Un dimanche d’avril, dans les grands bois de Sèvres, — 1866 (12)

Henri Renard Péchés de jeunesse

Sonnet

Un dimanche d’avril, dans les grands bois de Sèvres,
Il la mena, joyeux, au devant du printemps;
Les feuilles bruissaient, dans les airs éclatants
Flottaient l’âcre parfum du thym, aimé des lièvres;

L’arbre était plein de sève et leurs coeurs pleins de fièvres.
Ils allaient côte à côte, émus et palpitants;
Parfois ils s’arrêtaient, tout pensifs, et leurs lèvres
Pour murmurer: amour! s’ouvraient en même temps.

Traître avril! que de coeurs sont pris à son amorce!
– Le couple s’enfonça dans l’ombre et, sur l’écorce
D’un platane, grava ses chiffres enlacés! …

Six mois après, l’amant revint seul, âme veuve!
Mais rien ne parlait plus de ses bonheurs passés:
Comme le coeur d’Anna, l’arbre avait fait peau neuve!

Q14 – T14

L’élégante à la mode a mis de côté — 1866 (11)

Eugène de Lonlay (sans titre)

La Vénus moderne – Sonnet de onze pieds

L’élégante à la mode a mis de côté
La pudeur d’autrefois qui faisait son charme,
Elle porte culotte et son pied botté
Imite à s’y tromper le pan d’un gendarme.

Le cigare à sa lèvre et l’oeil effronté
Sont même pour les fous un sujet d’alarme ;
La femme perd ses droits à la royauté
Quand elle ne sait plus répandre une larme.

Le chapeau de travers et le ton mutin
Vont à ravir sans doute à toute lorette
Mais de l’hymen jamais ne font la conquête:

A la fille qui prend un air masculin
L’homme le plus épris hésite à se rendre
Il craint de n’épouser qu’un amas de cendre

Q8 – T30 – 11s             Monsieur de Lonlay signale fièrement son emploi de l’hendécasyllabe, bien négligé jusque là dans le siècle

Nez moyen. Oeil très-noir. Vingt ans. Parisienne. — 1866 (10)

Albert MératLes chimères

Passe-port

Nez moyen. Oeil très-noir. Vingt ans. Parisienne.
Les cheveux bien plantés sur un front un peu bas.
Nom simple et très-joli, que je ne dirai pas.
Signe particulier: ta maîtresse, ou la mienne.

Une grâce charmante et tout à fait paiënne;
L’allure d’un oiseau qui retient ses ébats;
Une voix attirante, à ramper sur ses pas
Comme un serpent aux sons d’une flute indienne.

Trouvée un soir d’hiver sous un bouquet de bal;
Chérissant les grelots, ivre de carnaval,
Et vous aimant … le temps de s’affoler d’un autre.

Une adorable fille, une fille sans coeur,
Douce comme un soupir sur un accord moqueur.
Signe particulier: ma maîtresse, ou la vôtre.

Q15 – T15

La fleur de volupté vient enfin de s’ouvrir. — 1866 (9)

Edmond Thiaudière Sauvagerie

Sonnet

La fleur de volupté vient enfin de s’ouvrir.
Un papillon ce soir s’y pose avec délice.
Timidement elle offre au baiser son calice:
A ce premier baiser qui la fait tant souffrir.

Et le sylphe indiscret qui chaque nuit se glisse
Au lit des vierges pour inculquer du plaisir,
Cet être, par malheur, impossible à saisir,
Fait place à l’homme; il faut que l’amour s’accomplisse.

Désormais ce n’est plus en songe seulement
Que passera sur toi la caresse enflammée;
Tu pourras dans l’éveil étreindre ton amant.

Mais le sylphe est sincère, et l’homme parfois ment.
L’un est toujours divin, l’autre est sot fréquemment.
Par l’homme, pauvre enfant, tu seras moins aimée.

Q16 – T21

La nuit était semblable à nos pensers funèbres; — 1866 (8)

Louis Goujon Sonnets. Inspirations de voyage

L’orage du soir

La nuit était semblable à nos pensers funèbres;
Des nuages grondants s’entassaient sous nos yeux,
La lune, au front voilé, blanchissait les ténèbres,
L’éclair multipliait son vol capricieux.

L’air était sombre, lourd, la brise sans haleine,
La foudre promenait sa terreur dans les cieux;
Un réseau de brouillards enveloppait la plaine,
Et le jardin dormait sans bruit mystérieux.

Nous marchions lentement, le coeur haut, l’oeil avide,
Et nos esprits d’accord; quand l’âme n’est point vide,
La contemplation est une volupté.

C’était là votre image, ô penseurs, ô poètes!
Des voix de la nature éternels interprètes …
Tout n’est-il pas en vous tonnerre, obscurité?

Q38 – T15

Encaissé dans les bois, au fond d’une prairie, — 1866 (7)

Louis Goujon Sonnets. Inspirations de voyage

L’étang de Heussey
A madame Hyacinthe de Pontavice de Heussey

Encaissé dans les bois, au fond d’une prairie,
L’étang que nous aimons sourit frais et charmant;
Le hêtre teint de vert son cristal plus dormant
Que le front calme et pur d’une vierge qui prie.

