Alors que nous étions jeunes adolescents — 1864 (10)

Jules de Voris Fleurs et chardons

Regret

Alors que nous étions jeunes adolescents
Et qu’on nous permettait des doux jeux innocents,
C’est vous que j’embrassais pour sortir de la ronde,
Tressaillant sous le poids d’une ivresse profonde.

Loins des fades bavards qui composent le monde,
Un soir, tous deux, tout seuls, timides, rougissants,
Et le cœur dévoré de désirs impuissants,
Je vous ai dit, je crois, que j’aimais une blonde.

Hier, dans ce grand bal où l’on vous admirait,
Près du petit salon, que l’ombre enveloppait,
Moi, jeune homme perdu dans la foule ennuyeuse,

Je regrettais le temps où main à main, sans frein,
Sans souci ni remords en leur amour serein,
Je fermai d’un baiser votre bouche rieuse.

Q4  T15

Pour ses yeux, – pour nager dans ces lacs, dont les quais — 1864 (9)

Mallarmé manuscrit du « carnet de 1864 »


Le pitre châtié

Pour ses yeux, – pour nager dans ces lacs, dont les quais
Sont plantés de beaux cils qu’un matin bleu pénètre,
J’ai, Muse, – moi, ton pitre, – enjambé la fenêtre
Et fui notre baraque où fument tes quinquets.

Et d’herbes enivré, j’ai plongé comme un traître
Dans ces lacs défendus, et, quand tu m’appelais,
Baigné mes membres nus dans l’onde aux blancs galets,
Oubliant mon habit de pitre au fond d’un hêtre.

Le soleil du matin séchait mon corps nouveau
Et je sentais fraîchir loin de ta tyrannie
La neige des glaciers dans ma chair assainie,

Ne sachant pas, hélas! quand s’en allait sur l’eau
Le suif de mes cheveux et le fard de ma peau,
Muse, que cette crasse était tout le génie!

Q16 – T27 Dans cette version première, disposition  abba  baab  cdd  ccd

C’est ici la case sacrée — 1864 (8)

Baudelaire in Revue Nouvelle


Bien loin d’ici

C’est ici la case sacrée
Où cette fille très-parée,
Tranquille et toujours préparée,

D’une main éventant ses seins,
Et son coude dans les coussins,
Ecoute pleurer les bassins:

C’est la chambre de Dorothée.
– La brise et l’eau chantent au loin
Leur chanson de sanglots heurtée
Pour bercer cette enfant gâtée.

Du haut en bas, avec grand soin,
Sa peau délicate est frottée
D’huile odorante et de benjoin.
Des fleurs se pâment dans un coin.

s.rev. – eee ddd babb abaa – octo

Je veux faire un sonnet, – superbe … magnifique! — 1864 (7)

Frederick Juncker Sonnets

Fantaisie

Je veux faire un sonnet, – superbe … magnifique!
Original, surtout: mon sujet est charmant.
Je l’ai tiré du coeur, et, certes!, je me pique
De toucher cette corde harmonieusement …

Pour qu’il soit sans reproche, il faut que je m’applique,
Le revoie et corrige; – il faut également
Qu’il soit mis bien au net, afin que la critique,
Honteuse, devant nous, s’incline poliment.

Ah! Nous allons donc faire une oeuvre de génie!
Je me sens tout dispos! La rime et l’harmonie
Chantent à mes côtés leurs plus belles chansons;

Vite! Dans ce beau feu que ma verve s’allume;
Mon buvard! …   mon papier! Mon garde-main, ma plume!
Et maintenant j’y suis, – tout est prêt – Commençons!

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Q8 – T15 – 15v  – s sur s Ici, il allonge le texte d’une ligne de points, quinzième vers, ou premier vers d’un sonnet absent.

J’aurai trente-six ans dans onze mois d’ici; — 1864 (6)

Frederick Juncker La gerbe


Ego

J’aurai trente-six ans dans onze mois d’ici;
Je suis blond, grand et mince, assez facile à vivre;
Les extrêmes chez moi vont se touchant – Ainsi
Je suis plus fou qu’un singe, ou plus grave qu’un livre.

Je ne suis pas courtois; – pourtant, je dis: Merci!
Quand on m’offre une chaise. – Aisément je me livre
A qui m’offre son coeur; mais – qu’on me pende! – si
J’en ai jamais cherché qu’on rougirait de suivre!

Quant à mes qualités, mes défauts, mon humeur,
Ma foi! N’en parlons pas; je ne suis point fumeur
Et c’est une vertu, de nos jours, assez belle.

