incise 1876
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Ferdinand de Gramont – Les vers français et leur prosodie – Une idée dans un sonnet, a dit Sainte-Beuve, c’est une goutte d’essence dans une larme de cristal- c’est bien restreindre, à ce qu’il semble, la valeur du sonnet. Ne pourrait-on le comparer plus justement à la pierre fine gravée qui, si l’artiste s’appelle Dioscoride, n’est pas une œuvre de moindre prix qu’une belle stature de marbre ou de bronze ?
Voici toutes règles en quatre lignes : quatorze vers de même mesure, divisés en deux quatrains de rimes et de constructions identiques, et deux tercets disposés de telle façon que, dans leur réunion, il ne se présente pas d’arrangement de rimes reproduisant celui des quatrains
– (13 formes) : abba abba + ccd ede, cdc dee, cdc dcd , ccd cdd, ccd cdc
abab abab + ccd cee, ccd eed, cdc cdd, cdd ccd, ccd dcd, cdd cdd, ccd ccd, cdc cdc
– Une opinion accréditée aujourd’hui veut qu’il n’y ait de régulier que la forme abba abba ccd ede. Il est impossible de voir sur quelle autorité s’appuie cette décision. En quoi la forme qu’on prétend privilégier est-elle plus régulière que les autres ? à proprement parler, elle le serait même moins que celles qui ont leurs tercets pareils.
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L’homme pleure, il se tord comme un ver. Ses pensers — 1876 (15)
– Emile Goudeau in La République des Lettres
Les astres
L’homme pleure, il se tord comme un ver. Ses pensers
Soufflent sur ses amours l’horreur des vents glacés,
Et poussent loin de lui ses rêves trépassés,
Feuilles mortes avec ses vœux inexaucés.
Tandis qu’au fond des cieux, au fond de l’altitude
Des cieux ! les astres blancs et froids, sans lassiude
A force d’être loin au sein de la nuit rude,
Garderont, au-dessus des maux, leur quiétude.
Telles les femmes, Sphinx aux fronts mystérieux,
Immobiles, ouvrant de grands yeux sérieux,
Voient mourir à leurs pieds les jeunes et les vieux !
Oh ! ne pouvoir monter ! monter ! Non : les pilastres
Célestes ont croulé sous les anciens désastres …
Maudits ! soyez maudits, inapaisables astres !
A4B4C3D3
Le sonnet, cadre étroit, mais où la poésie — 1876 (14)
– Eugène Lambert in L’Artiste
Le sonnet
Le sonnet, cadre étroit, mais où la poésie
Enferme avec amour, sans le faire éclater,
Tout ce qui charme : amour, foi, raison, fantasie,
Et vient en ce milieu charmant pour y chanter !
C’est tout ce qu’il concentre en sa forme choisie ;
C’est la parcelle d’or que l’art sait présenter
A son creuset, qu’informe encore, il a saisie
Pour en fait un bijou qu’un burin doit sculpter ;
Tous les parfums d’Asie, et que le Tigre arrose,
En une goutte d’ambre ou d’essence de rose ;
Tous les rayons qu’un prisme en lui peut réunit ;
C’est toute la rosée, en sa perle irisée ;
Et tous les sentiments en un seul souvenir,
Et qui d’un coin du cœur nous font un Elysée !
Q8 T14 s sur s
A vingt ans, quand on a devant soi l’avenir, — 1876 (13)
– coll. Le Parnasse Contemporain, III
– Louisa Siefert
Tout corps traîne son ombre & tout esprit son doute
Victor Hugo
A vingt ans, quand on a devant soi l’avenir,
Parfois le front pâlit, on va, mais on est triste;
Un sourd pressentiment qu’on ne peut définir
Accable, un trouble vague à tout effort résiste.
Les yeux, brillants hier, demain vont se ternir;
Les sourires perdront leur clartés. On existe
Encor, mais on languit; on dit qu’il faut bénir,
On le veut, mais le doute au fond du coeur subsiste.
On se plaint, & partout on se heurte. Navré,
On a la lèvre en feu, le regard enfiévré.
Tout blesse, & pour souffrir, on se fait plus sensible.
Chimère ou souvenir, temps futur, temps passé,
C’est comme un idéal qu’on n’a pas embrassé,
Et c’est la grande soif: celle de l’Impossible!
Q8 – T15
Tout dort. Les ponts avec le gaz de leurs lanternes — 1876 (12)
– coll. Le Parnasse Contemporain, III
– Gabriel Marc
Paysage nocturne
Tout dort. Les ponts avec le gaz de leurs lanternes
Se reflètent dans l’eau profonde. Entre les quais
Voguent péniblement des bateaux remorqués,
Et voici l’Hôtel-Dieu que flanquent des casernes.
