Je sais que toute joie est une illusion, — 1866 (22)

Le Parnasse contemporain

Ennui

Je sais que toute joie est une illusion,
Il faut que tout se paie et que tout se compense,
Et je devrais bénir la dure providence
Que m’impose l’épreuve ou l’expiation.

Les stériles regrets, la menteuse espérance
N’atteignent pas la pure et calme région
Où le sage s’endort, libre de passion,
Dans la sereine paix de son intelligence,

Je le sais; mais je garde au coeur le souvenir
D’un rêve éblouissant, qui ne peut revenir
Ni dans ce monde-ci, ni dans l’autre: personne,

Ange, Démon ou Dieu, n’y peut rien; j’ai perdu
Un bonheur bien plus grand que ceux que le ciel donne,
Et ce bonheur jamais ne me sera rendu.
Louis Ménard

Q16 – T14

L’Ecclésiaste a dit: Un chien vivant vaut mieux — 1866 (21)

Le Parnasse contemporain

L’Ecclésiaste

L’Ecclésiaste a dit: Un chien vivant vaut mieux
Qu’un lion mort. Hormis, certes, manger et boire,
Tout n’est qu’ombre et fumée. Et le monde est très vieux,
Et le néant de vivre emplit la tombe noire.

Par les antiques nuits, à la face des cieux,
Du sommet de sa tour comme d’un promontoire,
Dans le silence, au loin laissant planer ses yeux,
Sombre, tel il songeait sur son siège d’ivoire.

Vieil amant du soleil, qui gémissais ainsi,
L’irrévocable mort est un mensonge aussi,
Heureux qui d’un seul bond s’engloutirait en elle!

Moi, toujours, à jamais, j’écoute, épouvanté,
Dans l’ivresse et l’horreur de l’immortalité,
Le long rugissement de la vie éternelle.
Charles-Marie-René Leconte de Lisle

Q8 – T15

Le quadrige divin, en de hardis élans, — 1866 (20)

Le Parnasse contemporain

La chasse

Le quadrige divin, en de hardis élans,
Monte au faîte du ciel, et les chaudes haleines
Ont fait onduler l’or bariolé des plaines.
La Terre sent le feu circuler dans ses flancs.

La lumière filtrant sous les feuillages lents,
Dans l’ombre où rit le timbre argentin des fontaines,
Fait trembler à travers les cimes incertaines,
Au caprice du vent, ses jeux étincelants.

C’est l’heure flamboyante, où, par les hautes herbes,
Bondissant au milieu des molosses superbes,
Dans les clameurs de mort, le sang et les abois,

Faisant voler les traits de la corde tendue,
Les cheveux dénoués, haletante, éperdue,
Invincible, Artémis épouvante les bois!

José-Maria de Heredia

Q15 – T15

La reine Nicosis, portant des pierreries, — 1866 (19)

Le Parnasse contemporain

La Reine de Saba

La reine Nicosis, portant des pierreries,
A pour parure un calme et merveilleux concert
D’étoffes, ou l’éclair d’un flot d’astres se perd
Dans les lacs de lumière et les flammes fleuries.

Son vêtement tremblant chargé d’orfèvreries
Est fait d’un tissu rare et sur la pourpre ouvert,
Où l’or éblouissant, tour à tour rouge et vert,
Sert de fond méprisable aux riches broderies.

Elle a de lourds pendants d’oreilles, copiés
Sur les feux des soleils du ciel, et sur ses pieds
Mille escarboucles font pâlir le jour livide.

Et fière sous l’éclat vermeil de ses habits,
Sur les genoux du roi Salomon elle vide
Un vase de saphir d’où tombent des rubis.
Théodore de Banville

Q15 – T14 – banv

Parfois une Vénus, de notre sol barbare — 1866 (18)

Parnasse contemporain


Parfois une Vénus, de notre sol barbare
Jaillit, marbre divin, des siècles respecté,
Pur, comme s’il sortait, dans sa jeune beauté,
De nos veines de neige, ô Paros! ô Carrare!

Parfois, quand le feuillage à propos se sépare,
En la source des bois luit un dos argenté,
De sa blancheur subite et de sa nudité
Diane éblouit l’oeil du chasseur qui s’égare.

Dans Stamboul la jalouse, un voile bien fermé
Parfois s’ouvre, et trahit sous l’ombre diaphane
L’odalisque aux long yeux que brunit le surmé.

Mais toi, le même soir, sur ton lit parfumé,
Tu m’as fait voir Vénus, Zoraïde et Diane,
Corps de déesse grec à tête de sultane.

Théophile Gautier

Q15 – T18

Une nuit grise emplit le morne firmament. — 1866 (17)

Le Parnasse ContemporainRecueil de vers nouveaux – (première livraison) –

Sonnet estrambote

Une nuit grise emplit le morne firmament.
Comme un troupeau de loups, errant à l’aventure
Dans la nuit, et rôdant autour de leur pâture,
Le vent funèbre hurle épouvantablement.

Le brouillard, que blanchit un tourbillonnement
Neigeux, se déchirant ainsi qu’une tenture,
On voit, parfois, au fond d’une sombre ouverture,
Le soleil rouge et froid qui luit obscurément.

Mais, tous deux, ayant clos les rideaux des fenêtres,
Mollement enlacés et mêlant nos deux êtres
Dans un fauteuil profond devant un feu bien clair:

Nous nous aimons. Nos yeux parlent avec nos lèvres
Frémissantes. Et nous sentons dans notre chair
Courir le frisson chaud des amoureuses fièvres.

Tu peux durer longtemps encore, ô sombre hiver.
Car, réchauffés toujours au feu de leurs pensées,
Nos coeurs ne craignent pas tes ténèbres glacées.
Louis-Xavier de Ricard

Q15 – T14 +eff (trois tercets) – banv

Il existe en Ecosse un bien antique usage — 1866 (16)

Charles Joliet in L’Artiste

La Saint-Valentin

Il existe en Ecosse un bien antique usage
Qui s’appelle le jour de la Saint-Valentin ;
Devançant le signal des coqs du voisinage,
L’amoureux vient siffler un air de grand matin.

Au seuil de sa maison le père l’entourage :
Ca, garçon, as-tu peur ? Vide ce pot d’étain »
Alors, à la croisée ouverte, un frais visage
Se montre en souriant avec un air mutin.

‘ Veux-tu, dit l’amoureux, être ma Valentine ? ‘
Je le veux, dit la fille à la voix argentine,
Et son bras nu lui jette un long baiser joyeux.

Escaladant l’appui de la fenêtre basse,
Le Valentin la prend sur son cœur et l’embrasse
Si fort, qu’il fait monter les larmes plein des yeux.

Q8  T15  Charles d’orléans est bien oublié !

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant — 1866 (15)

Verlaine Poèmes saturniens

Mon rêve familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse? – Je l’ignore.
Son nom? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Q15 – T14 – banv

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, — 1866 (14)

Verlaine Poèmes saturniens

Après trois ans

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu: l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin….
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Q15 – T14 – banv

Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L’automne — 1866 (13)

Paul VerlainePoèmes saturniens

Nevermore

Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L’automne
Faisait voler la grive à travers l’air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détonne.

Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent,
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant:
« Quel fut ton plus beau jour? » fit sa voix d’or vivant,

Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.

– Ah! les premières fleurs, qu’elles sont parfumées!
Et qu’il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées!

aaaa bbbb – T14

par Jacques Roubaud