Ils ont chassé de l’antique Munster, — 1863 (3)

Antonio Zingaro Sonnets et autres rimes

Bâle, sonnet

Ils ont chassé de l’antique Munster,
Les Saints nimbés, la Vierge rayonnante;
Où fleurissait la rose flamboyante
On voit fleurir la trogne de Luther.

Erasme est là sous un pilier gothique;
Il va la nuit, voir le cloître ogival,
Où le portrait byzantin, de Saint Gall;
Avec Holbein, le peintre catholique.

Erasme raille et d’un crayon mordant,
Son compagnon dessine le tympan,
Où les dormeurs, surpris par la trompette

De Josaphat, oubliant l’étiquette,
Ne songent plus à nouer leur braguette,
Et courent, nus, au dernier jugement.

Q63 – T11 – déca

Elle, aux bras de cet homme! oh! non, mon Eugénie — 1863 (2)

J. Ernault Les préludes

First Love VI

Elle, aux bras de cet homme! oh! non, mon Eugénie
Est, et sera toujours fidèle à son amant;
De n’aimer que moi seul elle a fait le serment:
Elle, aux bras de cet homme! injure! Calomnie!

Oh! c’est que, voyez-vous, son amour, c’est ma vie:
Amis, si vous saviez quel sourire charmant
M’accueille, et quand je pars quel regard enivrant…
Vous diriez comme moi: cette chose est folie!

Elle, aux bras de cet homme! Est-ce que le vautour
S’unit à la colombe? Est-ce que par amour
La gazelle voudrait du tigre être la femme?

L’abeille épouse-t-elle un insecte hideux?
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Q15 – ccd e – sonnet interrompu par la stupeur indignée

Tu veux faire un Sonnet? Prends garde, jeune auteur, — 1863 (1)

Henri Rossey Mélanges poétiques

Le Sonnet
A mon jeune ami Eugène Huvé de Garel

Tu veux faire un Sonnet? Prends garde, jeune auteur,
Ecoute auparavant Boileau qui te conseille.
Ce poëme est, dit-il, une pure merveille
Et du Pinde français sera toujours l’honneur.

Mais de mille écrivains il a trompé l’ardeur,
Il fuit toute licence, au choix des mots il veille;
Il faut qu’en deux quatrains de mesure pareille,
La rime, avec deux sons, huit fois plaise au lecteur.

Puis un double tercet, qu’un sens complet partage,
Doit finir dignement ce difficile ouvrage
Dont Apollon dicta les rigoureuses lois.

Si ton talent n’est pas un éclair qui t’abuse,
Poursuis; mais lis ces vers où je t’offre à la fois
Des règles, un exemple, utiles à ta muse.

Q15 – T14 – banv – s sur s

Parce que de la viande était à point rôtie — 1862 (11)

Mallarmé in  Oeuvres complêtes – Poésies

Parce que de la viande était à point rôtie
Parce que le journal détaillait un viol,
Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie
La servante oublia de boutonner son col,

Parce que d’un lit, grand comme une sacristie,
Il voit, sur la pendule, un couple antique et fol,
Ou qu’il n’a pas sommeil, et que, sans modestie,
Sa jambe sous les draps frôle une jambe au vol,

Un niais met sous lui sa femme froide et sèche,
Contre ce bonnet blanc frotte son casque-à-mèche
Et travaille en soufflant inexorablement:

Et de ce qu’une nuit, sans rage et sans tempête,
Ces deux êtres se sont accouplés en dormant,
O Shakspeare et toi, Dante, il peut naître un poète!

Q8 – T14

La luxure est la dépense de l’âme dans un abîme de honte — 1862 (10)

M. Guizot

10
CXXIX

La luxure est la dépense de l’âme dans un abîme de honte, et jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite, la luxure est parjure, meurtrière, sanguinaire, digne de blâme, sauvage, excessive, grossière, cruelle, et digne d’inspirer la méfiance; dès qu’elle est satisfaite, on la méprise: on la poursuit au-delà de toute raison, et dès qu’on a joui on la hait au delà de toute raison, comme une amorce placée à dessein pour rendre fou celui qui s’y laissera prendre. On la poursuit avec folie, et la possession vous rend fou, avant, pendant et après, elle est extrême. Dans l’avenir elle semble un bien suprême, dans le passé elle n’est qu’une souffrance. D’avance, on la regarde comme une joie future, mais après, ce n’est qu’un rêve: tout le monde sait cela; et cependant personne ne sait comment éviter le ciel qui conduit les hommes dans cet enfer.

pr – tr « Th’expense of spirit in a waste of shame… »

