Archives de catégorie : 1-fem

sonnets à première rime féminine (Malherbe)

Le vent impur des étables — 1888 (11)

Charles CrosLe Collier de griffes

Liberté

Le vent impur des étables
Vient d’Ouest, d’Est, du Sud, du Nord.
On ne s’assied plus aux tables
Des heureux, puisqu’on est mort.

Les princesses aux beaux rables
Offrent leurs plus doux trésors.
Mais on s’en va dans les sables
Oublié, méprisé, fort.

On peut regarder la lune
Tranquille dans le ciel noir.
Et quelle morale? … aucune.

Je me console à vous voir,
A vous étreindre ce soir
Amie éclatante et brune.

Q8 – T20 – octo

Il y a une heure bête — 1888 (10)

Charles CrosLe Collier de griffes

Berceuse

Il y a une heure bête
Où il faut dormir.
Il y a aussi la fête
Où il faut jouir.

Mais quand tu penches la tête
Avec un soupir
Sur mon coeur, mon coeur s’arrête
Et je vais mourir ….

Non! ravi de tes mensonges,
O fille des loups,
Je m’endors noyé de songes

Entre tes genoux.
Après mon coeur, que tu ronges
Que mangerons-nous?

Q8 – T20 – 2m (octo ; 5s: vers pairs)

Je suis l’expulsé des vieilles pagodes — 1888 (9)

Charles CrosLe Collier de griffes

En Cour d’Assises

Je suis l’expulsé des vieilles pagodes
Ayant un peu ri pendant le Mystère;
Les anciens ont dit: Il fallait se taire
Quand nous récitions, solennels, nos odes.

Assis sur mon banc, j’écoute les codes
Et ce magistrat, sous sa toge, austère,
Qui guigne la dame aux yeux de panthère,
Au corsage orné comme les géodes.

Il y a du monde en cette audience,
Il y a des gens remplis de science,
Ça ne manque pas de l’élément femme.

Flétri, condamné, traité de poète,
Sous le couperet je mettrai ma tête
Que l’opinion publique réclame.

Q15 – T15 – tara

Inscriptions cunéiformes, — 1888 (8)

Charles CrosLe Collier de griffes

Epoque perpétuelle

Inscriptions cunéiformes,
Vous conteniez la vérité;
On se promenait sous des ormes,
En riant aux parfums d’été;

Sardanapale avait d’énormes
Richesses, un peuple dompté,
Des femmes aux plus belles formes,
Et son empire est emporté!

Emporté par le vent vulgaire
Qu’amenaient pourvoyeurs, marchands,
Pour trouver de l’or à la guerre.

La gloire en or ne dure guère;
Le poète sème des chants
Qui renaîtront toujours sur terre.

Q8 – T17 – octo

Sur ma table, parmi d’illisibles grimoires,— 1888 (4)

Louis-Pilate de Brinn’Gaubast Sonnets insolents

XI
Le Papier blanc

Sur ma table, parmi d’illisibles grimoires,
Griffonnés par mes doigts fébriles, et couverts
Les uns d’infâme prose et les autres de vers,
Le divin Papier Blanc fait chatoyer ses moires.

Pourquoi je l’ai tiré du fond de mes armoires?
– C’est que Dieu ne veut plus, tant nous sommes pervers,
Nous permettre, comme aux oiseaux dans les bois verts,
De garder tous nos chants au fond de nos mémoires …

Pourtant, quelque douleur qui saigne à notre flanc,
Nul de nous, ô papier resplendissant et blanc!
N’est digne de noircir ta gloire immaculée:

Les plus victorieux ne sont jamais vainqueurs,
Absolument, du Rythme et de la Rime ailée;
Et le meilleur de nous reste au fond de nos coeurs.

Q15 – T14 – banv

Trêve — 1887 (15)

Georges Proteau Les cent sonnets d’un fumiste

L’AMIE NOYÉE
Echantillon de style nègre à l’usage des poètes décadents

Trêve
Au
Beau
Rêve.

L’eau
Crève
Peau
D’Eve.

Pleurs,
Fleurs,
Piste.

Port
Triste
Mort.

