Archives de catégorie : 1-fem

sonnets à première rime féminine (Malherbe)

La Mélencolia se tient sur une pierre, — 1866 (32)

Le Parnasse contemporain

Devant la Mélencolia d’Albert Durer

La Mélencolia se tient sur une pierre,
Le visage en sa main, cependant que le soir,
Triste, comme elle, étend son ombre sur la terre
Et qu’au loin le soleil s’éteint dans un ciel noir.

Que bâtit-on près d’elle? Est-ce un grand monastère
Pour une foi qui meurt, ou bien quelque manoir
Dont les canons un jour feront de la poussière?
– Le soleil, lentement, s’éteint dans le ciel noir. –

La Mélencolia, songeant à ce mystère,
Qui fait que tout ici s’en retourne au néant,
Et qu’il n’est nulle part de ferme monument,

Et que partout nos pieds heurtent un cimetière
Se dit: Oh! puisque tout se doit anéantir,
Que sert donc de créer sans fin et de bâtir?

Henri Cazalis

Q8 – T30

Timide, il me souvient qu’au jour je l’ai menée — 1866 (31)

Le Parnasse contemporain

La Saint-Jean

Timide, il me souvient qu’au jour je l’ai menée
Sur la terrasse haute au splendide coup d’oeil,
Où jadis un château gothique sous l’orgueil
De ses tours a tenu la plaine dominée.

C’était en juin, le mois le plus doux de l’année,
Le soir de la Saint-Jean … Les étoiles, au seuil
Du ciel bleu, surgissaient pâles et comme en deuil,
La plaine de grands feux était illuminée.

Sur les hauteurs, avec des rougeurs de tison,
D’autres brasiers lointains enfumaient l’horizon:
Et le fleuve, au milieu, déroulait ses méandres;

Et, tandis qu’à mon bras, pesait un bras peureux,
Sans nombre scintillaient des fanaux amoureux
Vers les blondes Héros invitant des Léandres.

Léon Valade

Q15 – T15

Toutes, portant l’amphore, une main sur la hanche, — 1866 (27)

Le Parnasse contemporain

Les Danaïdes

Toutes, portant l’amphore, une main  sur la hanche,
Théano, Callidie, Amymone, Agavé,
Esclaves d’un labeur sans cesse inachevé,
Courent d’un puits à l’urne où l’eau vaine s’épanche.

Hélas! le grès rugueux meurtrit l’épaule blanche,
Et le bras faible est las du fardeau soulevé:
 » Monstre, que nous avons jour et nuit abreuvé,
O gouffre, que nous veut ta soif que rien n’étanche?

Elles tombent, le vide épouvante leurs coeurs.
Mais la plus jeune alors, moins triste que ses soeurs,
Chante et leur rend la force et la persévérance.

Tels sont l’oeuvre et le sort de nos illusions;
Elles tombent toujours, et la jeune espérance
Leur dit toujours:  » Mes soeurs, si nous recommencions! »

Sully-Prudhomme

Q15 – T14 – banv

Ce matin, nul rayon n’a pénétré la brume, — 1866 (26)

Le Parnasse contemporain


Journée d’hiver

Ce matin, nul rayon n’a pénétré la brume,
Et le lâche soleil est monté sans rien voir.
Aujourd’hui, dans mes yeux, nul désir ne s’allume;
Songe au présent, mon âme, et cesse de vouloir!

Le vieil astre s’éteint comme un bloc sur l’enclume,
Et rien n’a rejailli sur les rideaux du soir.
Je sombre tout entier dans ma propre amertume;
Songe au présent mon âme, et vois comme il est noir!

Les anges de la nuit traînent leurs lourds suaires;
Ils ne suspendront pas leurs lampes au plafond;
Mon âme, songe à ceux qui sans pleurer s’en vont!