Je travaille pour vivre et chante par amour,
Enfin, je crois en Dieu, très-cher lecteur, et pour
En finir avec moi, sache que je m’appelle:
Frédérick Juncker

Q8 – T15 Frédérick Junker introduit son nom en supplément à son sonnet, par sa signature manuscrite en facsimile.

Vous qui, remplis d’une adorable ivresse, — 1864 (5)

Hippolyte Lucas Heures d’amour

Vous qui, remplis d’une adorable ivresse,
Avec mystère, alors que fuit le jour,
Tombez aux pieds d’une belle maîtresse,
Priez, priez dans mes Heures d’amour.

Si le dépit succède à la tendresse,
Si le regret vous domine à son tour
Cherchez ici votre propre tristesse:
Priez, priez dans mes Heures d’amour.

N’y touchez pas, matrones sans faiblesse!
N’y touchez pas, ô tartufes que blesse
Un sein charmant qui montre son contour!

Le doux plaisir eut ses autels en Grèce;
Il sera dieu toujours pour la jeunesse:
Chantez son culte, ô mes Heures d’amour.

Q8 – T6  déca – y=x (c=a & d=b) Sonnet sur deux rimes seulement. ‘Heures d’amour ‘ aux vers 4,8,14

Quatrième éd., d’après l’auteur; après Le coeur et le monde 1834; et une 2ème ed. en 1844. « cette édition fut mise à l’Index, parce que le mot Heures y était pris dans le sens du Livre de messe. « 

Qui peut vous oublier blondes filles du Nord, — 1864 (4)

A. de Flaux Sonnets

XIV
Sur les jeunes filles de Stockholm

Qui peut vous oublier blondes filles du Nord,
Au teint pâle, aux yeux bleus, si pures et si belles
Qu’il nous semble toujours aux voûtes éternelles,
Comme des séraphins, vous allez prendre essor!

De vos yeux abrités sous vos longs cheveux d’or
Parfois, à votre insu, sortent des étincelles.
C’est que le feu caché qui couve en vos prunelles
N’a dans aucun climat fait battre un coeur plus fort.

Pendant les courtes nuits de juin, ô jeunes  filles,
Quand vous veniez, le front caché sous vos mantilles,
Fouler d’un pied léger les prés de Djurgarden,

Je croyais voir au ciel scintiller plus d’étoiles;
L’air était embaumé, la nuit était sans voiles,
Et mon rêve enchanté durait jusqu’au matin.

Q15 – T15

Masques et loups, salut! Fontange et La Vallière — 1864 (3)

Arsène Houssaye Les cent et un sonnets


XXV
Bal masqué

Masques et loups, salut! Fontange et La Vallière
Se poignardent déjà par leurs regards jaloux,
Je vous tends les deux mains, je frappe les trois coups,
Beaux dominos jaseurs, ouvrez votre volière.

Pèlerins de Watteau, beautés de Largillière,
Que vous avez d’esprit pour causer avec nous!
Les plus sages toujours ce seront les plus fous:
Sévigné, prends la plume, ô belle épistolière!

Les affileurs de mots sont à mon rendez-vous
Ma belle dame, ici la langue est cavalière,
Ne soyez pas bégueule et saluez Molière.

Chercheuses d’inconnus, craignez les casse-cous,
Buveuses d’illusion, écoutez les frou-frous
Au risque de tomber dans les pièges à loups.

Q15 – T26 – y=x :  c=b,  d=a

Mozart et Rossini vont me donner l’andante. — 1864 (2)

Arsène Houssaye Les cent et un sonnets


LXXX –
Les Italiens

Mozart et Rossini vont me donner l’andante.
Ceux qui ne savent pas la langue du vieux Dante
Aiment ce beau théâtre où chante Mercadante,
Où Verdi tout de feu jette son âme ardente.

Ces dilettantes sont pareils au sacristain
Qui n’a jamais compris une messe en latin.
C’est qu’ici-bas tout est plus beau dans le lointain,
Je ne voudrais pas lire au livre du Destin.

Les femmes, mes amis, sont comme ce théâtre,
Car moins on les comprend, plus on les idolâtre,
Aspasie ou Laïs, Hélène ou Cléopâtre.

Que faut-il à Paris dans les soirs nébuleux?
Yeux noirs et cheveux blonds, cheveux noirs et yeux bleus,
Quand la Patti nous chante un air miraculeux.

A4B4C3D3

par Jacques Roubaud