Archives de catégorie : Tercets

Qui nous tient? de quel rire et de quelle ironie — 1870 (5)

Paul Delair Les nuits et les réveils

Questions

Qui nous tient? de quel rire et de quelle ironie
Sommes-nous les bouffons sans le savoir? Qui donc
Fit l’homme, et pour loger l’espérance infinie
Courba la voûte étroite et basse de son front?

Qui fait couler le fiel pour la vertu bannie?
Qui coupe, indifférent, la branche avec le tronc?
Qui rit au crime, et met sur sa tête impunie
La marque au nom de qui ses enfants règneront?

Qui suscite la peste et luit sur les batailles?
Qui ne baîllonne pas les gueules de la mer?
Qui maudit la semence et frustre les entrailles?

Et comme un sablier, dans le néant amer,
Qui nous vide? Et quand tout sera nu sur la terre,
Qui donc, pour s’amuser, pèsera la poussière?

Q8 – T23

Un visage un peu long, d’une pâleur ambrée, — 1870 (4)

Charles Legrand Le théâtre en sonnets

XI – Favart

Un visage un peu long, d’une pâleur ambrée,
Des cheveux insolents, un front pur, de grands yeux,
Sous la paupière lourde embrasés, – lèvre ombrée
De dédain, col flexible et sein tumultueux.

Ta voix fuyant d’abord monotone et flexible,
Pour jaillir en éclats, et mordre bien au coeur;
Un corps semblant de marbre et, quand l’éclair arrive,
Se tordant plein d’amour, s’écrasant de douleur.

Ah! que la haine est belle à se ruer farouche!
Ah! que l’amour est doux à couler de ta bouche!
Quelle fierté! quel feu! quel désordre, quel art!

La passion, c’est toi – toi la vie et la flamme!
Et ce cri, malgré nous, à te voir, part de l’âme
Bien rugi, par les dieux! O lionne, ô Favart!

Q59 – T15

O chair lactée, ô cheveux d’or, — 1870 (3)

Charles Legrand

VII – Pierson

O chair lactée, ô cheveux d’or,
O front d’ivoire, ô rire rose,
Glauque regard qui, frais, repose,
O sein de neige au doux essor!

C’est Vénus de la lame éclose,
C’est Eve étincelant au jour,
La fraîcheur, le parfum, la rose,
C’est le printemps et c’est l’amour.

Donc, comment voulez-vous madame,
Quand vous prenez les yeux et l’âme
Et nous perdez de désirs fous,

Qu’on puisse votre jeu décrire?
Est-ce qu’on entend? On admire.
Que ne vous enlaidissez-vous!

Q17 – T15 – octo

Les traits heurtés, saillants, plutôt rudes que gros; — 1870 (2)

Charles LegrandLe Théâtre en sonnets

XXX –Taillade

Les traits heurtés, saillants, plutôt rudes que gros;
Les yeux fatigués, gris, enfoncés sous l’orbite
Cave – le débit sec, saccadé, qui s’irrite,
Très-nerveux, très-subit, très-chercheur et très-faux.

Usant du geste outré par amour du sublime,
Se tourmentant si fort d’étonner qu’il se perd;
Ridicule – là-même il mérite l’estime
Quelques éclairs heureux dans un ciel bien couvert.

Tout le déclamatoire et le pompeux, l’emphase
Le portent; il s’élève, – et le simple l’écrase.
Je le voudrais jouant quelque rôle effrayant,

Un Caliban, des fous, un monstre, un parricide,
Quelque chose inouï, de vraisemblance vide;
Malgré tout, un artiste étrange & saisissant.

Q62 – T15

Despréaux, on te blâme, ô fier législateur, — 1870 (1)

Louis de VeyrièresMonographie du sonnet , tome II – Quatre-vingt sonnets –

Le Sonnet-phénix

Despréaux, on te blâme, ô fier législateur,
Depuis le grand lettré jusqu’au petit bohême!
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème
Tu dis, et de ton vers je me fais l’éditeur!

Je rêvais mieux, hélas! mais quel barde enchanteur
Prendra dans ton blason le poétique emblême,
Et sera, résolvant mon pénible problème,
D’un parfait idéal l’heureux imitateur?

Car le sonnet-phénix coule plein d’harmonie;
Sa rime est ciselée; un éclair de génie
En trace le sujet à la fois doux et beau,

Pour charmer tour à tour, par des splendeurs pareilles,
– Eussè-je un pied déjà sur le bord du tombeau
Mon esprit et mon coeur, mes yeux et mes oreilles!