Le sentier qui l’enlace est plein de rêverie;
Le vent, qui fait chanter les arbres de ses bords,
Couche sur son miroir les rameaux déjà morts,
Et le ride au hasard d’une feuille flétrie.

Sa rive monte à peine au-dessus de ses eaux,
Aussi, pour se baigner, je crois que les oiseaux
N’ont qu’à courber plus bas les branches frissonnantes.

Oh! que mon jeune coeur lui ressemble toujours!
Cette onde si limpide est l’image des jours
Où le vent sèmera les feuilles jaunissantes.

Q36 – T15

Le sifflet retentit dans la gare sonore, — 1866 (6)

Louis Goujon Sonnets. Inspirations de voyage

En chemin de fer

Le sifflet retentit dans la gare sonore,
Et le convoi s’ébranle; – un bruit lourd, infernal,
Roule et court sur les rails; la route se dévore,
Et le monstre de fer suit son rouge fanal.

Allumons un cigare et lisons mon journal;
Quand tout sera fini j’entrerai dans ma chambre.
D’ailleurs, le temps est long quand on est en décembre,
Et que notre voisin est gênant ou banal …

Tout passe, tout s’enfuit, – je touche à ma limite!
Notre corps maintenant voyage non moins vite
Que le coeur et l’esprit pour ceux qui ne sont plus.

Mais on arrive, hélas! – l’oreille encore avide
Des serments de l’amour, la joue encore humide
Des pleurs de nos adieux et des baisers émus!

en chemin de fer , 31 décembre 1856

Q36 – T15 Autres quatrains rares sur trois rimes: abab ba’a’b

On lit sur un poteau planté près de l’octroi: — 1866 (5)

Louis Goujon Sonnets. Inspirations de voyage

La mendicité est interdite
(aux réalistes)

On lit sur un poteau planté près de l’octroi:
« Défense à l’indigent de demander l’aumône »
Hier, je vis passer un spectre à face jaune,
Hideux comme la faim, morne comme l’effroi.

De son feutre crasseux qui fut, jadis, en cône,
S’échappaient par vingt trous ses cheveux droits et longs;
Son cou se hérissait d’une barbe de faune,
Ses souliers crépitants craquaient sous ses talons.

De morceaux différents de couleur et de taille
Sa culotte laissait, par une large entaille,
Saillir sa maigre cuisse et son ventre poilu.

En sautoir, sur l’épaule, un haut de cordon rose
Serrait tous ces haillons à son torse râblu …
Que la philanthropie est une belle chose!
Fougères, 10 novembre 1856

Q47 – T14 Quatrains de forme rare, sur trois rimes: abba  ba’ba’

Un jour, j’étais assis sur une terre anhydre, — 1866 (4)

Louis Goujon Sonnets. Inspirations de voyage

Rimes Humouristiques, trio de sonnets à Théodore de Banville

III

Un jour, j’étais assis sur une terre anhydre
Au pied d’un châtaignier, gros comme un baobab,
J’avais soif à rêver tous les puits de Moab,
Et, quoique Bourguignon, j’aurais lampé du cidre.

J’aurais même, je crois, bu l’eau d’une clepsydre, …
Lorsque vint à passer la fille de Joab,
Vieux juif parcheminé, plus riche qu’un nabab,
Dont l’or très-mal acquis renaissait comme l’hydre!

Il était laid, vorace, et sale comme un porc;
Mais Elle … on aurait dit la soeur du dieu de Delphes;
Elle avait, en courant, le vaporeux des elfes.

Et ma soif disparut. Cet enfant de New-York
Pouvait tout transformer .. jusqu’aux haines des Guelfes.
Son amour était doux comme un vers des Adelphes.

Q15- T29 Rimes rares, mais quatre seulement: – idre -ab – orc – elphes

A l’âge où notre front se flétrit et se marbre, — 1866 (3)

Louis Goujon

Sonnets. Inspirations de voyage
Rimes Humouristiques, trio de sonnets à Théodore de Banville

II

A l’âge où notre front se flétrit et se marbre,
Nous avons vainement interrogé le sphinx.
Vétéran des salons, polis comme du marbre,
Nous portons sur la vie un dur regard de lynx.

L’Amour ne revient plus s’ébattre sous notre arbre,
Les chansons du Printemps fatiguent le larynx;
Les enfants on grandi, l’intérêt nous désarbre
Les bois où soupirait la flute de Syrinx.

Autrefois, nous voulions l’énivrement des valses,
Notre trop plein coulait comme celui des salses;
Aujourd’hui nous sentons le dard aigu du spleen.

Nous avons à venger des crimes comme Electre,
Partout des libertés se dresse aussi le spectre,
Et pourtant nous rêvons tout l’or d’un Aberdeen.

Q8 – T15 Autre exercice en rimes rares: – arbre – inx – alses – een – ectre (le verbe ‘désarbrer est inconnu du tlf et des ‘disparus du littré’)

par Jacques Roubaud