Archives de catégorie : Tercets

Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme, — 1881 (2)

Paul VerlaineSagesse

Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme,
Et les voici vibrer aux cuivres du couchant.
Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ:
Une tentation des pires. Fuis l’infâme.

Ils ont lui tout le jour en long grêlons de flamme,
Battant toute vendange aux collines, couchant
Toute moisson de la vallée, et ravageant
Le ciel tout bleu, le ciel chanteur qui te réclame.

O pâlis, et va-t’en, lente et joignant les mains.
Si ces hiers allaient manger nos beaux demains?
Si la vieille folie était encore en route?

Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer?
Un assaut furieux, le suprême, sans doute!
O va prier contre l’orage, va prier.

Q15 – T14 – banv

Du sein des riches fleurs d’Asie — 1881 (1)

Arthur BretonLe Garde-forestier. sonnets –

Le Sonnet

Du sein des riches fleurs d’Asie
Le parfum sort plus pénétrant
Et l’or du Palerne enivrant
S’épure en l’amphore choisie.

Le Sonnet d’émail transparent
Ainsi fait luire, ô poésie,
Ta quintessence d’ambroisie
Dans son beau calice odorant;

Et, lorsqu’on penche cette coupe,
Qu’à vives facettes découpe
La pointe du vers raffiné,

L’idée au travers étincelle,
Et plus poétique ruisselle
Du Vase avec art buriné.

Q16 – T15 – octo – s sur s

Désireuse des champs, ô foule, tu te rues, — 1880 (26)

Jules Christophe in Revue indépendante

Quartier de la Sorbonne
Sonnet estrambote

Désireuse des champs, ô foule, tu te rues,
Les dimanches d’été, vers les chemins de fer ;
Mais, pour goûter le frais, loin de ce bruit d’enfer,
J’aime bien mieux vaguer parmi les vieilles rues.

Comme Montaigne, moi qui, jusqu’en ses verrues
Adore la « grand-ville », à l’ombre de mon fier
Panthéon je m’enfonce, et délecte mon flair
Aux odeurs des ruisseaux. Ainsi que Coxigrues

Le nez au vent je marche, observant quelque effet
De lumière, attentif, charmé, très satisfait.
Nul passant. parfois, seule, une jeune herboriste

En toilette élégante, assise sur le seuil
De sa boutique, rêve. Après, un liquoriste
Aux lourds et chauds parfums. Je contemple d’un œil
Scrutateur les détails du paysages triste,
Et, plein de souvenirs, de chansons et des cris,
Je sens frémir en moi l’âme du grand Paris.

Q15  T14  +dff

J’aime le son du cor le soir au fond des bois, — 1880 (25)

Jacques de Villebrune in L’Artiste

Le cor

J’aime le son du cor le soir au fond des bois,
Soit qu’il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l’adieu du chasseur que l’écho faible accueille
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

Il a parfois l’accent douloureux du hautbois,
Il fait frémir ta main lorqu’à l’amour tu bois,
Il s’insinue en l’ombre, au cœur qui se recueille
Et se mêle au sanglot des roses qu’on effeuille.

Que de fois j’ai suivi, parmi nos grands châteaux,
Sa voix plaintive errant de coteaux en coteaux,
Et qui semble expirer tendre et mélancolique ;

S’il chante l’hallali sur le déclin des soirs,
Ma faible âme se meurt, et ce chant symbolique
Sonne à mon cœur perdu l’hymne des désespoirs.

Q1  T14  Le premier quatrain est un ‘emprunt’ non avoué à un poème connu de Vigny.

Lecteur, les vers de ce recueil — 1880 (24)

Tristan Gratien in La nouvelle lune

« Notre ami n’ayant pas le courage de commencer son volume, en a d’abord écrit l’épilogue »

Sonnet-épilogue

Lecteur, les vers de ce recueil
On un parfum de pourriture,
De réalisme et de cercueil,
En un mot, sont d’après nature.

Rarement j’ai franchi le seuil
De la Morgue, où le ciel figure,
Et mes vers en portent le deuil,
Lugubrement, je te le jure.

