Archives de catégorie : Tercets

Après ses longs travaux du jour, monsieur Homais, — 1872 (17)

Album zutique


Soleil couchant

Après ses longs travaux du jour, monsieur Homais,
Pharmacien-droguiste, est au seuil de sa porte
Pour respirer l’air pur qu’un vent d’ouest apporte.
Il rêve, son esprit ne reposant jamais.

Et, par-delà la lande où toute graine avorte,
Avide de verdure et de spectacles frais,
Son regard ému plonge aux vases du marais
Où fleurit la sangsue aimable sous l’eau morte.

Il bénit la Nature! – Et, comme le soleil,
Qui se couche, rougeoie et fait, tison vermeil,
Loucher sinistrement la prunelle des bouges,

Le bon Homais croit voir, son oeil s’arrêtant sur
Des nuages pourprés parmi le glauque azur,
Un céleste bocal peuplé de poissons rouges…

Q16 – T15

Obscur et froncé comme un oeillet violet, — 1872 (14)

Album zutique

Rimbaud et Verlaine

L’idole.

Obscur et froncé comme un oeillet violet,
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d’amour qui suit la rampe douce
Des fesses blanches jusqu’au bord de son ourlet.

Des filaments pareils à des larmes de lait
Ont pleuré sous l’autan cruel qui les repousse
A travers de petits caillots de marne rousse,
Pour s’aller perdre où la pente les appelait.

Mon rêve s’aboucha souvent à sa ventouse;
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

C’est l’olive pâmée, et la flûte caline,
Le tube d’où descend la céleste praline,
Chanaan féminin dans les moiteurs enclos.

Q15 – T15

Cinq sous! C’est ruineux! Me demander cinq sous? — 1872 (13)

coll. L’album Zutique

14 zutistes

Propos du cercle

(MERAT)  Cinq sous! C’est ruineux! Me demander cinq sous?
Tas d’insolents! … (PENOUTET)  Mon vieux! Je viens du café Riche;
J’ai vu Catulle … (KECK)   Moi, je voudrais être riche. –
(VERLAINE) Cabaner, de l’eau d’aff!… (H.CROS) messieurs, vous êtes saoûls!

(VALADE) Morbleu, pas tant de bruit! La femme d’en dessous
Accouche… (MIRET) Avez-vous lu l’article sur l’Autriche? …
Dans ma revue?…(MERCIER) Horreur! Messieurs, Cabaner triche
Sur la cantine (CABANER) Je.. ne.. pu.. is répondre à tous!

(GILL) Je ne bois rien, je paye!  Allez chercher à boire,
Voilà dix sous! (A.CROS) Si! Si! Mérat, veuillez m’en croire,
Zutisme est le vrai nom du cercle! (CH.CROS) En vérité,

L’autorité, c’est moi! C’est moi l’autorité ..
(JACQUET) Personne au piano! C’est fâcheux que l’on perde
Son temps, Mercier, jouez le Joyeux Viv…… (RIMBAUD) Ah! merde!

Q15 – T13

Nos fesses ne sont pas les leurs. Souvent j’ai vu — 1872 (11)

Rimbaud les stupra

Nos fesses ne sont pas les leurs. Souvent j’ai vu
Des gens déboutonnés derrière quelque haie,
Et dans ces bains sans gêne où l’enfance s’égaie,
J’observais le plan et l’effet de notre cul.

Plus ferme, blême en bien des cas, il est pourvu
De méplats évidents que tapisse la claie
Des poils; pour elles, c’est seulement dans la raie
Charmante que fleurit le long satin touffu.

Une ingéniosité touchante et merveilleuse
Comme l’on ne voit qu’aux anges des saints tableaux
Imite la joue où le sourire se creuse.

Oh! de même être nus, chercher joie et repos,
Le front tourné vers sa portion glorieuse
Et libres tous les deux murmurer des sanglots.

Q15 – T20  – Le mot ‘cul’ employé pour rimer en ‘u’ est une vieille licence; certains d’ailleurs écrivent ‘cu’.

Les anciens animaux saillissaient, même en course, — 1872 (10)

Rimbaud

Les stupra

Les anciens animaux saillissaient, même en course,
Avec des glands bardés de sang et d’excrément.
Nos pères étalaient leur membre fièrement
Par le pli de la gaine ou le grain de la bourse.

Au moyen âge pour la femelle, ange ou pource,
Il fallait un gaillard de solide grément;
Même un Kléber, malgré la culotte qui ment
Peut-être un peu, n’a pas dû manquer de ressource.

D’ailleurs l’homme au plus fier mammifère est égal;
L’énormité de leur membre à tort nous étonne;
Mais une heure stérile a sonné: le cheval

Et le boeuf ont bridé leurs ardeurs, et personne
N’osera plus dresser son orgueil génital
Dans les bosquets où grouille une enfance bouffonne.

Q15 – T20

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu: voyelles, — 1872 (9)

Rimbaud


Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu: voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes:
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glacier fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;

O, suprême Clairon plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges:
– O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux!

Q16 – T15