D’aspect simple, n’ayant rien de prime-sautier — 1867 (6)

Charles Monselet Les potages Feyeux

Semoule d’Italie

D’aspect simple, n’ayant rien de prime-sautier
La bourgeoise Semoule appelle la faience,
La soupière massive arrondissant sa panse,
Où reluit l’art naïf du Rouen ou du Moustier.

Céréale modeste, ange de bienfaisance,
Elle répand ses dons parmi le monde entier.
L’oncle qui s’en nourrit, trompant mainte espérance,
Refait son estomac et nargue l’héritier.

Robuste au grand-parent et légère à l’adulte,
Dans toutes les maisons elle est l’objet d’un culte.
En fait-on des gâteaux, il faut voir les babys

Devant ce Panthéon spongieux, ébaubis,
Battre gaiement des mains devant leur mère heureuse!
Acte de Florian! Intérieur de Greuze!

Q17 – T13

Loin des terres labourées, — 1867 (5)

Charles Monselet Les potages Feyeux

Farine de châtaignes

Loin des terres labourées,
Quand de hardis villageois
Exécutent des bourrées
Dont tremble tout l’Angoumois;

Comme la châtaigneraie
Forme un tapis de velours
Sous la danse qui s’essaie
En groupes joyeux et lourds!

Eh bien! sous la même écorce,
Cette grâce et cette force
Se retrouvent dans un mets;

C’est toi, que nul ne dédaigne,
Toi farine de châtaigne,
Mes délices désormais!

Q59 – T15 – octo

Je ne vois pas tes yeux, mais je vois ton sourire. — 1867 (4)

in Charles Monselet Le Triple almanach gourmand pour 1867-8

L’huitre

Je ne vois pas tes yeux, mais je vois ton sourire.
Tout ton être respire un grand air de bonté
A te sentir si fraîche en ta calme beauté,
Chavette ému tressaille et Monselet soupire.

Ta rondeur savoureuse aux poëtes inspire
Des rêves d’embonpoint et de satiété –
L’abbé hâte pour toi son benedicite.
On peut te manger crue, ou bien te faire frire.

La plupart des gourmets te gobent simplement;
Pour d’autres il vaut mieux te mâcher doucement,
Beaucoup à t’épicer ressentent de la joie.

Toute embaumée encor d’algue & de goémons ,
Paris te sollicite, et Cancale t’envoie
O toi qui fais aimer, ô toi que nous aimons.

Albert Mérat

Q15 – T14 – banv

Charmants buveurs trinquant sous un orme, comblés — 1867 (3)

– in Charles Monselet Le Triple almanach gourmand pour 1867-8

Effets du vin de Romanée

Une estampe naïve et trop enluminée
Représente deux beaux de l’Empire attablés,
Sablant – comme ils disaient, – du vin de Romanée.
L’air fait dans le lointain onduler l’or des blés.

Charmants buveurs trinquant sous un orme, comblés
De tous les biens, humant et dégustant l’année
Des vins de Romanée – artistement sablés;
Habit bleu – la couleur du ciel de la journée,

Culotte beurre frais, cheveux à la Titus,
Teint clair comme le temps, dents blanches, tout engendre
La gaieté, que je classe au nombre des vertus.

Quand ce vin coule à flots, je pense les entendre,
Ces deux amis buvant, en plein air – je les vois
Réfléchis dans le vin, – et, ma foi, je les bois.

Fernand Desnoyers

Q11 – T23

C’est le Milieu, la Fin et le Commencement, — 1867 (2)

Coll.Le Parnassiculet contemporain

Panthéisme

C’est le Milieu, la Fin et le Commencement,
Trois et pourtant Zéro, Néant et pourtant Nombre,
Obscur puisqu’il est clair et clair puisqu’il est sombre,
C’est Lui, la Certitude et Lui l’Effarement!

Il nous dit Oui toujours, puis toujours se dément.
Oh! qui dévoilera quel fil de Lune et d’Ombre
Unit la grange noire et le bleu firmament,
Et tout ce qui va naître avec tout ce qui sombre?

