Je n’étreins rien, pourtant tout le monde j’embrasse.

Tel ne m’ouvre ni serre, et en prison me lace,

Ni pour sien me retient, en ses lacs me tenant,

Et Amour ne me tue, et des fers ne me prend,

Vif aussi ne me veut, et mon ennui ne casse.

Sans langue avoir je crie, aussi je vois sans yeux,

Et je voudrais périr, de secours désireux,

J’aime autrui, et je porte une haine à moi-même,

De douleur je me pais, et en plaignant je ris,

Ennemi à la vie et à la mort je suis,

Pour vous dame je vis en cet état extrême.

§7 Rétroaction

7 1 La suite de l’aventure du sonnet, après le RVF, implique aussi qu’une lecture rétroactive fait que les poèmes de l’Ecole Sicilienne, de leurs continuateurs, de Guinizelli, Cavalcanti, Dante, de leurs suiveurs et ennemis avant Pétrarque sont devenus des sonnets. Il ne l’étaient pas, ils le sont devenus. Je ne nie pas cela. Je ne leur dénie pas le nom de sonnet. Mais ils le sont en tant que « Plagiaires par Anticipation » de Pétrarque.

7 1 1 Du Plagiat par Anticipation, ou PLANT

7 2 Mais une enquête historique sur l’invention d’une forme poétique, quelle qu’elle soit, doit, avant de présenter les événements du point de vue du présent, tenir compte de l’avertissement de Michael Oakeshott dans son On History

7 3 « By an historical event I mean an occurrence or situation, inferred from surviving record, alleged to be what was actually happening, in a certain respect, then and there, and understood in terms of the mediation of its emergence; that is, understood as an eventus or outcome of what went before ”. D’où il résulte que …. “ historical events are immune to the criticism of the future: an earlier event cannot be made more historically intelligible in terms of later events ».

§8 Forme et langue

8 1 La description du RVF que je viens de faire est purement abstraite. Les sonnets sont des cadres à peu près vides. Rien n’est dit ce de qui est dit.

8 2 Soit, par exemple, le poème C , un sonnet

8 3

E72

rvf 100

Quella fenestra ove l’un sol si vede

quando a lui piace, et l’altro in su la nona,

et quella dove l’aere freddo suona

ne’ brevi giorni, quando borrea ‘l fiede;

e ‘l sasso, ove a’ gran dí pensosa siede

madonna, et sola seco si ragiona ;

con quanti luoghi sua bella persona

coprí mai d’ombra, o disegnò col piede;

e ‘l fiero passo ove m’agiunse Amore,

e lla nova stagion che d’anno in anno

mi rinfresca in quel dí l’antiche piaghe;

e ‘l volto, et le parole che mi stanno

altamente confitte in mezzo ‘l core,

fanno le luci mie di pianger vaghe.

E72a

That window where one sun is seen

when she pleases, and the other sun at noon:

window that the cold wind rattles

when days are brief, when winds are northerly:

and the stone, where on long days my lady

sits thinking, and reasoning with herself,

when many places are covered by the shadow

of her lovely self, or trodden by her foot:

and the lovely pass where Love caught me:

and the fresh season that, from year to year,

renews my former wound, on that day:

and the face, and the words that remain

fixed deep in the centre of my heart,

make my eyes dim with tears.

8 4

J’extrais de cette donnée un ’moule’ formel. Chaque position métrique est notée par un ‘x’ . La formule de rimes est : abba abba cdc dcd.

8 5 Privé de ses mots, et en tenant compte de la présentation moderne en strophes séparées, le texte, où les vers sont numérotés, devient

E73

C

1 x x x x x x x x x a

2 x x x x x x x x x b

3 x x x x x x x x x b

4 x x x x x x x x x a

5 x x x x x x x x x a

6 x x x x x x x x x b

7 x x x x x x x x x b

8 x x x x x x x x x a

9 x x x x x x x x x c

10 x x x x x x x x x d

11 x x x x x x x x x c

12 x x x x x x x x x d

13 x x x x x x x x x c

14 x x x x x x x x x d

8 5 1 sonnet ‘littéral’ qui évoque un sonnet célèbre du dix-neuvième siècle français.

E74 8 5 2 de Georges Fourest

Pseudo-sonnet que les amateurs de plaisanterie facile proclameront le plus beau du recueil

……………………………………………………………………………….

……………………………………………………………………………….

