Archives de catégorie : 1-fem

sonnets à première rime féminine (Malherbe)

En face d’un miroir est une femme étrange — 1883 (4)

Maurice RollinatLes Névroses

Le monstre

En face d’un miroir est une femme étrange
Qui tire une perruque où l’or brille à foison,
Et son crâne apparaît jaune comme une orange,
Et tout gras des parfums de sa fausse toison.

Sous des lampes jetant une clarté sévère
Elle sort de sa bouche un ratelier ducal,
Et de l’orbite gauche arrache un oeil de verre
Qu’elle met avec soin dans un petit bocal.

Elle ôte un nez de cire et deux gros seins d’ouate
Qu’elle jette en grinçant dans une rèche boîte,
Et murmure: « Ce soir, je l’appellais mon chou ;

Il me trouvait charmante à travers ma voilette »
Et maintenant cette Eve, âpre et vivant squelette,
Va démantibuler sa jambe en caoutchouc!

Q59 – T15

Edgar Poe fut démon, ne voulant pas être Ange. — 1883 (2)

Maurice RollinatLes Névroses

Edgar Poe

Edgar Poe fut démon, ne voulant pas être Ange.
Au lieu du Rossignol, il chanta le Corbeau;
Et dans le diamant du Mal et de l’Etrange
Il cisela son rêve effroyablement beau.

Il cherchait dans le gouffre où la raison s’abîme
Les secrets de la Mort et de l’Eternité,
Et son âme où passait l’éclair sanglant du crime
Avait le cauchemar de la Perversité.

Chaste, mystérieux, sardonique & féroce,
Il raffina l’Intense, il aiguisa l’Atroce;
Son arbre est un cyprès; sa femme, un revenant.

Devant son oeil de lynx le problème s’éclaire:
– Oh, comme je comprends l’amour de Baudelaire
Pour ce grand Ténébreux qu’on lit en frissonnant!

Q62 – T15

Misa, Myrto, Lydé, Philedocé, Néere… — 1883 (1)

Jean LorrainLa forêt bleue

Le pays de fées, I

Misa, Myrto, Lydé, Philedocé, Néere…
De cépée en cépée un appel de voix claire
Sonne, et de combe en combe un bruit de pas divins

S’éloigne, un rai d’étoile argente la broussaille,
Des blancheurs d’aubépine enneigent les ravins
Et l’air ricane, empli des cris vagues et vains
Des fleurs, qu’un vent rôdeur et fou baise et chamaille.

Reines du temps d’Arthus et dryades, jadis,
Oriane, Ulada, des noms charmants de fées,
Triomphants comme un bruit de robes étoffées

Qu’on froisse, ont lui dans l’ombre, et les tertres verdis
Sont encore effleurés, comme au temps d’Amadis,
Par le groupe adoré des princesses tragiques
Et la lune à leurs pieds trace des ronds magiques.

aab cbbc deed dff  – Jean Lorrain semble bien l’inventeur de cette forme cousine du sonnet. (Je ne lui ai pas trouvé non plus d’imitateurs). Elle ressemble à cette famille de sonnets où les quatrains sont enchâssés dans les tercets, mais n’appatient pas à cette variété. L’annexer à la forme-sonnet est sans doute un coup de force abusif; tant pis!

De joie et de regrets la vie est un mélange. – — 1882 (16)

Alexandre Piedagnel Hier

Le cœur volé

De joie et de regrets la vie est un  mélange. –
Je suis triste à mourir, depuis samedi soir ;
Mais, selon le proverbe, en ce monde tout change …
Dans notre âme, une porte est ouverte à l’espoir !

Je vous dois un sonnet sur la manière étrange
Dont le malheur advient. – Ma muse se dérange;
Maussade et nonchalante, elle arrive en peignoir,
Les yeux clos à demi … je vais la faire asseoir.

On lui pardonnera son goût pour l’épigramme,
En narrant l’aventure ; – il est certain, Madame,
Qu’hélas ! à fort bon droit, je vous en veux beaucoup.

Ai-je tort ? Jugez-en …Que pourrai-je vous dire ?
Cela serait trop long ; – puis je vous verrai rire…
Et voici mon sonnet qui finit tout à coup.

Q7  T15  s sur s

– Foutons-nous, mon âme, foutons-nous dare-dare, — 1882 (13)

Alcide Bonneau (trad) Sonnets luxurieux de l’Arétin

Sonnet I

– Foutons-nous, mon âme, foutons-nous dare-dare,
Puisque pour foutre nous sommes tous nés ;
Si tu adores le vit, moi j’aime le con,
Le monde serait un rien qui vaille sans cela.

Et si post mortem il était permis de foutre,
Je te dirais : Foutons jusques à en mourir ;
Après, nous irons foutre Adam et Eve,
Qui furent cause de la malencontreuse mort.

– Vraiment, c’est vrai ; car si les scélérats
N’avaient mangé la traîtresse de pommes ;
Je sais bien que les amants ne cesseraient de jouir.

