Sur les blés verts l’alouette, — 1877 (10)

Narzale Jobert Myosotis à la Vierge

L’alouette
A Monsieur Mauric de Canchy
L’alouette se lève et chante les mâtines – Anaïs Ségalas

Sur les blés verts l’alouette,
Au mois de Mai radieux,
D’abord timide, volette,
Puis, s’élance vers les cieux.

Son gosier jaseur miette
Un hymne mélodieux.
Le laboureur qui la guette,
La questionne anxieux :

O virtuose rustique,
Que dit ton joyeux cantique
Aux tons si doux, si touchants ?

– A la campagne fleurie
Je dis : Célèbre Marie !
Moi je lui porte mes chants.

Q8  T15  7s

Il retentit Là-Haut sur la lyre des Anges : — 1877 (9)

Narzale Jobert Myosotis à la Vierge

Le nom de Marie
A Madame Albert de Feu

Il retentit Là-Haut sur la lyre des Anges :
Il est né d’un sourire au front de Gabriel.
Nom divin ! qu’il fait bon célébrer tes louanges !
Sur ta lèvre tu mets comme un suave miel !

Le palmier de Cadès, l’encens de l’Idumée,
La fleur de Jéricho, les vignes d’Engaddi,
Le myrrhe, le santal, l’orange parfumée,
N’ont rien de la douceur de ce beau nom redit.

Le ruisseau qui murmure en sa couche d’arène,
Le chant de la colombe au bord de la fontaine,
La brise du printemps qui passe sur les bois ;

Les baumes, les accords, les fleurs, les tendres voix,
Ce qui charme nos sens et notre âme attendrie,
Tout s’efface et s’éteint devant ce nom : Marie !

Q59  T13

Mère des orphelins, ô divine Marie, — 1877 (8)

Narzale Jobert Myosotis à la Vierge

Salut
Ave maria – ‘L’ANGE GABRIEL

Mère des orphelins, ô divine Marie,
Je viens m’agenouiller au pied de ton autel ;
Tant de fois ta puissance a protégé ma vie,
Faible enfant ! – Je te voue un amour éternel.

Heureux qui te choisit pour patronne chérie !
Tu le consoleras dans son sentier mortel.
Ton nom passe si doux sur la lèvre qui prie !
Ton regard sur un cœur tombe si maternel !

Je voudrais à ton front où la grâce rayonne
De fleurs d’or le plus pur placer une couronne,
Mais je n’ai que mon luth, ingénieux troubadour ;

Je te l’offre. – Il dira ta bonté tutélaire,
Les bienfaits que du ciel tu fais pleuvoir sur tette :
O Vierge, accepte-le, comme un gage d’amour !

Q8  T15

Oui certe, un beau sonnet vaut seul tout un poème ; — 1877 (7)

Louis Guibert in L’Artiste

Le sonnet

Oui certe, un beau sonnet vaut seul tout un poème ;
Mais c’est fortune exquise et bien rare vraiment
Que de mettre la main sur un tel diamant :
Le sonnettiste heureux est l’artiste suprême.

Ballade ou madrigal, romance, épître même,
Rien d’un cadre aussi fin n’entoure un compliment.
Trouvez-moi, s’il se peut, un écrin plus charmant
Pour présenter son cœur à la femme qu’on aime.

Le coffret tout d’abord plaît et séduit les yeux
Par son étrange éclat, son travail merveilleux ;
Mais plus riche il paraît, plus, quand la belle l’ouvre,

La perle en son nid d’or brille au regard surpris…
Ainsi, dans la splendeur du vers qui la recouvre,
La pensée ingénue acquiert un nouveau prix.

Q15  T14 – banv –  s sur s

On pense, en la voyant, aux figures de Greuze — 1877 (6)

? in La Lune Rousse 9/12/1877

Les jolies actrices de Paris, III – Juliette Baumaine

On pense, en la voyant, aux figures de Greuze
Peintre des doux minois, lui seul – ou Fragonard –
Eût rendu son visage exquisement mignard
Et ses sveltes contours, dont la forme amoureuse,

Dans les plis du corsage en relief se creuse.
L’hypocrite candeur, qui chez elle est un art,
Se trahit aux éclairs furtifs de son regard;
Elle a les mouvements d’une chatte peureuse;

Sa bouche aux rires vifs possède le secret
De faire voltiger la légère ariette …
Ah! dans le clair-obscur délicat – et discret

D’un boudoir Louis-Quinze, où nul bruit n’inquiète,
L’âme ravie – heureux celui-là qui serait
Le ROMEO choisi par vous, ô JULIETTE!

Q15 – T20 – cet auteur aime fort la diérèse. Il en a mis partout.

De vos traits mon âme est navrée —1877 (5)

Paul Poirson et Louis Gallet Cinq-Mars

(Le Berger – il chante le sonnet qu’il vient d’écrire)

De vos traits mon âme est navrée
Vous allez toujours m’enflammant
Et m’opposez incessamment
Des froideurs dignes de Borée.

