Archives de catégorie : Tercets

Yeux, lacs avec ma simple ivresse de renaître — 1899 (18)

Mallarmé Poésies

Le pitre châtié

Yeux, lacs avec ma simple ivresse de renaître
Autre que l’histrion qui du geste évoquais
Comme plume la suie ignoble des quinquets,
J’ai troué dans le mur de toile une fenêtre.

De ma jambe et des bras limpide nageur traître,
A bonds multipliés, reniant le mauvais
Hamlet! c’est comme si dans l’onde j’innovais
Mille sépulcres pour y vierge disparaître.

Hilare or de cymbale à des poings irrité,
Tout à coup le soleil frappe la nudité
Qui pure s’exhala de ma fraîcheur de nacre,

Rance nuit de la peau quand sur moi vous passiez,
Ne sachant pas, ingrat, que c’était tout mon sacre,
Ce fard noyé dans l’eau perfide des glaciers.

Q15 – T14 – banv

Princesse! A jalouser le destin d’une Hébé — 1899 (17)

Mallarmé Poésies

Placet futile

Princesse! A jalouser le destin d’une Hébé
Qui poind sur cette tasse au baiser de vos lèvres,
J’use mes feux mais n’ai rang discret que d’abbé
Et ne figurerai même nu sur le Sèvres.

Comme je ne suis pas ton bichon embarbé,
Ni la pastille ni du rouge, ni Jeux mièvres
Et que sur moi je sais ton regard clos tombé,
Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres!

Nommez-nous … toi de qui tant de ris framboisés
Se joignant en troupeaux d’agneaux apprivoisés
Chez tous broutant les voeux et bêlant aux délires,

Nommez-nous … pour qu’Amour ailé d’un éventail
M’y peigne flûte aux doigts endormant ce bercail,
Princesse, nommez-nous berger de vos sourires.

Q8 – T15

Rien, cette écume, vierge vers — 1899 (16)

Mallarmé Poésies

Salut

Rien, cette écume, vierge vers
A ne désigner que la coupe;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes mainte à l’envers.

Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flôt de foudres et d’hivers;

Une ivresse belle m’engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut

Solitude, récif, étoile
A n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.

Q15 – T14 – banv –  octo

Non, non, votre secret n’était pas un mystère. — 1899 (15)

Louis Fréchette Mémoires de la Royal Society of Canada, Section française t.5

Réponse au sonnet d’Arvers

Non, non, votre secret n’était pas un mystère.
Cet amour éternel discrètement conçu,
Vous avez, ô poète, eu grand tort de le taire:
Celle que vous aimiez l’a toujours fort bien su.

Vous n’avez point passé près d’elle inaperçu;
Votre âme à ses côtés n’était pas solitaire;
Mais vous avez perdu votre temps sur la terre:
N’osant rien demander, vous n’avez rien reçu.

Les femmes ont le coeur aussi subtil que tendre:
Pas une, soyez sûr, qui marche sans entendre
Le moindre des soupirs exhalés sur ses pas.

À l’instinct de leur sexe uniquement fidèles,
Des centaines, croyant vos vers tout remplis d’elles,
Raillaient votre silence… et ne vous plaignaient pas.

Q10  T15 – arv

Pendant que les forts et les sages — 1899 (14)

Henri Becque in La plume

Pendant que les forts et les sages
Comptent, trafiquent, font leur prix,
Acceptent tous les esclavages,
Acceptent tous les compromis :

D’autres trop las pour tant de peine
Et qui demeurent des témoins
Contemplent la mêlée humaine
En riant dans les petits coins.

Parfois des tristesses les prennent,
Ils regrettent et se souviennent
De grands projets évanouis.

Ce sont des faiseurs de volumes,
Ils sont légers comme des plumes,
Ils sont profonds comme des puits.

Q59  T15  octo

C’était un grand vaisseau taillé dans l’or massif: — 1899 (13)

Emile Nelligan

Le vaisseau d’or

C’était un grand vaisseau taillé dans l’or massif:
Ses mats touchaient l’azur, sur des mers inconnues;
La Cyprine d’amour, cheveux épars, chairs nues,
S’étalait à sa proue, au soleil excessif.

Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
Dans l’Océan trompeur où chantait la Sirène,
Et le naufrage horrible inclina sa carène
Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.

