Archives de catégorie : Q08 – abab abab

Monnayer l’or des couchants! — 1920 (14)

Raymond Radiguet in Oeuvres, ed. 2001

Champ de Mars

Monnayer l’or des couchants!
Que les clairons militaires
Berceurs du stérile champ
Ensemencent d’autres terres

Oreille insensible aux chants
Qui s’envolent de Cythère
Je suis devenu méchant
A force de battre l’aire

Le temps est un laboureur:
Rides tracées sans charrue
Vaine d’un astre empereur

Car son pégase qui rue
Ne pourrait voir sans horreur
Fleurir les chansons des rues

Q8 – T20 – 7s

Bruit qui ne s’énumère, et sous l’atone nue — 1920 (5)

René Ghil – in Oeuvres Complètes

Mer montante.

Bruit qui ne s’énumère, et sous l’atone nue
le rond soleil qui transparaît
en point ardent d’où s’amasse la révolue
cendre du soir désert, la Mer ne saurait

d’éternel arrêter la respiration tûe
de tous les hommes morts en trophées! arrivait
de dessous l’horizon qui limite ma vue
et le soupir de ma poitrine – et elle avait

immensément le mouvement qui outre-passe
et la grève et les pas et les mots qu’en vain tasse
le poids multiplié de nos vivants trépas:

et elle était – qui vient de soi-même suivie –
de l’étendue que le temps ne tarit pas
et sur ma lèvre un goût de sel, mouillé de vie ….

1916

Q8 – T14 – 2m: octo: v.2:

Tue en l’étonnement de nos yeux mutuels — 1920 (2)

René Ghil – in Oeuvres Complètes


Pour l’enfant ancienne

Tue en l’étonnement de nos yeux mutuels
Qui délivrèrent là l’or de latentes gloires,
Que, veuve dans le Temple aux signes rituels,
L’onde d’éternité réprouve nos mémoires.

Tel instant qui naissant des heurts éventuels,
Tout palmes de doigts longs aux nuits ondulatoires
Vrais en le dôme espoir des vols perpétuels
Nous ouvrit les passés de nos pures histoires

Une moire de vains soupirs pleure sous les
Trop seuls saluts riants par nos vœux exhalés,
Aussi haut qu’un néant de plumes vus les gnoses.

Advenus rêves des vitraux pleins de demains
Doux et nuls à plumer, et d’un midi de roses
Nous venons l’un à l’autre en élevant les mains.
1886

Q8 – T14 – vers 9 : un article comme mot-rime

Elle vit d’une vie infinie et plus haute — 1918 (6)

Tolia Dorian Poésies lyriques

La Joconde

Elle vit d’une vie infinie et plus haute
Que le Présent instable en sa réalité :
Les siècles font cortège à sa grâce sans faute,
Et dorent, en passant, son éternel été.

D’un sanctuaire altier elle est le très pur hôte,
Placide et venimeuse Idole de beauté ;
Ses yeux pervers n’ont pas une ombre que leur ôte
Leur sereine et railleuse invincibilité …

O Dame au fin sourire, aux cheveux blonds de cendre,
Dame au large front ceint du ruban emperlé !
A nul mortel, voulant pénétrer ton air tendre,

De tes lèvres-serpents tu n’as jamais parlé …
Et tes royales mains n’ont pas laissé surprendre
Un seul secret des plis dont ton sein est voilé !

Q8  T20

L’un d’entre eux est versé dans la philosophie. — 1918 (3)

Adolphe Aderer Les heures de la guerre

I

L’un d’entre eux est versé dans la philosophie.
Admettons. Il pourrait (ne serait-ce qu’un peu),
La tâche suffisant à remplir une vie,
Nous parler des penseurs vénérés en tout lieu :

Aristote, Zénon, Platon qui nous confie
Le verbe de Socrate, aussi pur qu’un ciel bleu,
Sénèque, Cicéron, Lucrèce au fier génie
Descartes, « ce mortel dont on eût fait un Dieu ».

Spinoza de Hollande et Bacon d’Angleterre,
Stuart Mill, Hume, Locke admiré par Voltaire,
Tous ces libres esprits qui s’évadent du cant,

Encore des Français, Condillac, Malebranche.
Tant d’autres, devant qui l’humanité se penche.
Il les méprise tous, il ne sait qu’un nom : Kant.

Q8  T15

Les n°s 2 et 3 de cette petite série s’occupent, dans le même esprit, de Goethe (pour la poésie) et de Wagner

Bien loin, lecteur, de ces bucoliques barbus — 1915 (10)

Henri Béraud Glabres

Dédicace

Bien loin, lecteur, de ces bucoliques barbus
Qui paissent leur bercail aux champs de Montparnasse,
Loin de ces brasseries, emmi les bons poilus,
Les anciens et les bleus (tous d’ailleurs de la classe))

La guerre donna l’être à ces vers ingénus,
Jusqu’aux lieux du carnage Apollon se prélasse.
L’Hélicon se transporte à Mesnil-les Hurlus,
Un boyau mène Eros aux crêtes du Parnasse.

Que ce luth de bivouac par ses accents rassure
Le cœur de l’apeuré Thersite. Et toi, Censeur,
Muse du caviar, tu chercheras en vain,

Dans ce recueil : rébus, parabole ou satire*.
Ce n’est que badinage, et pour montrer enfin
Aux ciblots épatés qu’on garde le sourire.

* Hélas ! la censure a cherché, et ce ne fut pas en vain. Voir page 17.

Q8  T14

‘ciblot’ est absent du TLF ; sans doute= civil.

Belladones et Cimarose — 1915 (9)

Paul Dermée in Sic

Jeu

Belladones et Cimarose
Miroirs lumineux des Songhas
Ma seule amie au cœur de rose
Touffes d’ivresse ô Seringa.

Cinnamones et primerose
Subtil horizon des lampas
La chair que ma tendresse arrose
Semble un lotus clos sous mes pas.

Cétoine à l’eau vive d’aurore
L’azur est là que le ciel dore
La cinéraire est mis au bois.

Vois la surprise aux yeux qu’on aime
Les soudains appels d’un hautbois
Soupirs ailés du dieu suprême.

Q8  T14  octo

Lundi huit février ma biche — 1915 (7)

Guillaume Apollinaire Poèmes à Lou


Sonnet du 8 février 1915

Lundi huit février ma biche
Ma biche part
Suis inquiet elle s’en fiche
Buvons du marc

Vrai qu’au service de l’Autriche
(Patate et lard)
Le militaire est très peu riche
Je m’en fous car

Il peut bien vivre d’Espérance
Même il en meurt
Au doux service de la France

Un Artilleur
Mon âme à ta suite s’élance
Adieu mon cœur

Q8  T20 – 2m : v.impairs octo, vers pairs 4 syll

Sanglé dans son dolman d’étain, — 1914 (4)

?Cristaux et colloïdes – Anthologie des pharmaciens poètes –

Le suppositoire

Sanglé dans son dolman d’étain,
Qui lui donne allure guerrière,
Le suppositoire, malin,
Attaque toujours par derrière.

Odorant comme un Muscadin,
On le croirait d’essence fière;
Mais, son idéal est mesquin,
Il ne prise que la matière!

Pourtant, sa fin lui fait honneur!
C’est lorsque, héroïque pointeur
Que n’émeut point la canonnade;

Pour donner son calmant effet,
Tête baissée, il disparaît,
Au fracas d’une pétarade!

Marcel Mavit

Q8 – T15 – octo