Tu peux les voir d’un mauvais œil
Ou leur faire un charmant cercueil,
Ami lecteur, je n’en ai cure !

S’ils froissent un peu ton orgueil,
Cher mortel, fais-en un linceul
Pour ta noble et superbe ordure.

Q8  T6  octo  y=x (c=a & d=b)

Devant l’ex-Napoléon-un — 1880 (23)

Cabriol in L’Hydropathe

Maurice Petit*

Devant l’ex-Napoléon-un
Il fait, le dimanche matin,
Ronfler, sous une dextre main,
Pour charmer maint, et maint et maint

Nez d’argent, que jadis la treille
Avait bourgeonné, mainte oreille,
Aux oreilles de sourd pareille,
L’orgue ! et pour cela j’appareille

Au plus haut mat de perroquet,
Le pavillon roux, bleu, blanc qu’est
Le pavillon du vrai courage.

A Maurice Petit je bois
Pour vouloir bien rajeunir d’âge
L’Invalide à la têt’ de bois.

* organiste aux Invalides

aaaa  bbbb T14  octo  on remarque la rime ‘un/ matin’

Némésis secoua le peintre frémissant, — 1880 (22)

Eugène Pottier in Oeuvres complètes (ed.1966)

Le triomphe de l’ordre
Tableau d’Ernest Picchio sur le Mur des Fédérés

Némésis secoua le peintre frémissant,
Il eut de l’abattoir la vision complète,
Ramassa la cervelle et le caillot de sang,
Et des tons de massacre il chargea sa palette.

Sous sa brosse on revit les canons vomissant ;
La cigarette aux doigts, le meurtre en épaulette ;
Les croix, le mur sinistre et le talus glissant
Et les martyrs sur qui l’avenir se reflète.

Le Triomphe de l’Ordre ! o travailleurs, voyez!
Resterez-vous ainsi mutilés, foudroyés ;
Sentez-vous pas en vous courir Quatre-vingt-treize ?

Cadavres par les trous qu’ont fait les biscaïens
Dans vos chairs, vous criez : Aux armes, citoyens !
La mort à pleins fossés chante la Marseillaise !

Q8  T15

Le homard, compliqué comme une cathédrale, — 1880 (21)

Charles Monselet Poésies complêtes

Le homard

Le homard, compliqué comme une cathédrale,
Sur un lit de persil, monstre rouge, apparaît.
En le voyant ainsi, Janin triompherait,
Car il a revêtu la pourpre cardinale!

Et c’est le Borgia des mers. Il a l’attrait
Des scélérats déçus dans leur ruse infernale.
Héraut des grands festins, avec pompe il étale
Son cadavre éventré dans l’office en secret.

Jamais plus fier vaincu n’eut plus beau flanc d’albâtre!
Décoratif et noble, il git sur un théâtre.
Jusques après la mort refusant d’abdiquer,

Il se cramponne aux doigts qui veulent l’attaquer.
Et si quelque imprudent  cherche à briser sa pince:
 » Prends garde! lui dit-il, je suis encore un prince! »

Q16 – T13

Lorsqu’il fallut dîner dans cette auberge atroce, — 1880 (20)

Charles Monselet Poésies complêtes

Marivaux à la barrière

Lorsqu’il fallut dîner dans cette auberge atroce,
Le front de mon ami se rembrunit soudain,
On mit notre couvert dans le fond du jardin
Près d’un jeu de tonneau débloqué. Quelle noce!

Le potage manqua totalement d’attrait:
Un lac d’une blondeur terne. – Rempli d’alarmes,
Mon ami s’écria: « Quel bouillon! Il faudrait,
Pour lui percer les yeux un fameux maître d’armes!

Je ne l’écoutais pas; mon caprice suivait
La fillette au jupon rayé qui nous servait;
Opulente beauté, – seize ans, et du corsage! –

Et j’allais, répétant: « vois donc quels yeux, mon cher!  »
Lui, tout à son idée, et d’un accent amer:
 » Que n’a-t-elle jeté ses yeux dans le potage! »

Q62 – T15