Je suis donc comme le riche qu’une bienheureuse clef — 1862 (9)

M.Guizot Sonnets de Shakespeare


LII

Je suis donc comme le riche qu’une bienheureuse clef amène devant les trésors précieux qu’il enferme, ne voulant pas les contempler à tout heure, de peur d’émousser la fine pointe d’un plaisir rare. Voilà pourquoi les fêtes sont si précieuses et si solennelles, c’est qu’elles viennent à de longs intervalles, enchâssées dans la longue année, placées à de longues distances comme des pierres précieuses ou comme les joyaux les plus rares dans un collier. C’est ainsi que le temps vous garde comme un coffre, ou comme une armoire cachée derrière un rideau, pour rendre un certain instant spécialement heureux en dévoilant de nouveau le sujet caché de son orgueil. Béni soyez-vous, vous dont les mérites donnent lieu de triompher quand on vous possède, de vous espérer quand on est privé de votre présence.

pr – tr « so am I as the rich whose blessed key »- sh52

Le vert colibri, le roi des collines, — 1862 (8)

Leconte de Lisle Poèmes barbares

Le colibri

Le vert colibri, le roi des collines,
Voyant la rosée et le soleil clair
Luire dans son nid tissé d’herbes fines,
Comme un frais rayon s’échappe dans l’air.

Il se hâte et vole aux sources voisines
Où les bambous font le bruit de la mer,
Où l’açoka rouge, aux odeurs divines,
S’ouvre et porte au coeur un humide éclair.

Vers la fleur dorée il descend, se pose,
Et boit tant d’amour dans la coupe rose,
Qu’il meurt, ne sachant s’il l’a pu tarir.

Sur ta lèvre pure, ô ma bien-aimée,
Telle aussi mon âme eût voulu mourir
Du premier baiser qui l’a parfumée!

Q8 – T14 – tara

O vous qui dans ces chants pleins de mélancolie, — 1862 (7)

Henri Pell Poésies diverses

Imitation de Pétrarque

O vous qui dans ces chants pleins de mélancolie,
Ecoutez attentif le son de ces soupirs,
Qui nourrissaient mon coeur au temps de sa folie,
Alors qu’il bouillonnait d’ardeur et de désirs;

Je raconte en mes vers sur ma lyre amollie
Les chimériques maux, les futiles plaisirs,
Vous tous qui de l’amour gardez les souvenirs,
Vous plaindrez la douleur dont mon âme est remplie.

Maintenant que l’amour est éteint dans mon coeur,
Je sens avec effroi que ma funeste ivresse,
Fut longtemps un jouet pour un monde moqueur.

Mes erreurs m’ont laissé la honte et la tristesse,
Et j’entrevois, hélas!, dans mon accablement
Que tout est ici-bas chimère et denûment.

Q9 – T23 – tr  (Pétrarque, rvf 1)

Le sonnet, au contraire, est-il frais, gracieux — 1862 (6)

Charles Frétin Folles et sages


II

Le sonnet, au contraire, est-il frais, gracieux
C’est la jeune odalisque à l’ondoyante allure,
Qui s’avance en dansant, des fleurs à la ceinture,
Des diamants au front, des flammes dans les yeux.

Au milieu des parfums qui brûlent vaporeux,
Les rimes des quatrains lui battent la mesure,
Deux fois d’un pied léger la svelte créature
Brode le même pas sur les tapis soyeux.

Dès que vient des tercets la cadence plus vive,
Tout-à-coup s’animant, vous la voyez lascive
Soulever sa basquine avec un doux souris;

Puis, quand son sein bondit ainsi qu’une gazelle,
De son bouquet tombant cette soeur des houris
Vous jette pour adieu la rose la plus belle.

Q15 – T14 -banv –  s sur s

Quand le sonnet renferme une mâle pensée — 1862 (5)

Charles FretinFolles et sages

Le sonnet
I

Quand le sonnet renferme une mâle pensée
Eclatant à la fin par un sublime vers,
C’est la frégate armée, à l’horizon des mers
Se montrant tour à tour, sur la vague bercée;

Comme par un vent frais, elle approche poussée,
Harmonieux miroir, bientôt les flots amers
Reflètent ses grands mâts qui balancent les airs,
Son pavillon qui flotte et sa taille élancée.

Tandis que dans l’azur et du ciel et des eaux
Vous regardez tranquille onduler ses drapeaux,
Elle, dans les canons, presse et presse la poudre;

Puis, rapide, elle accourt, toutes voiles dehors,
Et, faisant feu soudain du port et des sabords,
Sur vous lance en passant les éclairs et la foudre.

Q15 – T15 – s sur s

par Jacques Roubaud