Dans la salle aux murs gris de l’auberge interlope — 1880 (3)

Fernand Crésy (= Icres)Les fauves

Dans la salle aux murs gris de l’auberge interlope
Qui porte pour enseigne une branche de pin,
Nous la vîmes levant en l’air son escarpin
En posant ses genoux sur le banc qui s’éclope.

Sous la serge dont son épaule s’enveloppe,
Dans son verre graisseux elle trempait du pain,
Riant à tout buveur, maquignon ou rapin,
Qui pelotait ses seins en lui disant: « Salope! ».

Vous en souvenez-vous, Rosette? – et je surpris
Sur votre lèvre un fier plissement de mépris
Devant cet être abject qui n’a même plus d’âme.

Ce personnage était bien digne du décor …
Et moi, qui vous aimais, pouvais-je croire encor
Que vous seriez un jour plus ignoble, Madame? …

Q15 – T15

La pêche est bonne. Le poisson, — 1880 (1)

Marius MartinSonnets de Provence

La Bouillabaisse

La pêche est bonne. Le poisson,
Dans le calot garni de mousse,
Frétille et, dans un long frisson,
Se tord, se débat, se trémousse.

Un joyeux viveur sans façon,
Dressant ses manches qu’il retrousse,
Et fredonnant une chanson,
Assaisonne la sauce rousse.

Que le feu brûle, brûle encor,
Et que l’on verse les flots d’or
Sur les tranches de pain bien fines.

Mais, gourmands, n’en abusez pas,
Car, comme la rose ici-bas
La bouillabaisse a ses épines.

Q8 – T15  octo

Tandis que le rêveur, les paupières mi-closes, — 1879 (27)

Georges Perdrix in Le Tintamarre (décembre)

Lyre & Crochet

Tandis que le rêveur, les paupières mi-closes,
Comme pour mieux voir ses rêves éblouissants,
Préludant sur sa lyre, aux sonores accents
Change le doux printemps, chante les fleurs écloses,

Les nids et les berceaux des petits enfants roses ;
Lorsque ses vers, pareils aux zéphirs caressants,
Apportent ces parfums qui réveillent les sens
Et mettent des rayons aux fronts les plus moroses ;

Tandis que le penseur va, sondant l’infini,
Arracher un par un ses secrets au mystère,
Répandre sa lumière aux confins de la terre,

Mons. Zola s’en va, lui, quand l’horizon brunit,
Dans les cloaques noirs des ruelles obscures,
Le crochet à la main, fouiller les tas d’ordures

Q15 – T30

La mort – inévitable écueil — 1879 (26)

Jules Jouy in Le Tintamarre (février)

La mort de Daumier

La mort – inévitable écueil
Où vient se briser toute barque
– Sous l’œil farouche de la Parque
Vient d’engloutir un grand cercueil.

Notre caricature en deuil
Pleure son homme de Plutarque.
Dans l’ombre, Basile-Aristarque
Dissimule un joyeux clin d’oeil.

Salut à ton char funéraire,
Maître ! toi que l’on porte en terre
Sans le goupîllon des bedeaux !

Tambours noirs, grondez une charge
Au soldat tombé sur le dos,
A Daumier, Kléber de la charge !

Q15 – T14 – octo

Le fond vert, d’un vert cru de salade de maches, — 1879 (25)

« Fantasio » in Le Tintamarre (novembre)

Croute
Sonnet impressionniste

Le fond vert, d’un vert cru de salade de maches,
Figure une prairie, où des blocs, convulsés
Par un pinceau trop rouge et trop longtemps brossés,
On la prétention folle d’être des vaches.

A droite, au premier plan, s’étalent quelques taches
Très blanches : des maisons, dont les toits empesés
Exhalent vers un ciel aux tons bleus insensés
Une fumée épaisse en compactes panaches.

A gauche, un paysan sur son âne juché.
Le tout fini, soigné, peigné, limé, léché ;
On sent que l’artiste a voulu faire un chef d’œuvre.

– A distance, on croit voir un salmis de hors-d’œuvre :
Beurre, olives, anchois, œufs durs et caviar,
Dans un plat de faux Delft au décor trop criard.

Q15 – T13

incise 1879

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in L’hydropathe
Le sonnet-fantôme