Voyez, se découpant sur les nuages ternes,
Un vague entassement d’édifices tronqués,
De vieux donjons pareils à des géants masqués,
D’ogives, de créneaux, de grilles, de poternes.
C’est l’antique Palais de Justice, décor
Noir, la Tour de l’Horloge & la flèche aux fleurs d’or
De la Sainte-Chapelle; & cette ombre qui perce
L’ombre nocturne, c’est, ô cruelle Thémis!
Le dôme du nouveau Tribunal de Commerce,
Champignon monstrueux qui flâne entre deux lis.
Q15 – T14 – banv
Toi qui vis au dedans d’une chair vulnérable, — 1876 (11)
– coll. Le Parnasse Contemporain, III
– Alfred des Essarts
D’après Shakespeare
Toi qui vis au dedans d’une chair vulnérable,
En butte à l’ennemi que tu veux protéger,
O pauvre âme, pourquoi rechercher le danger
Et te rendre toi-même abjecte & misérable?
Ayant avec la vie un bail si peu durable,
Pourquoi parer un corps qui n’est qu’un étranger?
De riches ornements à quoi bon surcharger
Ta fragile demeure assise sur le sable?
Crois-tu qu’avec le corps il te faille finir?
Sa ruine est ta vie & sa douleur ta gloire;
Au prix d’un temps impur gagne un saint avenir.
Fais-toi de vrais trésors: le reste est illusoire.
Nourris-toi de la mort; que ce soit ta victoire:
Car, la mort étant morte, on ne doit plus mourir.
Q15 – T21 tr – s.146 « Poor soul, the center of my sinful earth … »
Au pied du sphinx, gardien d’une âpre sépulture, — 1876 (10)
– coll. Le Parnasse Contemporain, III
Louise Colet
Groupes d’Arabes
Au pied du sphinx, gardien d’une âpre sépulture,
Béante sur le seuil du désert au sol roux,
Des Arabes pensifs, couchés dans leurs burnous,
Caressent l’yatagan qui brille à leur ceinture.
Rayonnement du front, fierté de la stature,
Attestent les aïeux dont ils descendent tous;
Moïse, Mahomet sous leur double imposture
Ont courbé cette race à l’oeil superbe, et doux.
Prêtres rois, leurs aïeux ont régné dans Solime,
Puis, vainqueurs, radieux, créant un art sublime,
Ils ont fondé Le Caire et bâti l’Alhambrah.
D’éternels monuments ils ont ceint la Sicile,
Mais, hélas!, désormais, race inerte et servile,
Sous le joug Ottoman tout Arabe est fellah!
Q14 – T15
Malheur aux pauvres ! C’est l’argent qui rend heureux. — 1876 (9)
– Jean Richepin – La chanson des gueux –
Sonnet consolant
Malheur aux pauvres ! C’est l’argent qui rend heureux.
Les riches ont la force, et la gloire et la joie.
Sur leur nez orgueilleux c’est leur or qui rougeoie,
L’or mettrait du soleil même au front d’un lépreux.
Ils ont tout : les bons plats ; les vieux vins généreux,
Les bijoux, les chevaux, le luxe qui flamboie,
Et les belle putains aux cuirasses de soie
Dont les seins provocants ne sont nus que pour eux.
Bah ! les pauvres, malgré la misère sans trêves,
Ont aussi leurs trésors : les chansons et les rêves.
Ce peu-là leur suffit pour rire quelquefois.
J’en sais qui sont heureux, et qui n’ont pour fortune
Que ces louis d’un jour nommé les fleurs des bois
Et cet écu rogné qu’on appelle la lune.
Q15 T14 – banv
Pourtant, quand on est las de se crever les yeux, — 1876 (8)
– Jean Richepin – La chanson des gueux –
Sonnet ivre
Pourtant, quand on est las de se crever les yeux,
De se creuser le front, de se fouiller le ventre,
Sans trouver de raison à rien, lorsque l’on rentre
Fourbu d’avoir plané dans le vide des cieux,
Il faut bien oublier les désirs anxieux,
Les espoirs avortés, et dormir dans son antre
Comme une bête, ou boire à plus soif comme un chantre,
Sans penser: soûlons-nous, buveurs silencieux.
Oh! les doux opiums, l’abrutissante extase!
Bitter, grenat brûlé, vermouth, claire topaze,
Absinthe, lait troublé d’émeraude. Versez!
Versez, ne cherchons plus les effets ni les causes!
Les gueules du couchant dans nos coeurs terrassés
Vomissent de l’absinthe entre leurs lèvres roses.
Q15 – T14 – banv