O Sirène de l’âme, ô grâce, ô majesté — 1868 (7)

Coll. Sonnets et Eaux-Fortes

Auguste Barbier

to kalon

O Sirène de l’âme, ô grâce, ô majesté
Qui domines le monde et sur tes pas entraînes
Tous les êtres roulant des flammes en leurs veines,
A tes amants combien tu coûtes, ô Beauté!

Que tu sois pur esprit, blanche divinité
Venant du clair azur des éternelles plaines,
Ou bloc de chair sensible aux formes souveraines
Et qu’en son meilleur jour la nature ait sculpté,

Eve ou muse, n’importe! il faut par des supplices
Acheter le sublime éclair de tes délices
Et payer cher l’extase où nos coeurs sont noyés.

Cruelle idole, il faut vivre pour toi sur terre
Dans les pleurs, le mépris, la haine, la misère,
Et même de son sang parfois rougir tes piés!

Q15 – T15

Dans le parc au noble dessin — 1868 (6)

Coll. Sonnets et Eaux-Fortes

Théodore de Banville


Promenade galante

Dans le parc au noble dessin
Où s’égarent les Cydalises
Parmi les fontaines surprises
Dans le marbre du clair bassin.

Iris, que suit un jeune essaim,
Philis, Eglé, nymphes éprises,
Avec leurs plumes indécises,
En manteau court, montrant leur sein,

Lycaste, Myrtil et Sylvandre
Vont, parmi la verdure tendre,
Vers les grands feuillages dormants.

Ils errent dans le matin blême,
Tous vêtus de satin, charmants
Et tristes comme l’Amour même.

Q15 – T14 – banv – octo

La sévère raison a mis un terme aux rêves: — 1868 (5)

Coll.Rimes et idées

Albert Castelnau

Auguste Comte

La sévère raison a mis un terme aux rêves:
Dans les bleus infinis pourquoi vous égarer?
– Sans chercher à savoir je puis considérer
Le flot de l’inconnu déferlant sur nos grèves.

– La cause insaisissable échappe à nos regards,
Poëte, portez-les sur l’horizon qui s’ouvre,
Sur la Réalité que le savoir découvre,
Du mystique passé dissipant les brouillards.

Par le Poids, la Chaleur, le Son et la Lumière,
Par le Pouvoir subtil qui jaillit du tonnerre,
Par la Vie émergeant après l’Affinité,

L’enchaînement des Lois à Comte se révèle,
Du Nombre présidant à la ronde éternelle
Des Astres dans l’éther, jusqu’à l’Humanité.

Q63 – T14

Phoebus! en t’adorant, sur la plage de Troie, — 1868 (4)

Coll.Rimes et idées

Messire-Jean

Le nouveau Laocoon
Horresco referens – Virgile

Phoebus! en t’adorant, sur la plage de Troie,
Ton grand prêtre et ses fils, par deux monstres surpris,
Périssent, étouffés sous l’anneau qui les broie …
– Voilà comme Apollon rase ses favoris! –

Ainsi, rongé des vers auxquels je suis en proie,
Je souffre! – et cependant, malgré moi, je bénis
La voix qui m’encourage, et le dieu qui m’octroie
Quatorze alexandrins …. que je n’ai pas finis.

– Que vous avais-je fait, ô poète farouche,
Pour que mon triste arrêt sortît de votre bouche?
Suis-je propre à chanter les chants qui vous sont dus?

– Non. N’excitez donc plus ma verve amphigourique:
Mais calmez, dans mon sang, le venin diabolique
Du serpent à sonnets qui nous a tous mordus!

Q8 – T15 – s sur s

– « Encor! Toujours ce moule? Et ces formes pareilles? — 1868 (3)

Coll.Rimes et idées

François.Fertiault

A un dépréciateur

– « Encor! Toujours ce moule? Et ces formes pareilles?
Toujours pour vos tableaux ce calque qu’on connaît?
Quoi! sans pitié, toujours nous jeter aux oreilles
Ces affreux bouts-rimés qu’on appelle un Sonnet!

– « Bouts-rimés? le Sonnet? l’une de nos merveilles?
Toujours pour ce phénix votre dédain renaît! …
A lui seul, sobre, et ferme, il vaut toutes les veilles:
Des poétiques sceaux nul ne frappe aussi net;

Nul ne condense mieux sous sa nerveuse empreinte,
Nul n’a plus d’horizon sous sa ligne restreinte.
Nul n’est plus souple, riche en ses diversités.

