Archives de catégorie : 1-fem

sonnets à première rime féminine (Malherbe)

C’est tout mystère et tout secret et toutes portes — 1896 (12)

– Georges Rodenbach Oeuvres

Pour la gloire de Mallarmé

C’est tout mystère et tout secret et toutes portes
S’ouvrant un peu sur un commencement de soir;
La goutte de soleil dans un diamant noir,
Et l’éclair vif qu’ont les bijoux des reines mortes.

Une forêt de mats disant la mer; des hampes
Attestant des drapeaux qui n’auront pas été;
Rien qu’une rose à suggérer des roses-thé;
Et des jets d’eau soudain baissés, comme des lampes!

Poème! Une relique est dans le reliquaire,
Invisible et pourtant sensible sous le verre
Où les yeux des croyants se sont unis en elle.

Poème! Une clarté qui de soi-même avare,
Scintille, intermittente afin d’être éternelle;
Et c’est, dans de la nuit, les feux tournants d’un phare!

Q63 – T14

C’était toute douceur et nuance et sourdine — 1896 (11)

– Georges Rodenbach Oeuvres

Pour le tombeau de Verlaine

C’était toute douceur et nuance et sourdine
De lys purs qui seraient sensitives, et d’une
Figure de clarté qui serait clair de lune,
Figure de Béguine ou de Visitandine.

C’était tout falbalas et brumes en écharpes;
C’était toute musique, en pleurs d’être charnelle,
Et frissons d’une harpe qui serait une aile;
Car les ailes du cygne ont la forme des harpes.

Et c’était tout sincère élan d’âme marrie
Qui s’élevait d’en bas vers la Vierge Marie:
Oblation de soi, sans plus de subterfuges,

Et réponse pieuse à tous divins reproches,
Et tout azur de coeur, ouvert aux humbles cloches,
Qui me l’a fait aimer comme le ciel de Bruges!

Q63 – T15  – Rimes féminines.

Midi! des cieux brûlants, plombés de pâleur mate. — 1896 (9)

Léonce de Joncières L’âme du sphinx

La fille à la girafe

Midi! des cieux brûlants, plombés de pâleur mate.
Midi! l’écorce d’or des fruits trop mûrs éclate.
Près du lac, les ibis dorment sur une patte,
Leur souple col plié sous leur aile d’ouate.

Par la fenêtre Ouarda, la fille du grammate,
Laisse pendre, le long de la muraille plate,
Son bras de la couleur rosée et délicate
Du verre de Chaldée. Or, sous l’ombreuse natte,

La girafe, qui tend son licol écarlate,
Vient lécher le bras frêle et le plaisir dilate
Ses naseaux noirs. Ouarda la caresse et la flatte,

Lui parle, en minaudant comme une jeune chatte,
Et rit, en lui tendant sur un plateau d’agate
Un petit tas de riz surmonté d’une datte.

monorime

Le sonnet, parfois on l’imprime, — 1896 (7)

Henry Jean-Marie Levet (Le courrier français 1895-6)

Sonnet d’Album
A Mlle Marguerite B.

Le sonnet, parfois on l’imprime,
Mais très rarement on le lit;
Arvers sut le rendre sublime,
Quand Trissotin l’eût avili.

Mais, dans les albums où l’on rime,
Que de pages blanches salit
Le gâcheur de sonnets qui trime
Comme devant un établi!

Vers de terre à terre factice,
Qu’engendrera quelque novice,
Monté sur Pégase poney.

Plat, ainsi qu’un roman d’Ohnet,
Au ras du sol il rampe et glisse,
C’est l’oeuf d’un serpent à sonnets.

Q8 – T10 – octo – s sur s

O mer, o mer immense qui déroules — 1896 (6)

Auguste AngellierA l’amie perdue


Le sacrifice, XX

O mer, o mer immense qui déroules
Sous les regards mouillés de ces millions d’étoiles,
Les longs gémissements de tes millions de houles,
Lorsque dans ton élan vers le ciel tu t’écroules;

O ciel, ô ciel immense et triste, qui dévoiles,
Sur les gémissements de ces milliers de houles,
Les regards pleins de pleurs de tes milliers d’étoiles
Quand l’air ne cache point la mer sous de longs voiles;

Vous qui, par des milliers et des milliers d’années,
A travers les éthers toujours remplis d’alarmes,
L’un vers l’autre tendez vos âmes condamnées

A l’éternel amour qu’aucun temps ne consomme,
Il me semble, ce soir, que mon étroit coeur d’homme
Contient tous vos sanglots, contient toutes vos larmes!

