incise 1879

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in L’hydropathe
Le sonnet-fantôme

Il était une fois un poète blond qui aimait une grande actrice. Il faut, se dit-il, que je lui dédie un sonnet. Il se mit en conséquence à oublier l’heure des repas et à mâcher des hémistiches. Après avoir perpétré un, deux, trois sonnets qui lui semblèrent bien pâles en pensant à celle qui les inspirait, il finit par se dire que le bruit des villes nuit à l’inspiration, et parti pour un village inconnu de la Bretagne. Là, pensait-il, rien ne pourra me distraire. je serai tout à elle ! Il se mit à l’œuvre avec la ferveur de ses vingt ans, relut Pétrarque, et produisit enfin un sonnet prodigieux. Quand il l’eut écrit, il le déchira avec rage en murmurant – «  C’est enluminer le soleil ! Il me faut mieux que cela ! » Il recommença avec opiniâtreté. On le voyait errer par les champs. Ses cheveux incultes lui tombaient dans le dos. parfois en polissant une phrase il restait si longtemps immobile que les oiseaux, le prenant pour une caryatide se posaient sur son occiput. Il les sentait vaguement se becqueter dans sa chevelure. Le printemps poudrait à frimas les pommiers trapus. L’été ombrait les chemins, sous leurs frondaisons vigoureuses, l’automne vint qui fait tousser les poètes et valser les feuilles – puis, ce fut le tour de l’hiver. Il ne voyait rien de tout cela. Il avait repoussé la terre d’un pied dédaigneux, pour aller habiter les paysages lunaires. Il vivait là-haut : Cela dura si longtemps que Mlle X avait eu le temps de changer cent fois d’amants, et la France quatre fois de gouvernement. Patiemment il accouplait les rimes, les quatorze rimes de son chef d’œuvre. Il y mit les brumes de l’Allemagne, et les éclairs qui sont des paillettes sur la robe nuageuse du temps – Il y jeta toute la symphonie de l’amour ; ses rythmes gradués, ses extases … Enfin, il s’avoua content, plia l’oeuvre sous son bras et revint à Paris . Il descendit ès tavernes de Montmartre, s’assit à la Grand’ Pinte, but plein broc de cervoise, et lut son sonnet. Nous n’en citerons que la fin de peur que le compositeur ne nous passe ses pinces au travers du corps. la voici telle que l’avait tracée la main du jeune poète blond qui aimait une grande actrice :

« !… ( ?) —- !! … —- !  »
«  —— … !!! … ? … ! … — »

La Grand’Pinte se divisa en deux camps. Ceux de l’école du bon sens se levèrent avec des regards inquiets et gagnèrent la porte – symptôme rassurant. Mais Cabaner déclara ce sonnet sublime, et voulut le mettre en musique – symptôme inquiétant. Manet prit un crayon et esquissa la vignette qui devait orner cette page de poésie transcendante. Le poète souriait avec modestie. «  Maintenant, dit-il, je vais le déposer aux pieds de l’étoile. «  Comment s’appelle cette étoile qui a des pieds ?  » Il la nomma. personne à la Grand’Pinte ne semblait la connaître. Enfin l’un des vœux habitués lui dit, rassemblant ses souvenirs : ` «  Mlle X ? attendez ! Mlle X ? … c’est de l’histoire ancienne. Ah ! ça, d’où venez-vous donc ? . »«  Je viens, dit-il, de Plougastel en Bretagne, où je m’étais rendu pour composer ce sonnet. «  J’aurais dû m’en douter. Eh bien, vous pouvez y retourner. Votre étoile n’est plus au théâtre … C’est de l’histoire ancienne.  Où donc est-elle ? «  Je n’en sais rien, mon cher. C’est un vieil astre couché : à Paris, les femmes vont vite…

contribution au genre du sonnet de zéro mot

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