Nemo (Nihil, cap 00)

X x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x*

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x x

* Si j’ose m’exprimer ainsi (Note de l’auteur)

8 6 Il est pourtant bien connu que les sonnets sont généralement composés dans une langue naturelle, en l’occurrence, ici, l’italien du ‘trecento’. La question se pose alors : y-a-t-il des rapports formels assez réguliers et descriptibles entre les mots d’un sonnet et son ‘moule’ abstrait.

8 7 La question n’est pas simple. Elle vaut cependant d’être considérée. Les ‘lectures’ critiques des sonnets, dont je m’abstiendrai généralement, essayent souvent de décrire le déroulement des vers en le comparant à la structure strophique du texte. On signalerait ainsi que dans le sonnet rvf 100 ici considéré il y a une certaine conformité entre la syntaxe et la forme. Dans d’autres cas, on fera au contraire état d’un heurt entre forme et sens. Différentes tentatives ont été faites pour décrire ces rapports dans leur généralité. Par exemple, qu’un sonnet est une sorte de raisonnement, de syllogisme, où les hypothèses sont présentées dans les quatrains et où les tercets offrent la conclusion. Je n’examinerai pas ces questions.

8 8 Je ne renonce pas toutefois à proposer une manière d’aborder le lien entre langue et forme dans le sonnet. Je me limite aux rapports entre la syntaxe du texte et le moule abstrait.

Je fais l’hypothèse suivante : Les frontières de vers représentent dans un sonnet du RVF des coupures syntaxiques et il existe un rapport quantifiable entre elles et les divisions strophiques.

8 9 Je définis une mesure, très élémentaire, de l’importance d’une frontière de vers par la présence (ou l’absence) et la nature d’une ponctuation marquée dans le texte

8 9 1 J’ai choisi l’édition moderne. Il est bien connu que les éditions critiques contemporaines et les éditions anciennes diffèrent dans la notation des ponctuations ; cependant ces différences ne sont pas très importantes dès lors qu’on travaille sur une quantité assez importante de textes et je les néglige ici.

8 10 Chaque frontière de vers est ainsi marquée. Les ponctuations sont hiérarchisées. Elles reçoivent un poids numérique différentiel. Il y a quatre poids différents :

Absence de ponctuation poids 0

Une virgule, une parenthèse poids 1

Un point-virgule, d’interrogation.. poids 2

Un point (ou équivalent) poids 3

8 11 Le marquage des ponctuations, ainsi défini, permet d’associer à tout sonnet une suite de 14 nombres. Au sonnet rvf 100 correspond la suite

0 1 0 2 0 2 0 2 1 0 2 0 1 3

8 12 Règle des fins de sonnet : Le poids du vers 14 est toujours 3. Je nomme aussi cette règle, Règle d’autonomie

8 13 Première hypothèse de l’analyse : les maxima de la ligne de poids associée à un sonnet identifient les divisions du poème, du point de vue de la syntaxe, ainsi grossièrement interprétée.

8 14 Dans le sonnet 100, ces maxima correspondent aux vers 4,6,8,11 et 14. A l’exception du vers 6, ce sont les fins de strophe du sonnet.

8 15 Deuxième hyopthèse de l’analyse N’examiner qu’un seul sonnet est évidemment insuffisant. S’il y a une certaine régularité formelle dans les rapports entre syntaxe et dispositions strophiques, elle ne peut être que le résultat, quantitatif, de l’examen d’une quantité suffisante de sonnets. Il faut ‘cumuler’ les poids sur l’ensemble des 317 sonnets du RVF. On obtient, par cette sommation, une figure de poids qui est une image moyenne de l’intervention de la syntaxe dans les sonnets.

8 16 Si on traite ainsi un ensemble important de sonnets d’auteurs différents pour une période donnée, on obtiendra de même une figure de poids générale valable pour le corpus considéré.

8 17 Bilan du critère des Ponctuations finales, p(f), pour l’ensemble des sonnets du RVF. La première ligne donne la numéro d’ordre du vers. La seonde ligne donne le poids toital de pontutations du vers considéré. Dans la troisième, on a divisé chacun de ces nombres par le nombre total de sonnets, 317, ne conservant que les deux premières décimales après la virgule.