Ce fut un Vaisseau d’Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.

Que reste-t-il de lui dans la tempête brève?
Qu’est devenu mon coeur, navire déserté?
Hélas! Il a sombré dans l’abîme du Rêve!

Q63 – T14

Gauvain cherchait Myrdhin et cornait dans la nuit. — 1899 (12)

Guillaume Apollinaire Triptyque de l’homme

La maison de cristal

Gauvain cherchait Myrdhin et cornait dans la nuit.
Des ombres vagues erraient dans Brocéliande.
Le preux s’apeurait: « Est-ce sabbat? Rien ne luit.
Myrhdin connaît ma voix, Dieu fasse qu’il l’entende. »

Le cor pleurait et l’écho répétait … Un bruit,
Un cri tout à coup; lors Gauvain songea:  » Minuit,
Est-ce Lilith qui clame? Faut-il que j’attende
Le jour pour chercher l’Enchanteur? Hélas, si grande

Est la forêt que la voix de mon corps s’y perd!
Cornons plus fort. Peut-être pourra-t-il  m’entendre
… La nuit, les bois sont noirs et se meurt l’espoir vert

Avec le jour…  » – Un cri:  » J’aime ta tristor tendre,
Vivian!  » –  » C’est lui! « , dit Gauvain qui vit
Sous cloche de cristal par la Fée asservi

Myrhdin qui souriait irréel et ravi.

Q7 – T23 + e – 15v

Après avoir morné tant de robustes piques — 1899 (11)

Laurent Tailhade A travers les grouins

Vieille dame

Après avoir morné tant de robustes piques
– Heureux vaincu de ce combat qui lui fut cher –
Et poussé dans le plus intime de sa chair,
« Les dragons chevelus, les grenadiers épiques »,

Ma tante Jean Lorrain signe le boniment
Coppéen par qui va fleurir la Paix almée:
Sans nul autre désir que prouver à l’Armée
Son amour en détail et collectivement.

Palpitant des viols subis avec ivresse,
Il imbibe les régiments de sa caresse,
Donne aux tringlots des noms de princes fabuleux.

Son coeur est grand ouvert à leurs jeux délétères,
Patriote comme chausson! Les cordons bleus
Et les vieilles catins aiment les militaires.

Q63 – T14

Elle laissa tomber près du lit sa chemise, — 1899 (10)

Jules MoulinRefuges

Quand même

Elle laissa tomber près du lit sa chemise,
Et m’apparut alors dans toute sa splendeur:
Superbe, elle m’offrait sa chair, Terre Promise;
– Je ne vis sur son front nul signe de rougeur.

Je l’avais rencontrée, au soir, dans une église.
Elle venait ainsi prier avec ardeur,
Chaque jour que Dieu fait, et c’était sans surprise,
Qu’elle avait accepté mon hommage et mon coeur.

Elle fut en tous points très bien, je dois le dire,
Et j’allais m’assoupir amplement satisfait,
Heureux d’avoir trouvé Sapho ‘Toute la Lyre »,

Quand je sentis glisser son corps qui m’étreignait:
A genoux, près du lit, je la vis très austère:
Elle avait oublié de faire sa prière!

Q8 – T23

– ‘ Depuis que les Titans, punis de leur outrage, — 1899 (9)

Léopold DauphinCouleur du temps

La Tour Eiffel vue de haut
à Alphonse Allais

– ‘ Depuis que les Titans, punis de leur outrage,
Se tordent aux Enfers, l’homme, quoique malin,
S’élève vainement:  il reste à son déclin,
Vaincu par l’anémie et veuf du fier courage.

Or, moi, monsieur Homais, je crie: au gaspillage!
Et blâme hautement notre impuissant Vulcain
D’avoir – pour nous forger ce chef d’oeuvre mesquin –
Mis le fer stimulant et tonique au pillage! ‘

Puis, cet avis donné, sagement, sans détour,
Le grand pharmacien, les lèvres dédaigneuses,
Triture au mortier ses drogues ferrugineuses

Et, sous le lourd pilon croyant revoir la Tour,
Suppute, l’oeil rêveur, les bienfaisants pécules
Qu’on aurait à rouler tout ce fer en pilules.

Q15 – T30