Archives de catégorie : Tercets

O mer, o mer immense qui déroules — 1896 (6)

Auguste AngellierA l’amie perdue


Le sacrifice, XX

O mer, o mer immense qui déroules
Sous les regards mouillés de ces millions d’étoiles,
Les longs gémissements de tes millions de houles,
Lorsque dans ton élan vers le ciel tu t’écroules;

O ciel, ô ciel immense et triste, qui dévoiles,
Sur les gémissements de ces milliers de houles,
Les regards pleins de pleurs de tes milliers d’étoiles
Quand l’air ne cache point la mer sous de longs voiles;

Vous qui, par des milliers et des milliers d’années,
A travers les éthers toujours remplis d’alarmes,
L’un vers l’autre tendez vos âmes condamnées

A l’éternel amour qu’aucun temps ne consomme,
Il me semble, ce soir, que mon étroit coeur d’homme
Contient tous vos sanglots, contient toutes vos larmes!

abaa babb – T25 – toutes les rimes sont féminines

Et, tandis qu’alternaient dans leur retour subtil — 1896 (5)

Auguste AngellierA l’amie perdue


Rêveries, VII

Et, tandis qu’alternaient dans leur retour subtil
La chanson de la flute et cet appel d’amour,
Elle dit à voix haute: « O Vénus, m’aime-t-il,
Le poète qui vit près de la vieille tour?

Pour me donner à lui je veux qu’il me désire,
Je connais sa tristesse, et je veux qu’il l’oublie
Dans l’ardente fureur de l’amour que j’inspire,
Et mes baisers versés sur sa tête pâlie. »

Elle ouvrit ses bras blancs, frémissante d’émoi,
Et ses bras en s’ouvrant ouvrirent sa tunique
Et son corps radieux  aux invincibles charmes

Resplendit tout entier. Je vis entre elle et moi
Luire tes pauvres yeux tout fatigués de larmes,
Et je m’éloignai vers le bois mélancolique.

Q59 – T37

Les marronniers mettaient leurs premiers bourgeons verts — 1896 (4)

Auguste AngellierA l’amie perdue

La floraison, I

Les marronniers mettaient leurs premiers bourgeons verts
Dans le blanc ciel d’Avril aux ombres inquiètes,
On vendait les derniers bouquets de violettes,
Le Printemps s’échappait des noirs mois entr’ouverts,

Quand les premières fois je la vis. A travers
Les dessins emmêlés de ses sombres voilettes,
Je lus, d’un seul regard, les souffrances secrètes
Et les longs désespoirs, dans ses yeux doux et fiers.

Ma pitié s’attacha, par des rêves tremblants
A la triste inconnue; et lorsque je l’aimai,
L’été allait ouvrir le temps des fleurs écloses,

On vendait les premiers bouquets de jeunes roses,
Et dans l’azur uni du calme ciel de Mai
Les marroniers mettaient leurs derniers thyrses blancs.

Q15 – T42

Que ce sonnet ressemble aux galères royales, — 1896 (3)

Auguste AngellierA l’amie perdue

Que ce sonnet ressemble aux galères royales,
Qui traînent sur les flots des velours frangés d’or,
Et, sous un dais de soie aux splendeurs liliales,
Portent le lit d’ivoire où la reine s’endort;

Que des mots éclatants, bannières triomphales,
Il flotte pavoisé comme un mouvant décor;
Qu’un bruit charmant et doux de luths et de cymbales,
De violes d’amour, retentisse à son bord;

Qu’il soit resplendissant; que les salves de rimes
Eclatent hautement par le sabord des vers;
Qu’il vogue enveloppé par des souffles sublimes,

Arborant à son mat des lauriers toujours verts;
Car il porte ton nom souverain à travers
Les espaces du Temps et ses profonds abîmes.

Q8 – T21 – s sur s

Je n’aime pas énormément — 1896 (2)

Verlaine Invectives

A propos d’un procès intenté à un archevêque français

Je n’aime pas énormément
Le clergé que le Concordat
Nous procure présentement,
Et je voudrais qu’on émondât

Quelque peu, quand même un Soldat
S’en mêlerait, brusque et charmant
Au fond, remplissant ce mandat:
Tout pour le bien, – et persistat,

Qu’on émondât quelque peu, dis-je,
– Par quel détour ou quel prodige
Je n’en sais rien, mais je m’entête –

L’Eglise française – et les autres,
Mais aussi, que tels bons apôtres,
Bonne RF, fussent de la fête.

abab babb – T15 – octo – Quatrains en rimes masculines, tercets en rimes féminines

Dame sans trop d’ardeur à la fois enflammant — 1896 (1)