E75

Figure de poids des p0nctuations finales

p(f)

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14

154 322 199 692 217 363 250 853 232 243 744 261 303 951

0,49 1,02 0,63 2,18 0,68 1,15 0,79 2,69 0,73 0,77 2,35 0,82 0,96 3

8 18 Commentaire des résultats.

i – Ils sont extrêmement nets

ii – Le poids de ponctuation maximal est celui du vers 14, qui est toujours 3 ; c’est une règle de la forme, signalée déjà plus haut. Aucun des autres vers n’atteint ce poids.

iii – Vient, hiérarchiquement, en second lieu, le vers 8, fin de l’octave du sonnet. Il est inférieur, en moyenne, d’un tiers de point environ. Cela veut dire qu’en moyenne, dans 9 sonnets sur 10, l’octave s’achève par un point. La division du sonnet en 8=6 est donc fortement marquée ‘en langue’.

iv – En troisième position hiérarchique on trouve la fin du premier tercet du sizain, le vers 11. Il ‘vaut’ un point dans 8 cas sur 10. C’est beaucoup, nettement moins cependant que pour l’octave.

v – La fin du premier quatrain, le vers 4, a le poids d’un point dans sept cas sur 10.

vi – Deux autres positions ont un poids supérieur à la virgule (poids 1) : les autres positions paires des quatrains, positions 2 et 6 .

vii – Les positions impaires de l’octave ont toutes un poids inférieur à 1. La plus faible, la position 1 indique qu’en moyenne, dans un sonnet sur deux, le premier vers s’achève par une virgule. On remarque aussi que les positions impaires du huitain croissent, en poids, de manière régulière : 1 <3<5<7

viii – Les positions du sizain qui ne sont pas fin de strophe sont également toutes de poids inférieur à 1 (de justesse dans le cas de la position 13). Elles vont en croissant comme les positions impaires du huitain : 9<10<12<13

ix – La manière dont la langue s’empare, chez Pétrarque du cadre formel du sonnet est fort instructive. L’indifférence du cadre pur à une hiérarchisation des unités strophiques est balayée : L’unité d’ensemble du sonnet est plus importante que sa principale division en 8+6. Viennent ensuite, importantes mais moins marquées, les divisions en 4+4 et 3+3 respectivement de l’octave et du sizain. Chaque quatrain est ‘senti’ comme fait de deux distiques, marqués chacun par leur fin. Chaque tercet est un tercet dont les deux premiers vers sont de poids très voisins. Enfin, les arrêts syntaxiques sont de plus en plus importants (à l’intérieur des ensembles de fins de vers comparables) à mesure que progresse le sonnet.

x – De manière très simplifiée on peut écrire la E76 figure de poids modèle du sonnet générique du RVF par la suite

0 1 0 2 0 1 0 3 0 0 2 0 0 3

8 19 Les résultats précédents sont non seulement assez grossiers mais surtout purement ‘moyens’. Il faut ensuite se ‘retourner’ vers le livre pour voir, dans chaque cas, si l’écart avec la figure moyenne est important ou non. Il faut étudier les tensions entre la figure individuelle de la syntaxe d’un sonnet donné et la figure moyenne. Si on regarde par exemple la figure de poids du sonnet 100 qui nous a servi d’exemple pour l’introduction du critère des ponctuations,

0 1 0 2 0 2 0 2 1 0 2 0 1 3

on constate qu’elle n’est pas en désaccord avec la figure de poids modèle, au sens suivant : aucun couple de positions n’est dans une situation strictement opposée à celle que donne la ligne de poids modèle. Le sonnet 100 ne présente aucune situation d’enjambement.

8 20

§9 Forme et langue, II : les ponctuations intérieures

9 1 D’autres ponctuations apparaissent dans le texte d’un sonnet que les ponctuations finales des vers. J’ai choisi de mettre en oeuvre, dans les mêmes conditions que le marquage précédent p(f), un marquage des ponctuations intérieures au vers, qui sera noté p(i). Pour ce marquage, s’il y a plusieurs ponctuations dans un vers, leurs poids (au sens précédent) s’ajoutent. Le bilan, pour la totalité des sonnets du RVF est

9 2

E77

Figure de poids des p0nctuations internes

p(i)

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14

181 165 184 134 171 180 196 154 188 230 124 192 218 154

0,57 0,52 0,58 0,42 0,54 0,57 0,62 0,49 0,59 0,73 0,39 0,61 0,69 0,49

9 3 Commentaire

i – Les positions strophiques finales sont cette fois celles qui ont les poids minimaux. La position 11 est la plus faible, suivie de la position 4. Les positions 8 et 14 sont équivalentes. Dans tous ces cas, quantitativement assez proches, dans un sonnet sur deux environ il y a une virgule.