Q15 – T14 – banv – s sur s

Comme la perle fine avec art enchâssée, — 1869 (36)

Charles Coligny in l‘Artiste

Le sonnet

Comme la perle fine avec art enchâssée,
Brille en un cercle d’or étroit et pur écrin
Comme entre les parois d’un corset de satin,
Une taille légère est doucement pressée.

Comme le gant moulant une main parfumée,
Dessine exactement les ongles de carmin,
Au vers quatorzième imposant le mot : Fin !
Strictement le sonnet enserre la pensée.

Mais de tous ces liens se joue en souriant,
L’art calme et radieux, l’art fier que rien n’entrave,
Qui se relève roi quand on le croît esclave.

Chaque mot caressé par son doigt triomphant,
Etincelle parmi les frêles dentelures,
Comme un brillant orné de riches ciselures.

Q15  T30  s sur s

Mona-Lisa ! – D’où vient qu’en cherchant dans le Louvre — 1869 (35)

René Danglars in l‘Artiste

Les incarnations de la Joconde

Mona-Lisa ! – D’où vient qu’en cherchant dans le Louvre
Mon maître, mon titan, Léonard de Vinci,
Plus loin que la Joconde en rêvant je découvre
Ce tableau féminin, ce Saint-Jean que voici ?

Jean ! ce bras délicat, la gorge qui s’entr’ouvre,
Ces cheveux longs, bouclés, qu’a la Joconde aussi ?
Non, c’est le souvenir de Monna qui se rouvre,
L’amour de Lionardo, sa foule, son souci !

Il la croise en tous cieux, il la rêve, il lui donne
Le peplum du disciple ou l’œil de la madone ;
Son pinceau travestit l’idéal enchanté.

A voir Mona-Lisa dans ce beau Jean-Baptiste,
On surprend Léonard en son amour d’artiste :
Sa maîtresse est pour lui le type de beauté !

Q8  T15

C’est le nouveau théâtre, humains, réel, étrange ; — 1869 (33)

Arsène Houssaye in L’Artiste

Portrait D’Alexandre Dumas II

C’est le nouveau théâtre, humain, réel, étrange ;
Marguerite Gautier coudoie Ophélia,
Le cœur saigne en raillant, l’amour est un échange
De deux corruptions et d’un camélia.

Le demi-monde s’ouvre à la baronne d’Ange,
Diane avec un lys fume un régalia ;
Le masque du démon est le masque de l’ange,
Pendant que des deux mains applaudit Lélia.

Ce n’est plus Dumas I ; ce n’est plus l’ancien drame,
Le romantisme avec son vertige et sa trame,
Ses rois, ses chevaliers, son idéalité.

Non : c’est une autre vie et c’est une autre source,
La comédie au bois, au salon, à la bourse,
Plus tragique peut-être en sa réalité.

Q8  T15

Voyant qu’aujourd’hui les marchands — 1869 (32)

Louis de Veyrières Monographie du sonnet

Un improvisateur, de dix-neuf à vingt ans, déjà célèbre, heureux héritier d’Eugène de Pradel, nous fournira le second exemple par le sonnet suivant, composé dans une réunion au collège de Roanne, le 4 avril 1865.

Alfred Besse

La Loire

Voyant qu’aujourd’hui les marchands
Ont le pas même sur les princes,
Que les lauriers les plus brillants
Sont pour les cerveaux les plus minces,

Que des critiques insolents,
A Paris narguant leurs provinces,
Pour briser les plus beaux talents,
De leurs plumes se font des pinces ;

La sainte Poésie en pleurs
S’est dit : « cherchons des cieux meilleurs,
Où l’on puisse rêver la gloire ».

Puis, implorant votre concours,
Elle vient abriter ses jours
Sur les bords fleuris de la Loire.

Q8  T15  octo

Il est un amour saint comme l’amour d’un ange, — 1869 (31)

(Louis de Veyrières) Monographie du sonnet

Delphis de la Cour

L’amour maternel

Il est un amour saint comme l’amour d’un ange,
Un amour dont le ciel ne peut être jaloux,
Et qui change à son gré, par un miracle étrange,
Les louves en brebis et les brebis en loups.

Il donne tout sans rien demander en échange,
Il nous berce du cœur, enfant, sur ses genoux ;
C’est l’amour maternel, amour pur, sans mélange,
Un autre ange gardien que Dieu mit près de nous.

Les fils sont oublieux : quand la vie est amère,
Qu’ils viennent se jeter dans les bras de leur mère,
Des liens de son cœur rien ne brise les nœuds ;

Elle ne craint la mort que pour ces fils qu’elle aime,
Elle sait qu’on survit ; la mort pour elle-même
N’est qu’un prolongement de l’existence en eux.

Q8  T15