Car Tout est tout! Là-haut, dans l’Océan du Ciel,
Nagent parmi les flots d’or rouge et les désastres
Ces poissons phosphoreux que l’on nomme des Astres,

Pendant que dans le Ciel de la Mer, plus réel,
Plus palpable, ô Proteus, mais plus couvert de voiles,
Le vague Zoophyte a des formes d’étoiles.

Q14 – T30 – plusieurs auteurs parmi lesquels Paul Arène et Alphonse Daudet. Sur la garde de l’exemplaire offert par Paul Arène, à Charles Monselet : 
« Cette parodie du Parnasse contemporain fut imaginée et composée en commun par la colonie dite de Clamart, alors que nous y demeurions, Alphonse Daudet, Jean du Boys, Charles Bataille et moi .. »

L’Iambe estropié, — 1867 (1)

J.F. CostaLa Harpe éolienne

L’Iambe

L’Iambe estropié,
Cherchant un dactyle,
Rencontre Batylle,
Qui le met sur pié.

Alors, pour marcher,
Il bat la mesure;
Mais une césure
Le fait trébucher.

Il faut un spondée;
Il faut une idée,
Pour plus de soutien;

Cherche dans la nue,
Iambe, et continue
Ton métier de chien.

Q63 – T15 – 5s

de la préface: « A quoi rime, par le temps qui court, un recueil de sonnets? C’est ce que vont se dire les rares curieux qui jetteront un regard, en passant, sur la couverture de ce livre. Je trouve qu’ils auront parfaitement raison, et que notre époque a autre chose à faire que de s’occuper de ces vétilles. Elle a …. elle a …. je ne dirai pas ce qu’elle a.

Je confesse donc humblement ma faute; et les confessions publiques étant les plus méritoires, ces quelques lignes ont uniquement pour but de demander pardon pour les pages qui vont suivre. On me fera observer qu’il était plus simple de supprimer les pages; cela est encore vrai; mais, comme on n’est pas forcé de les lire, la chose revient absolument au même.

J’offre ici moins, à la vérité, un recueil de sonnets qu’une poignée de rêves. Je les donne dans l’état où ils sont venus et avec la forme qu’ils ont voulu revêtir. Il est possible, du reste, que ce soient des sonnets; ce dont je conviens, c’est que quelques uns en remplissent les conditions rythmiques. « 

incise 1866

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Le chapitre s’achève sur les débuts de Paul Verlaine (13-15) et la première livraison du Parnasse Contemporain, qui va servir de modèle à d’innombrables sonnettistes pendant un demi-siècle au moins. J’ai choisi le ‘sonnet estrambote’ de Louis-Xavier de Ricard (17) qui ajoute un troisième tercet, rimé dff. Le recueil se termine par une section intitulée ‘sonnets’, reproduite ici dans son intégralité (18-33). On ne manquera pas de remarquer 24, tout en rimes féminines. Antoni Deschamps
(29) traduit le n°272 du Canzoniere: « La vita fugge, et non s’arresta un’ora »).

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Une habitude longue et douce lui faisait — 1866 (33)

Le Parnasse contemporain

Les violettes

Une habitude longue et douce lui faisait
Aimer pendant l’hiver les violettes blanches;
A l’agrafe du châle un peu court sur les hanches
Son doigt fin, sentant bon comme elle, les posait.

Un jour que le soleil piquant et clair grisait
Les moineaux francs criant par terre et dans les branches,
Elle me proposa d’aller tous les dimanches
Cueillir avec l’amour la fleur qui lui plaisait.

A présent, ce bouquet est tout ce que j’ai d’elle;
Mais j’y trouve toujours, pénétrant et fidèle,
Un vivace parfum émané de mon coeur.

Tel le verre vidé qu’un souvenir colore:
Le regret du buveur pensif l’embaume encore
Et la lèvre y croit boire un reste de liqueur.
Albert Mérat

Q15 – T15

par Jacques Roubaud