ii – Ces positions ont toutes quatre un poids plus faibles que les autres positions. Cela signifie que le texte de ces vers est moins ‘coupé que celui des autres vers. Les fins de strophe se marquent ainsi différentiellement, comme dans le cas des ponctuations finales.

iii – Les positions impaires ont des poids qui augmentent avec le déroulement du sonnet ; pas de manière régulière, mais en restant toujours au-dessus de 0,50. Le vers le plus ‘haché’ est, de loin, le vers 13. Pas contraste, cela fait ressortir la ‘continuite’ du vers 14.

§10 Appendice Les autres formes poétiques dans le RVF

10 1 Bien que le sonnet soit la forme la mieux représentée dans le RVF, avec 317 exemples sur 366 poèmes, il n’y est pas seul. Une étude plus poussée que la présente devrait en tenir compte et examiner comment les autres formes jouent avec et contre le sonnet. Je n’en dirai pas beaucoup ici.

9 2 La sextine : Il y a 9 sextines dans le RVF, dont une ‘double’. Comme la forme-sonnet, la forme-sextine (sestina) commence là, après le coup d’envoi précurseur de Dante. Elle s’est continuée jusqu’à nos jours.

9 3 première sextine du RVF

E78

A qualunque animale alberga in terra,

se non se alquanti ch’ànno in odio il sole,

tempo da travagliare è quanto è ‘l giorno;

ma poi che ‘l ciel accende le sue stelle,

qual torna a casa et qual s’anida in selva

per aver posa almeno infin a l’alba.

Et io, da che comincia la bella alba

a scuoter l’ombra intorno de la terra

svegliando gli animali in ogni selva,

non ò mai triegua di sospir’ col sole;

pur quand’io veggio fiammeggiar le stelle

vo lagrimando, et disïando il giorno.

Quando la sera scaccia il chiaro giorno,

et le tenebre nostre altrui fanno alba,

miro pensoso le crudeli stelle,

che m’ànno facto di sensibil terra;

et maledico il dí ch’i’ vidi ‘l sole,

e che mi fa in vista un huom nudrito in selva.

Non credo che pascesse mai per selva

sí aspra fera, o di nocte o di giorno,

come costei ch’i ‘piango a l’ombra e al sole;

et non mi stancha primo sonno od alba:

ché, bench’i’ sia mortal corpo di terra,

lo mi fermo desir vien da le stelle.

Prima ch’i’ torni a voi, lucenti stelle,

o torni giú ne l’amorosa selva,

lassando il corpo che fia trita terra,

vedess’io in lei pietà, che ‘n un sol giorno

può ristorar molt’anni, e ‘nanzi l’alba

puommi arichir dal tramontar del sole.

Con lei foss’io da che si parte il sole,

et non ci vedess’altri che le stelle,

sol una nocte, et mai non fosse l’alba;

et non se transformasse in verde selva

per uscirmi di braccia, come il giorno

ch’Apollo la seguia qua giú per terra.

Ma io sarò sotterra in secca selva

e ‘l giorno andrà pien di minute stelle

prima ch’a sí dolce alba arrivi il sole.

E78a 8 4 1 (Vasquin Phillieul)

Tous animaux qui logent sur la terre,

Hormis aucuns, qui fuyent le soleil,

Ont leur temps propre à travailler de jour :

Puis quand le ciel allume ses étoiles,

L’un tient l’hôtel, l’autre s’enniche au bois,

Pour reposer au moins jusques à l’aube.

Mais moi depuis que l’on voit la belle aube

Secourre l’ombre à l’entour de la terre,

En éveillant oiseaux par tous les bois,

Onc n’ai repos non plus que le soleil.

Puis quand je vois flamboyer les étoiles,

Vais larmoyant & désirant le jour.

Quand le soir vient déchasser le beau jour,

Et notre nuit à autrui donne l’aube,

Pensif contemple, et me plains des étoiles,

Quand elles m’ont fait de sensible terre :

Même du jour qu’onc je vis le soleil,

Qui me fait comme homme nourri aux bois.

Je ne crois point qu’onc passa par les bois

Si âpre fère ou de nuit, ou de jour,

Comme est qui m’ard à l’ombre et au soleil,

Pour qui n’ai bon premier sommeil ni aube :

Et quoique j’aie un mortel corps de terre,

Mon destin est descendu des étoiles.