Mais laissons aller les bêtises ; et jusques au cœur
Plante-moi ton vît : fais que de moi jaillisse
L’âme que le vît fait tantôt naître et tantôt mourir,
Et, si c’était possible,
Ne me laisse pas hors de la motte tes couillons,
Heureux témoins de notre plaisir.

vl  tr  s. caudato, genre presque inconnu du sonnet français

Sous les rideaux discrets, au fond du vieil hospice, — 1882 (10)

Dr G.C. (Camuset ?) in G.J. Witkowski : Anecdotes médicales

Dermatologie

Sous les rideaux discrets, au fond du vieil hospice,
Les sylphes de Saint-Louis, chantés par Frascator,
Donnent à leurs amants, qui sommeillent encor,
Des baisers dont la trace est une cicatrice.

La rougissante Acnè, l’agaçante Eczéma,
Chéloïs au front pur, Syphilis au cœur tendre,
Purpura, Sycosis, Ephélis, Ecthyma,
Sur la peau des mortels préférés vont s’étendre.

Le jour luit. Une horde envahit les dortoirs,
Portant tabliers blancs avec paletots noirs ;
Ce sont les ennemis des virus et des lymphes.

Ils vont, et devant eux marche le professeur,
Comme un faune jaloux qui s’avance, grondeur,
Pour troubler vos ébats amoureux, belles nymphes.

Q62  T15 (TLF) ecthyma : Affection cutanée, caractérisée par une éruption pustuleuse et ulcéreuse, dont le principal agent est le streptocoque sycosis folliculite staphylococcique suppurée et profonde de la barbe et de la moustache. – ephelis (d’après des dictionaires médicaux en anglais !) corte de tache de rousseur – cheloïs ( ?) aujourd’hui désigne une maladie de la vigne

Versez avec lenteur l’absinthe dans le verre, — 1882 (9)

Dr G.C. (Camuset ?) in G.J. Witkowski : Anecdotes médicales

Aux buveurs d’absinthe

Versez avec lenteur l’absinthe dans le verre,
Deux doigts, pas davantage, ensuite saisissez
Une carafe d’eau bien fraîche : puis versez
Versez tout doucement, d’une main bien légère.

Que petit à petit votre main accélère
La verte infusion, puis augmentez, pressez
Le volume de l’eau, la main haute : et cessez
Quand vous aurez jugé la liqueur assez claire.

Laissez-la reposer une minute encor,
Couvez-la du regard comme on couve un trésor :
Aspirez son parfum qui donne du bien-être !

Enfin, pour couronner tant de soins inouïs,
Bien délicatement prenez le verre – et puis
Lancez sans hésiter le tout par la fenêtre.

Q15  T15

Coiffeur ! tu me trompais, quand, par tes artifices, — 1882 (8)

Dr G.C. (Camuset ?) in G.J. Witkowski : Anecdotes médicales

Calvitie

Coiffeur ! tu me trompais, quand, par tes artifices,
Tu disais raffermir mes cheveux défaillants,
Ceux qu’avaient épargnés tes fers aux mors brûlants,
Tu les assassinais d’eaux régénératrices. !

Tu m’as causé, coiffeur, de si grands préjudices,
Que je te voudrais voir, ayant perdu le sens,
Sur toi-même épuiser tes drogues corruptrices
Et tourner contre toi des engins mafaisants.

Ainsi, quand l’ouragan s’abat sur la futaie,
D’un souffle destructeur il arrache et balaie
La verte frondaison qui jonche le chemin.

Au bocage pareil, mon front est sans mystère,
Il ne me reste plus un cheveu sur la terre,
Et je gémis, songeant au crâne de Robin*

* Professeur d’histologie à la Faculté de Paris

Q14  T15

Primo Religion : – La vieille grimacière — 1882 (6)

Eugène Pottier in Œuvres complètes (ed.1966)

La Sainte Trinité

Primo Religion : – La vieille grimacière
Qui vous la fait, jobarde, au dogme, au sacrement,
Qui tient l’homme à genoux en l’appelant : Poussière
Et vous vend du miracle en sachant qu’elle ment.

Propriété : – Mais moi, mobilière ou foncière
Je proviens du travail ! – oui, c’est ton boniment :
Mais le travail s’en plaint, honnête financière,
Tu l’as dévalisé par ton prélèvement.

Ordre enfin ! – un César, un général qui sacre,
Qui maintient au-dedans la paix par le massacre
Et le guerre au-dehors sans risquer un cheveu.

Très Sainte Trinité, c’est toi qui nous rançonne :
Prêtre, usurier, soudard : sur terre en trois personnes,
Le mensonge, le vol et le meurtre sont Dieu.

Q8  T15

Peut-être pourrions-nous aimer, ma petite, — 1882 (4)

Le Chat Noir

Jean Moréas

A Maggy

Peut-être pourrions-nous aimer, ma petite,
Et goûter le bonheur charmant  d’un tendre amour;
Mais, il faut des brillants, des chapeaux Pompadour,
Et des mots truffés dans ce monde sybarite.

Si je dis que je t’aime et que mon coeur palpite
Quand je baise ta gorge au gracieux contour
Hélas! je ne suis pas un banquier de Hambourg,
Et tu me répondras  » que tu t’en bats l’orbite ».

Je voudrais te bâtir un frais cottage, au bout
D’un jardin parfumé d’aubépine et de rose
Pour que tu passes là contente le mois d’août.

Mais l’homme propose et le louis d’or dispose …
Et je n’ai que mon coeur qui ne vaut pas grand chose
Et mon corps fatigué qui ne vaut rien de tout.

Q15 – T21