Je sais, moi, tel fervent de cette oeuvre ample et brève
Qui, précis comme un chiffre ou vague comme un rêve,
Dans ses quatorze vers met des immensités.

Q8 – T15 – s sur s François Fertiault, en préface, défend le sonnet par une citation: « Le Sonnet  comprend tout ce que l’Ode a de beau et de délicat, et tout ce que l’Epigramme a de subtil et de concis – Philotée Delacroix « 

De l’orient passé des Temps — 1868 (2)

Stéphane Mallarmé – in Lettre à William Bonaparte- Wyse

De l’orient passé des Temps
Nulle étoffe jadis venue
Ne vaut la chevelure nue
Que loin des bijoux tu détends.

Moi, qui vis parmi les tentures
Pour ne pas voir le Néant seul,
Aimeraient ce divin linceul,
Mes yeux, las de ces sépultures.

Mais tandis que les rideaux vagues
Cachent des ténèbres les vagues
Mortes, hélas! ces beaux cheveux

Lumineux en l’esprit font naître
D’atroces étincelles d’Etre,
Mon horreur et mes désaveux.

Q63 – T15 – octo Un autre premier état: abba  a’b’b’a’   ccd  ede

La Nuit approbatrice allume les onyx — 1868 (1)

Stéphane Mallarmé manuscrit, envoyé à Cazalis en mai

Sonnet
allégorique de lui-même

La Nuit approbatrice allume les onyx
De ses ongles au pur Crime, lampadophore,
Du Soir aboli par le vespéral Phoenix
De qui la cendre n’a de cinéraire amphore

Sur des consoles, en le noir Salon: nul ptyx,
Insolite vaisseau d’inanité sonore,
Car le Maître est allé puiser de l’eau du Styx
Avec tous ses objets dont le Rêve s’honore.

Et selon la croisée au Nord vacante, un or
Néfaste incite pour son beau cadre une rixe
Faite d’un dieu que croit emporter une nixe

En l’obscurcissement de la glace, décor
De l’absence, sinon que sur la glace encor
De scintillations le septuor se fixe.

Q8 – T27 forme: abab  abab   cdd  ccd d=a*, b=c*

Un état du fameux ‘sonnet en x »: « comme il se pourrait… que, rythmé par le hamac, et inspiré par le laurier, je fisse un sonnet, et que je n’ai que trois rimes en ix, concertez-vous pour m’envoyer le sens réel du mot ptyx, ou m’assurer qu’il n’existe dans aucun langue, ce que je préfèrerais de beaucoup afin de me donner le charme de le créer par la magie de la rime. »

incise 1867

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Théophile Gautier dans Les progrès de la poésie française (à propos de Joséphin Soulary) : – L’école romantique a remis en honneur le sonnet, depuis longtemps délaissé. La gloire de cette réhabilitation appartient à Sainte-Beuve. … Il en a fait… qui valent de longs poèmes, car ils sont sans défauts, et depuis lors cette forme charmante, taillée à facettes comme un flacon de cristal et si merveilleusement propre à contenir une goutte de lumière ou d’essence, a été essayée par un grand nombre de jeune poètes. »

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Quand humble et suppliant, brisé par la torture, — 1867 (8)

Robert Luzarche in La Gazette rimée

A Galilée

Quand humble et suppliant, brisé par la torture,
Menacé du bûcher et du feu de l’enfer,
A leur noir tribunal tu vins dire : j’abjure !
En te relevant, sombre, avec un rire amer,

Peut-être as-tu pu voir, ô glorieux parjure !
Tes juges étonnés et blême sous l’éclair
De ton mâle regard qui, défiant l’injure,
Errait vers l’avenir, horizon vaste et clair.

Prévoyais-tu grand mort dont la foule s’amuse,
Qu’en l’an mil huit cent soixante-sept, la muse
D’un autre inquisiteur prêtrophobe et chauvin,

Sans vergogne ferait comparaître ton ombre
Par devant des bourgeois et des claqueurs sans nombre
Et lui ferait parler la langue de Havin ?

Q8  T15

par Jacques Roubaud