Dois-je l’invoquer vainement
Cette heure, hélas! tant désirée
Ou de votre lèvre adorée
J’attendais quelque apaisement?

Nul ne peut rien pour ma blessure,
De cette peine que j’endure
A qui dirai-je A qui dirai-je le secret?

De vos yeux seuls vient ma souffrance,
De vos yeux seuls vient ma souffrance,
Seuls, ils ont assez de puissance
Pour guérir le mal qu’ils m’ont fait
Pour guérir le mal qu’ils m’ont fait

Le Berger offre alors à Aminte le sonnet; celle-ci le prend et le déchire avec dédain. – Désespoir du Berger.

Q15 – T15 – octo – Ce sonnet fait partie du livret de l’opéra de Gounod, Cinq-Mars. Le texte imprimé du livret rétablit la forme usuelle du sonnet; nous tenons compte ici de la partition (la transcription nous a été aimablement communiquée par mr Vincent Giroud)

Il se trouve cerné sur un champ de bataille — 1877 (4)

Henri Passérieu – in Union littéraire des poètes et littérateurs de Toulouse

Sonnet militaire

Il se trouve cerné sur un champ de bataille
Par cinquante guerriers, noirs démons forcenés:
Sur son visage ardent, une sublime entaille
Rougissait d’un sang pur ses traits illuminés.

Au milieu du bruit sec produit par la ferraille,
Au milieu des grands coups et reçus et donnés
On eut dit un géant perçant une muraille,
Et près de voir enfin ses efforts couronnés.

– Il succombe pourtant; la légère Espérance
Voyant ses yeux voilés par la prochaine mort,
S’enfuit, l’abandonnant en proie à la souffrance.

Alors, se ranimant dans un suprême effort,
Et levant vers le ciel sa figure meurtrie
Il retomba criant: « Vive notre Patrie! »

Q8 – T23 – bi

O vous qui, dans mes vers écoutez la cadence, — 1877 (3)

Joseph Poulenc, trad.Rimes de Pétrarque

I

O vous qui, dans mes vers écoutez la cadence,
Des soupirs qui servaient d’aliment à mon coeur
Quand je subis l’assaut de ma première erreur,
Aux jours déjà lointains de mon adolescence,

J’attends, sinon pardon, tout au moins indulgence
De celui qui connaît l’amour et son ardeur,
Si, dans mon vain espoir et ma vaine douleur,
Je ne fais que pleurer et peindre ma souffrance.

Mais je vois maintenant combien au peuple entier,
J’ai dû servir longtemps de fable et de risée,
Et je rougis de moi dans ma propre pensée.

Et voilà le profit de mon long rêve altier:
Le repentir, la honte, et l’aveu sans mystère
Que ce qui nous plaît tant n’est qu’un songe éphémère

Q15 – T30 – tr  (Pétrarque rvf 1)

Respectez-la toujours cette forme que j’aime, — 1877 (2)

Henri-Charles ReadPoésies

Le sonnet
à ma soeur

Respectez-la toujours cette forme que j’aime,
Cette forme divine et pure qu’Apollon
Autrefois inventa dans le sacré vallon
Et qu’il fit resplendir d’une beauté suprême!

Sur ton front gracieux posons le diadème,
O sonnet, toi qui n’est ni trop court, ni trop long,
Qui tantôt es Zéphir et tantôt Aquilon!
Quel que tu sois, tu vaux toujours mieux qu’un poème.

Que de méchants auteurs t’ont péniblement fait,
Qui sans repos longtemps ont torturé leur tête
Pour mettre un avorton au jour, non un Sonnet;

La source vive sort, et, sans que rien l’arrête,
Des fentes du rocher s’élance d’un seul jet:
Ainsi tu dois jaillir de l’âme du Poète!

Q15 – T20 – s sur s

 » Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre — 1877 (1)

Mallarmé in Oeuvres complêtes – Poésies (ed.Barbier-Millan)

Sonnet 2 novembre 1877

 » Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre
Tu te plains, ô captif solitaire du seuil,
Que ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil
Hélas! du manque seul des lourds bouquets s’encombre.

Sans écouter Minuit qui jeta son vain nombre,
Une veille t’exalte à ne pas fermer l’oeil
Avant que dans les bras de l’ancien fauteuil
Le suprême tison n’ait éclairé mon Ombre.

Qui veut souvent avoir la Visite ne doit
Par trop de fleurs charger la pierre que mon doigt
Soulève avec l’ennui d’une force défunte.

Ame au si clair foyer tremblante de m’asseoir,
Pour survivre il suffit qu’à tes lèvres j’emprunte
Le souffle de mon nom murmuré tout un soir. »

Q15 – T14 – banv

par Jacques Roubaud