abaa babb – T25 – toutes les rimes sont féminines

Que ce sonnet ressemble aux galères royales, — 1896 (3)

Auguste AngellierA l’amie perdue

Que ce sonnet ressemble aux galères royales,
Qui traînent sur les flots des velours frangés d’or,
Et, sous un dais de soie aux splendeurs liliales,
Portent le lit d’ivoire où la reine s’endort;

Que des mots éclatants, bannières triomphales,
Il flotte pavoisé comme un mouvant décor;
Qu’un bruit charmant et doux de luths et de cymbales,
De violes d’amour, retentisse à son bord;

Qu’il soit resplendissant; que les salves de rimes
Eclatent hautement par le sabord des vers;
Qu’il vogue enveloppé par des souffles sublimes,

Arborant à son mat des lauriers toujours verts;
Car il porte ton nom souverain à travers
Les espaces du Temps et ses profonds abîmes.

Q8 – T21 – s sur s

Je ne suis pas de ceux que de vains mots on paie ; — 1895 (17)

Alexis Chavanne Murmures

?
Sonnet de monosyllabes

Je ne suis pas de ceux que de vains mots on paie ;
Je me plais d’y voir clair en tout ; mais, bien que j’aie
L’œil sain, quand je le tends soit en haut soit en bas,
Le vrai sens de la vie en traits nets n’y luit pas.

Or, quel que soit le cours que mon bon sens me fraye,
S0us ce ciel gris que nul arc-en-ciel gai ne raie,
Pas plus que d’où je viens je ne sais où je vas.
Le faux jour que je suis me fait choir en faux pas

C’est en un cul-de-sac que je me meus ; la voie
Est sans huis : et de près, un sphinx sûr de sa proie
Me suit … Je sais mon sort, & j’y vais franc de peur.

Ô mort ! est-ce en ton sein que le sens de la vie
Se tient clos ? c’est à toi qu’à la fin je me fie.
O mort ! dis-moi le mot ? – Le mot est dans ton cœur.

Q1  T15

La vie est de mourir et mourir c’est naître — 1895 (16)

Verlaine in ed.Pléiade


Pour le Nouvel An
A Saint-Georges de Bouhélier

La vie est de mourir et mourir c’est naître
Psychologiquement tout comme autrement
Et l’année ainsi fait, jour, heure, moment,
Condition sine qua non, cause d’être.

L’autre année est morte, et voici la nouvelle
Qui sort d’elle comme un enfant du corps mort
D’une mère mal accouchée, et n’en sort
Qu’aux fins de bientôt mourir mère comme elle.

Pour naître mourons ainsi que l’autre année ;
Pour naître, où cela ? Quelle terre ou quels cieux
Verront aborder notre envol radieux ?

Comme la nouvelle année, en Dieu, parbleu !
Soit sous la figure éternelle incarnée,
Soit en qualité d’ange blanc dans le bleu.

Q63  T34   11s

Est-ce pour toi que ma voix pleure — 1895 (12)

Alban Roubaud Pour l’idole

Désir

Est-ce pour toi que ma voix pleure
Et se fait douce infiniment ?
Est-ce toi qui fait mon tourment,
Est-ce ton regard qui me leurre ?

Si ma bouche jamais n’effleure
Ni ne clôt ta bouche qui ment,
Est-ce pour toi que ma voix pleure
Et se fait douce infiniment ?

Quel charme exquis se subtilise
En lequel mon âme s’enlise
Et se meurt d’attendrissement ?

Mon désir grandi avec l’heure,
Et je suis à tes pieds, vraiment …
Car c’est pour toi que ma voix pleure.

Q14  T14  octo  y=x (d=b & e=a)  v.refrains : 1-2

Vicvânitra priait. Les nocturnes délices — 1895 (10)

Richard Cantinelli Le rouet d’Omphale

Vicvânitra et Minaka

Vicvânitra priait. Les nocturnes délices
Des songes se fondaient en la splendeur rosée
De l’aurore aux cheveux couronnés de narcisses,
Qui s’éveillait avec des langueurs d’épousée.

Vicvânitra priait et songeait. Les figuiers
Sous le soleil levant noircissaient enlacés:
Tels des êtres en qui montent les flots pressés
Du sang, sous le contact de lumineux baisers.

Tandis que, du lac bleu bordé d’iris très pâles,
Monte une femme au long collier semé d’opales,
Qui pose son pied blanc sur l’herbe du rivage.

Son vêtement mouillé sur ses formes se moule,
Et, lentement, sa main de ses cheveux dégage
Son visage où l’eau claire et scintillante coule.

abab a’a’a’a’ – T14