« L’amant se désole sur la mort de sa maîtresse. Tout d’abord il avait cru à l’abandon mais des fleurs qu’il connait bien le mettent sur la piste. Arrivé sur le port il trouve le cadavre de son amie gonflé par l’eau. Alors, fou de douleur, il déplore le trépas qui déforme aussi prosaïque-ment le beau corps de l’adorée.
N. B.—Ces quelques mots d’explication’étaient pas superflus pourla compréhension de ce vilain charabia. »

Q17  T14  sns mono

Tout ce que vous voudrez pour vous donner la preuve — 1887 (13)

Pétrus Borel in Revue de Paris et de Saint-Petersbourg

Tout ce que vous voudrez pour vous donner la preuve
De l’amour fort et fier que je vous dois vouer ;
Pas de noviciat, pas d’âpre et dure épreuve
Que mon cœur valeureux puisse désavouer.

Oui, je veux accomplir une œuvre grande et neuve !
Oui, pour vous mériter je m’en vais dénouer
Dans mon âme tragique et que le fiel abreuve
Quelque admirable drame où vous voudrez jouer.

Shakspeare applaudira ; mon bon maître Corneille
Me sourira au fond de son sacré tombeau !
Mais quand l’humble ouvrier aura fini sa veille,

Eteint sa forge en feu, quitté son escabeau,
Croisant ses bras lassés, de son œuvre exemplaire,
Implacable, il viendra réclamer le salaire !

Q8  T23  sonnet de 1842

Au piano elle est assise et la sonate — 1887 (12)

Albert Saint-Paul in Ecrits pour l’art

Sonate

Au piano elle est assise et la sonate
–       Un océan dont les accords seraient les flots –
D’abord clapote et vient, câline, unie, en natte
Aux grèves vers mon rêve – ô les flots aux falots !

Et mon âme se pâme au sourd roulis des lames
En la Nuit qui s’enfuit où clament mille voix ;
Et les cordes, qu’accorde une voix de hautbois,
Chantent l’Avril, l’Idylle et les Epithalames.

Et nous voguons ! et nous tanguons, la Nuit s’enfuit.
Très loin l’horizon sans maisons – l’horizon luit.

Plaque encor des accords sur ton Erard d’ébène.
Laisse tes doigts à la caresse du clavier.

Oh ! notre âme emmaillée en l’immense épervier
De la kabbale, à l’aube opale pâle à peine.

Q60  T15  disp (Tercets en distiques) – rimes intérieures

Parmi l’écroulement des grandeurs séculaires, — 1887 (10)

Parnasse de la jeune Belgique

André Fontainas

La Joconde

Parmi l’écroulement des grandeurs séculaires,
Des espoirs teints de sang, de magie et d’orgueil,
Des langueurs, de remords sans motif et sans deuil
Baignent, Mona Lisa, tes yeux crépusculaires.

Et parfois un éclair de sensualité
Très doux vient allumer tes pensives prunelles,
Et les âpres désirs des voluptés charnelles
Glissent dans ta chair pâle un frisson redouté.

Ton si triste sourire est le cruel mystère
D’un cœur silencieux pris d’un amour austère,
Pour le riche avenir des fortes floraisons ;

Le candide regret des triomphes mystiques
Enflamme de feux verts tes yeux énigmatiques,
Consolant et rêveur comme des oraisons.

Q63  T15

O lune, quand tu sors des vapeurs opalines — 1887 (8)

Le Chat Noir,

Armand Masson

A la lune

O lune, quand tu sors des vapeurs opalines
Qui te font comme un lit onduleux et mouvant,
Je crois voir la Vénus Callipyge levant
Les voiles importuns des chastes mousselines.

En poëte païen j’admire ces rondeurs
Qu’on ne voit plus, hélas! qu’au pays des planètes,
Et je bénis les lois des morales honnêtes
Qui t’ont mise au-dessus des humaines pudeurs.

Mais pourquoi nous montrer toujours les mêmes choses?
Tu devrais varier de temps en temps les poses
Et nous faire admirer de nouvelles beautés.

Pour moi, les yeux levés vers le céleste dôme,
J’ai souvent caressé ce rêve d’astronome
De contempler l’envers de ta rotondité.

Q63 – T15