Avant que j’aille à vous claires étoiles,

Ou tombe en bas dedans l’amoureux bois,

Laissant ce corps qui viendra pure terre :

Pitié émût celle, qui en un jour

Peut restaurer mille ans, & devant l’aube

Peut m’enrichir du transmontant soleil.

Or plût à Dieu que j’eusse mon soleil

Une nuit seule, et qu’on ne vît qu’étoiles,

Sans que jamais arrivât la belle aube.

9 4 La Canzone. Il y en a 29.

9 5 Une, point trop monumentale

9 6

E79 rvf 126

Chiare, fresche et dolci acque,

ove le belle membra

pose colei che sola a me par donna;

gentil ramo ove piacque

(con sospir’ mi rimembra)

a lei di fare al bel fiancho colonna;

herba et fior’ che la gonna

leggiadra ricoverse

co l’angelico seno;

aere sacro, sereno,

ove Amor co’ begli occhi il cor m’aperse:

date udïenza insieme

a le dolenti mie parole extreme.

S’egli è pur mio destino

e ‘l cielo in ciò s’adopra,

ch’Amor quest’occhi lagrimando chiuda,

qualche gratia il meschino

corpo fra voi ricopra,

et torni l’alma al proprio albergo ignuda.

La morte fia men cruda

se questa spene porto

a quel dubbioso passo:

ché lo spirito lasso

non poria mai in piú riposato porto

né in piú tranquilla fossa

fuggir la carne travagliata et l’ossa.

Tempo verrà anchor forse

ch’a l’usato soggiorno

torni la fera bella et mansüeta,

et là ‘v’ella mi scorse

nel benedetto giorno,

volga la vista disïosa et lieta,

cercandomi; et, o pietà!,

già terra in fra le pietre

vedendo, Amor l’inspiri

in guisa che sospiri

sí dolcemente che mercé m’impetre,

et faccia forza al cielo,

asciugandosi gli occhi col bel velo.

Da’ be’ rami scendea

(dolce ne la memoria)

una pioggia di fior’ sovra ‘l suo grembo;

et ella si sedea

humile in tanta gloria,

coverta già de l’amoroso nembo.

Qual fior cadea sul lembo,

qual su le treccie bionde,

ch’oro forbito et perle

eran quel dí a vederle;

qual si posava in terra, et qual su l’onde;

qual con un vago errore

girando parea dir: – Qui regna Amore. –

Quante volte diss’io

allor pien di spavento:

Costei per fermo nacque in paradiso.

Cosí carco d’oblio

il divin portamento

e ‘l volto e le parole e ‘l dolce riso

m’aveano, et sí diviso

da l’imagine vera,

ch’i’ dicea sospirando:

Qui come venn’io, o quando?;

credendo d’esser in ciel, non là dov’era.

Da indi in qua mi piace

questa herba sí, ch’altrove non ò pace.

Se tu avessi ornamenti quant’ài voglia,

poresti arditamente
uscir del boscho,

et gir in fra la gente.

9 6 1

E79a

Clear, sweet fresh water

where she, the only one who seemed

woman to me, rested her beautiful limbs:

gentle branch where it pleased her

(with sighs, I remember it)

to make a pillar for her lovely flank:

grass and flowers which her dress

lightly covered,

as it did the angelic breast:

serene, and sacred air,

where Love pierced my heart with eyes of beauty:

listen together

to my last sad words.

If it is my destiny

and heaven works towards this,

that Love should close these weeping eyes,

let some grace bury

my poor body amongst you,

and the soul return naked to its place.

Death would be less cruel

if I could bear this hope

to the uncertain crossing:

since the weary spirit

could never in a more gentle harbour,

or in a quieter grave,

leave behind its troubled flesh and bone.

Perhaps another time will come,

when the beautiful, wild, and gentle one

will return to this accustomed place,

and here where she glanced at me

on that blessed day

may turn her face yearning and joyful,

to find me: and, oh pity!,

seeing me already earth

among the stones, Love will inspire her

in a manner such that she will sigh

so sweetly she will obtain mercy for me,

and have power in heaven,

drying her eyes with her lovely veil.

A rain of flowers descended

(sweet in the memory)

from the beautiful branches into her lap,

and she sat there

humble amongst such glory,

covered now by the loving shower.