Songe aux échos muets des anciens sanctuaires!
Sépulcre aussi, rempli de cendres jusqu’aux bords,
Mon âme, songe à l’ombre, au sommeil, songe aux morts!
Léon Dierx

Q8 – T30

En quelque lieu qu’il aille, ou sur mer ou sur terre, — 1866 (25)

Le Parnasse contemporain

Le couvercle

En quelque lieu qu’il aille, ou sur mer ou sur terre,
Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,
Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,
Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,

Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,
Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,
Partout l’homme subit la terreur du mystère,
Et ne regarde en haut qu’avec un oeil tremblant.

En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l’étouffe,
Plafond illuminé par un opéra bouffe
Où chaque histrion foule un sol ensanglanté;

Terreur du citadin, espoir du fol ermite:
Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite
Où bout l’imperceptible et vaste Humanité.

Charles Baudelaire

Q8 – T15

La reine Nicosis, portant des pierreries, — 1866 (19)

Le Parnasse contemporain

La Reine de Saba

La reine Nicosis, portant des pierreries,
A pour parure un calme et merveilleux concert
D’étoffes, ou l’éclair d’un flot d’astres se perd
Dans les lacs de lumière et les flammes fleuries.

Son vêtement tremblant chargé d’orfèvreries
Est fait d’un tissu rare et sur la pourpre ouvert,
Où l’or éblouissant, tour à tour rouge et vert,
Sert de fond méprisable aux riches broderies.

Elle a de lourds pendants d’oreilles, copiés
Sur les feux des soleils du ciel, et sur ses pieds
Mille escarboucles font pâlir le jour livide.

Et fière sous l’éclat vermeil de ses habits,
Sur les genoux du roi Salomon elle vide
Un vase de saphir d’où tombent des rubis.
Théodore de Banville

Q15 – T14 – banv

Parfois une Vénus, de notre sol barbare — 1866 (18)

Parnasse contemporain


Parfois une Vénus, de notre sol barbare
Jaillit, marbre divin, des siècles respecté,
Pur, comme s’il sortait, dans sa jeune beauté,
De nos veines de neige, ô Paros! ô Carrare!

Parfois, quand le feuillage à propos se sépare,
En la source des bois luit un dos argenté,
De sa blancheur subite et de sa nudité
Diane éblouit l’oeil du chasseur qui s’égare.

Dans Stamboul la jalouse, un voile bien fermé
Parfois s’ouvre, et trahit sous l’ombre diaphane
L’odalisque aux long yeux que brunit le surmé.

Mais toi, le même soir, sur ton lit parfumé,
Tu m’as fait voir Vénus, Zoraïde et Diane,
Corps de déesse grec à tête de sultane.

Théophile Gautier

Q15 – T18

Il existe en Ecosse un bien antique usage — 1866 (16)

Charles Joliet in L’Artiste

La Saint-Valentin

Il existe en Ecosse un bien antique usage
Qui s’appelle le jour de la Saint-Valentin ;
Devançant le signal des coqs du voisinage,
L’amoureux vient siffler un air de grand matin.

Au seuil de sa maison le père l’entourage :
Ca, garçon, as-tu peur ? Vide ce pot d’étain »
Alors, à la croisée ouverte, un frais visage
Se montre en souriant avec un air mutin.

‘ Veux-tu, dit l’amoureux, être ma Valentine ? ‘
Je le veux, dit la fille à la voix argentine,
Et son bras nu lui jette un long baiser joyeux.

Escaladant l’appui de la fenêtre basse,
Le Valentin la prend sur son cœur et l’embrasse
Si fort, qu’il fait monter les larmes plein des yeux.

Q8  T15  Charles d’orléans est bien oublié !

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, — 1866 (14)

Verlaine Poèmes saturniens

Après trois ans

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu: l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin….
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Q15 – T14 – banv

Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L’automne — 1866 (13)

Paul VerlainePoèmes saturniens

Nevermore

Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L’automne
Faisait voler la grive à travers l’air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détonne.

Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent,
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant:
« Quel fut ton plus beau jour? » fit sa voix d’or vivant,

Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.

– Ah! les premières fleurs, qu’elles sont parfumées!
Et qu’il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées!

aaaa bbbb – T14