Mallarmé in Le Figaro, lundi 10 février

A la fin de son article sur l’élection de Mallarmé comme Prince des Poètes, André Maurel écrit: « Le grand public connaît peu M. Mallarmé. Afin de donner aux lecteurs du Figaro une conception assez nette du choix des jeunes poètes, j’ai demandé au nouveau Prince de vouloir bien m’envoyer quelques vers inédits que je pourrais publier ici.
Très gracieusement, M. Mallarmé a répondu à ma demande, en y joignant cette réserve:
 » sur votre demande gracieuse de tout à l’heure, voici un rien, sonnet « causé », qui ne peut, je crois détonner, malgré que, selon moi, les vers et le journal se font tort réciproquement »


Dame
sans trop d’ardeur à la fois enflammant
La rose qui cruelle ou déchirée, et lasse
Même du blanc habit de pourpre, le délace
Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant

Oui, sans ces crises de rosée et gentiment
Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe
Jalouse d’apporter je ne sais quel espace
Au simple jour le jour très vrai du sentiment

Ne te semble-t-il pas, disons, que chaque année
Dont sur ton front renaît la grâce spontanée
Suffise selon quelque apparence et pour moi

Comme un éventail frais dans la chambre s’étonne
A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi
Toute notre native amitié monotone.

Q15 – T14 – banv

Je ne suis pas de ceux que de vains mots on paie ; — 1895 (17)

Alexis Chavanne Murmures

?
Sonnet de monosyllabes

Je ne suis pas de ceux que de vains mots on paie ;
Je me plais d’y voir clair en tout ; mais, bien que j’aie
L’œil sain, quand je le tends soit en haut soit en bas,
Le vrai sens de la vie en traits nets n’y luit pas.

Or, quel que soit le cours que mon bon sens me fraye,
S0us ce ciel gris que nul arc-en-ciel gai ne raie,
Pas plus que d’où je viens je ne sais où je vas.
Le faux jour que je suis me fait choir en faux pas

C’est en un cul-de-sac que je me meus ; la voie
Est sans huis : et de près, un sphinx sûr de sa proie
Me suit … Je sais mon sort, & j’y vais franc de peur.

Ô mort ! est-ce en ton sein que le sens de la vie
Se tient clos ? c’est à toi qu’à la fin je me fie.
O mort ! dis-moi le mot ? – Le mot est dans ton cœur.

Q1  T15

La vie est de mourir et mourir c’est naître — 1895 (16)

Verlaine in ed.Pléiade


Pour le Nouvel An
A Saint-Georges de Bouhélier

La vie est de mourir et mourir c’est naître
Psychologiquement tout comme autrement
Et l’année ainsi fait, jour, heure, moment,
Condition sine qua non, cause d’être.

L’autre année est morte, et voici la nouvelle
Qui sort d’elle comme un enfant du corps mort
D’une mère mal accouchée, et n’en sort
Qu’aux fins de bientôt mourir mère comme elle.

Pour naître mourons ainsi que l’autre année ;
Pour naître, où cela ? Quelle terre ou quels cieux
Verront aborder notre envol radieux ?

Comme la nouvelle année, en Dieu, parbleu !
Soit sous la figure éternelle incarnée,
Soit en qualité d’ange blanc dans le bleu.

Q63  T34   11s

S’il t’arrive parfois de prononcer mon nom, — 1895 (15)

Alban Roubaud Pour l’idole

XXXVIII

S’il t’arrive parfois de prononcer mon nom,
A l’heure où le couchant invite à la prière,
Si le pardon pénètre en ton âme si fière,
Et si ton cœur dit « oui » quand ta bouche dit « non »

Souviens-toi que ma peine est égale à ta peine
Et que je souffre autant que ce qu’on peut souffrir.
Sache qu’il est une douleur qui fait mourir,
Et que cette pensée abolisse ta haine.

Le mal que je t’ai fait, je l’ai fait malgré moi,
Il fallait une larme aux voluptés anciennes,
Et Dieu n’a pas compris notre ineffable émoi.

Mais vois, les jours bénis ne s’oublieront jamais !
Et songe que je t’aime encor, toi que j’aimais,
Si tu pleures parfois, et que tu te souviennes …

Q63  T25

Emmi l’esseulement des joncs et des roseaux, — 1895 (14)

Alban Roubaud Pour l’idole

L’étang

Emmi l’esseulement des joncs et des roseaux,
L’étang vient d’endormir les frissons de sa moire
Où flottaient mes désirs, voguant vers la nuit noire,
Et le lune surgit et se mire en les eaux.

Bonheurs enfuis, frêles oiseaux,
Volez du fond de ma mémoire,
Le nuit où mes espoirs vont boire
Est  là qui vos tend ses réseaux …

Alors dans mon âme damnée,
C’est comme une tourbe effrénée
De regrets, de remords anciens …

Et dans le paysage triste,
Où j’erre seul, où rien n’existe,
Je me souviens, je me souviens ! …

Q15  T15  2m (octo : Q2 T1 T2)