A flower fell on her hem,

one in her braided blonde hair,

that was seen on that day to be

like chased gold and pearl:

one rested on the ground, and one in the water,

and one, in wandering vagary,

twirling, seemed to say: ‘Here Love rules’.

Then, full of apprehension,

how often I said:

For certain she was born in Paradise.’

Her divine bearing

and her face, her speech, her sweet smile

captured me, and so separated me,

from true thought

that I would say, sighing:

How did I come here, and when?’

believing I was in heaven, not there where I was.

Since then this grass

has so pleased me, nowhere else do I find peace.

Song, if you had as much beauty as you wished,

you could boldly

leave this wood, and go among people.

9 7 Ballata et Madrigal

9 8 Petites récréations dansantes (7 et 4 respectivement)

9 9 un madrigal

E80

rvf 52

Non al suo amante piú Dïana piacque,

quando per tal ventura tutta ignuda

la vide in mezzo de le gelide acque,

ch’a me la pastorella alpestra et cruda

posta a bagnar un leggiadretto velo,

ch’a l’aura il vago et biondo capel chiuda,

tal che mi fece, or quand’egli arde ‘l cielo,

tutto tremar d’un amoroso gielo.

E80a

Diana was not more pleasing to her lover,

when by chance he saw her all naked

in the midst of icy waters,

than, to me, the fresh mountain shepherdess,

set there to wash a graceful veil,

that ties her vagrant blonde hair from the breeze,

so that she makes me, now that the heavens burn,

tremble, wholly, with the chill of love.

9 10 del quale ci reste un’ intonazione musicale, e polifonica, composta da Jacopo da Bologna (une autre perdue de Giovanni di Firenza). Dates : 1348-52 ?

§10 Forme et langue : compléments

10 1 Le critère des poncuations finales peut être utilisé pour comparer les figures de rimes

9 2

P(f) de pétrarque pour les tercets à rimes cde et dce.

190 s

9 10 11 12 13

113 99 401 128 149

o,59 0,52 2,11 0,67 0,78

à comparer à

232 243 744 261 303

0,73 0,77 2,35 0,82 0,96

plus faible nettement ; les formules autres (à 4 rimes surtout) sont plus ponctuées ; la ponctuation renforce dans ce cas l’identité des tercets

9 3 Les tensions langue-forme :types

a) une position est trop forte ;

b) une position est trop faible

c) deux positions sont dans l’ordre inverse de l’ordre normal

9 4 dans chaque cas, il faut que l’écart soit important par rapport au poids moyen. Un écart faible n’est pas significatif, ou plus exactement, il est naturel qu’il y en aie qu’il y aie du ‘jeu’ entre les positions, sinon la forme est trop rigide. Comme il ne s’agit pas pas d’une règle explicite il faudrait que le poète en fait, fasse attention de manière mécanique a rester dans la norme. C’est impossible. Les variations fortes ont un effet stylistique net ; et doivent le plus souvent être conscientes, ou quasi-conscientes.

9 5 Recensement dans le rvf

a) 203 :1

39 :3 ?

56 :7

57 :3

68 :3

76 :7

78 :10 ?

86 :3

93 :7

97 :7

115 :3

122 :7

132 :1,3

150 :1,7

157 :3

159 :3

163 :5

168 :7

172 :5

174 :9

187 :7

203 :1,3

211 :7

216 :3

222 :3

224 :7

242 :1,3,5

252 :7

257 :3

266 :3

274 :5

283 :7

287 :7

291 :7

294 :7

295 :7

299 :5

321 :7

329 :7

338 :7

340 :7

346 :5

358 :3

361 :3

363 :3

192 :2

244 :6

b) 51 : 8

103 :11

107 :8

198 :8

260 :8

285 :8

320 :8

322 :8

333 :8

341 :4

346 :11

347 :8

349 :4

350 :8

358 :8

361 :8 & 11

364 :8

c) 9 :8<9 & 11<12

10 : 8<9 & 11<12

44 : 11<12

120 :11<12

162 : 11<12

218 :11<12

240 : 11<12

254 :11<12

274 : 11<12 -2

278 :4<5 -2

279 :4<5 312 :8<9

328 :11<12

338 :4<5

341 : 4<5

343 :4<5

346 :11<12 -2

349 :11<12 -2

363 :4<5 -2

364 :8<9

j’omets les v13 de poids 2

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par Jacques Roubaud