incise 1874

– A. de Gagnaud (ed.) – Almanach du sonnet pour 1874. Sonnets inédits publiés avec le concours de 150 sonnettistes – Aix –

mr de Gagnaud écrit:  » Le sonnet devient, de jour en jour, le moule préféré des poètes contemporains. « Il est à mes yeux, nous écrit Arsène Houssaye, le dernier mot de la poésie ». Ce qu’il y a de sûr, c’est que le temps a passé de ces versificateurs verbeux et vulgaires qui avaient si fort contribué à discréditer la rime et les rimeurs. Si quelque chose peut désormais réconcilier notre siècle avec les vers, ce ne peut être que ce petit poème, à l’allure alerte, au cadre exigu et rempli, et qui vise, non plus au charme banal et prolongé de l’oreille, mais à saisir, comme par surprise, la pensée ou le coeur. Déjà ceux qui ont suivi de près le mouvement littéraire de ces derniers ans ont pu constater que le retour au sonnet semble avoir rendu à la vieille Muse française quelque chose de son relief et de son prestige effacés. Propager le rhythme de Pétrarque, et de Marot sera donc travailler au relèvement de la poésie et, par suite, de toutes les grandes et belles choses dont elle est le véhicule. Telle est la première explication de ce petit livre.  »
Le sonnet, selon lui, pourrait également ‘réduire la désunion politique’. Bigre!
Il propose la création d’une Académie du Sonnet.
L’ouvrage contient également une citation fort intéressante de Baudelaire, écrivant à un ami à propos de Joséphin Soulary. Cette lettre (généralement citée de manière incomplète) contient une des rares réflexions pertinentes dans le siècle sur la forme-sonnet.  » Quel est donc l’imbécile (c’est peut-être un homme célèbre) qui traite si légèrement le sonnet et n’en voit pas la beauté pythagorique? parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense. Tout va bien au sonnet: la bouffonerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation philosophique. Il y a là la beauté du métal et du minéral bien travaillés. Avez-vous observé qu’un morceau de ciel aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux roches, ou par une arcade, etc. donnent une idée plus profonde de l’infini que le grand panorama vu du haut d’une montagne? Quant aux longs poèmes, nous savons ce qu’il faut en penser; c’est la ressource de ceux qui sont incapable d’en faire de courts. Tout ce qui dépasse la longueur de l’attention que l’être humain peut prêter à la forme poétique, n’est pas un poème.  » (L’image du ‘morceau de ciel fait penser à Oscar Wilde)
‘ L’homme célèbre’ en question était le père Enfantin (le principal propagateur des idées saint-simoniennes) qui avait envoyé à Soulary (dont un livre de sonnets était imprimé en caractères rares) une virulente admonestation:
« Que faire en un sonnet? pourquoi faire des copies de Raphaël, quand on sait manier le pinceau? pourquoi flûter dans des pipeaux, quand on a l’orgue? Pourquoi imprimer en caractères que personne ne sait lire, et qui seront de l’hébreu avant un siècle, à l’usage seulement de quelques dizaines d’archéologues?
 » Les grands artistes que nous prenons pour modèles, pourquoi les admirons-nous? Précisément parce qu’ils ont été les novateurs de leur temps, les initiateurs deleur avenir, et non pas les copistes, même habiles, de leur passé.
« Je sais bien que Didot et l’imprimerie impériale n’ont pas posé les colonnes d’Hercule; mais celles-ci n’ont pas arrêté Vasco de Gama ni Christophe Colomb, qui ne se sont pas bornés à la Méditerranée et à la Mer Rouge. Les renaissances sont bonnes à défaut de naissances; mais ces résurrections sentent toujours le cadavre et non pas le lait des mammelles maternelles.
« David n’a pas pu ressusciter les Grecs et les Romains, ni Hugo le Moyen-âge, ni Sainte-Beuve Ronsard. Tout cela est bien mort au fond, et même dans la forme, qui n’est plus que figures de cire ou trompe-l’oeil, nature morte, objet de curiosité de cabinet d’amateur.
« Ce n’est pas ainsi que marche la nature. Inspirons-nous donc aujourd’hui du sentiment de progrès qui animait à toutes époques les grands artistes, et qui leur ont fait découvrir et exprimer, dans leur temps, les idées et les formes supérieures à celles de leurs devanciers et de leurs contemporains; idées et formes génératrices de leurs successeurs et de nous-mêmes, et produisons, comme eux, les idées et les formes supérieures aux leurs, et génératrices de leur propre avenir. « .

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