Il était une fois un poète blond qui aimait une grande actrice. Il faut, se dit-il, que je lui dédie un sonnet. Il se mit en conséquence à oublier l’heure des repas et à mâcher des hémistiches. Après avoir perpétré un, deux, trois sonnets qui lui semblèrent bien pâles en pensant à celle qui les inspirait, il finit par se dire que le bruit des villes nuit à l’inspiration, et parti pour un village inconnu de la Bretagne. Là, pensait-il, rien ne pourra me distraire. je serai tout à elle ! Il se mit à l’œuvre avec la ferveur de ses vingt ans, relut Pétrarque, et produisit enfin un sonnet prodigieux. Quand il l’eut écrit, il le déchira avec rage en murmurant – «  C’est enluminer le soleil ! Il me faut mieux que cela ! » Il recommença avec opiniâtreté. On le voyait errer par les champs. Ses cheveux incultes lui tombaient dans le dos. parfois en polissant une phrase il restait si longtemps immobile que les oiseaux, le prenant pour une caryatide se posaient sur son occiput. Il les sentait vaguement se becqueter dans sa chevelure. Le printemps poudrait à frimas les pommiers trapus. L’été ombrait les chemins, sous leurs frondaisons vigoureuses, l’automne vint qui fait tousser les poètes et valser les feuilles – puis, ce fut le tour de l’hiver. Il ne voyait rien de tout cela. Il avait repoussé la terre d’un pied dédaigneux, pour aller habiter les paysages lunaires. Il vivait là-haut : Cela dura si longtemps que Mlle X avait eu le temps de changer cent fois d’amants, et la France quatre fois de gouvernement. Patiemment il accouplait les rimes, les quatorze rimes de son chef d’œuvre. Il y mit les brumes de l’Allemagne, et les éclairs qui sont des paillettes sur la robe nuageuse du temps – Il y jeta toute la symphonie de l’amour ; ses rythmes gradués, ses extases … Enfin, il s’avoua content, plia l’oeuvre sous son bras et revint à Paris . Il descendit ès tavernes de Montmartre, s’assit à la Grand’ Pinte, but plein broc de cervoise, et lut son sonnet. Nous n’en citerons que la fin de peur que le compositeur ne nous passe ses pinces au travers du corps. la voici telle que l’avait tracée la main du jeune poète blond qui aimait une grande actrice :

« !… ( ?) —- !! … —- !  »
«  —— … !!! … ? … ! … — »

La Grand’Pinte se divisa en deux camps. Ceux de l’école du bon sens se levèrent avec des regards inquiets et gagnèrent la porte – symptôme rassurant. Mais Cabaner déclara ce sonnet sublime, et voulut le mettre en musique – symptôme inquiétant. Manet prit un crayon et esquissa la vignette qui devait orner cette page de poésie transcendante. Le poète souriait avec modestie. «  Maintenant, dit-il, je vais le déposer aux pieds de l’étoile. «  Comment s’appelle cette étoile qui a des pieds ?  » Il la nomma. personne à la Grand’Pinte ne semblait la connaître. Enfin l’un des vœux habitués lui dit, rassemblant ses souvenirs : ` «  Mlle X ? attendez ! Mlle X ? … c’est de l’histoire ancienne. Ah ! ça, d’où venez-vous donc ? . »«  Je viens, dit-il, de Plougastel en Bretagne, où je m’étais rendu pour composer ce sonnet. «  J’aurais dû m’en douter. Eh bien, vous pouvez y retourner. Votre étoile n’est plus au théâtre … C’est de l’histoire ancienne.  Où donc est-elle ? «  Je n’en sais rien, mon cher. C’est un vieil astre couché : à Paris, les femmes vont vite…

contribution au genre du sonnet de zéro mot

Non, poète ; à minuit, ici-bas sur la terre, — 1879 (24)

Victor Froussard (ancien secrétaire de la préfecture de la Haute-Marne ) Recueil de poésies

Minuit
A propos d’un sonnet de M. de Ségur

Non, poète ; à minuit, ici-bas sur la terre,
Tout n’est pas endormi : soyez-en trop certain.
Combien de malheureux, sous leur toit solitaire,
Veillent, en gémissant de leur cruel destin.

Blotti dans son fauteuil, un vieux fauteuil Voltaire,
Près du foyer fumeux où le tison s’éteint,
Oublieux d’aviver la lampe qu’il éclaire,
Même de réchauffer la théière d’étain,

Je sais, je sais quelqu’un qui ne dort pas encore,
Qui n’ira s’endormir qu’à la naissante aurore
Quand va chanter l’oiseau sous les feuillages verts.

Quand gazouille déjà la gentille hirondelle,
Celui-là, c’est, poète, un vieux ami fidèle,
Qui ne peut s’arracher aux charmes de vos vers.

Q8  T15  bi

Brr ! qu’il fait froid ! chère frileuse, — 1879 (23)

Alfred Aubert Caprices et boutades

Sonnet d’hiver

Brr ! qu’il fait froid ! chère frileuse,
Pose tes pieds sur le chenêts,
Tes pieds mignons que je connais
Etends-toi bien sur la causeuse .

Que les coussins ploient sous ton corps
Afin que d’une main fiévreuse
Je parcoure, ô mon amoureuse
L’écrin de tes tièdes trésors.

Depuis un mois pour toi, Ninette,
Ainsi qu’un pauvre anachorète
Je tiens bon devant Brididi*.

Le cœur si vite est refroidi !
Ravivons la chaude amourette
Depuis minuit jusqu’à midi.

Q52  T10 – octo

*Danseur professionnel

Lyon n’a point vu fuir la poésie : — 1879 (22)

Alfred Aubert Caprices et boutades
Trois sonnets à Pierre Dupont


I

Lyon n’a point vu fuir la poésie :
Pour sa noble muse en fidèle amant
Joseph Soulary taille un diamant,
Chef-d’oeuvre de style et de fantaisie.

Louisa Siefert, écrivain charmant,
Nous a dévoilé le cœur de la femme :
Doux rayons perdus, blessure de l’âme,
N’était-ce pas là l’éternel roman ?

Laprade, ébloui des clartés divines,
S’en va, que le jour rayonne ou décline,
Promener son rêve au sommet des monts,
Mais c’est ta chanson surtout qui reflète

L’esprit populaire et que nous aimons
O Pierre Dupont, immortel poète !

Q48  T14   tara

par Jacques Roubaud