Archives de catégorie : Tercets

 » Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre — 1877 (1)

Mallarmé in Oeuvres complêtes – Poésies (ed.Barbier-Millan)

Sonnet 2 novembre 1877

 » Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre
Tu te plains, ô captif solitaire du seuil,
Que ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil
Hélas! du manque seul des lourds bouquets s’encombre.

Sans écouter Minuit qui jeta son vain nombre,
Une veille t’exalte à ne pas fermer l’oeil
Avant que dans les bras de l’ancien fauteuil
Le suprême tison n’ait éclairé mon Ombre.

Qui veut souvent avoir la Visite ne doit
Par trop de fleurs charger la pierre que mon doigt
Soulève avec l’ennui d’une force défunte.

Ame au si clair foyer tremblante de m’asseoir,
Pour survivre il suffit qu’à tes lèvres j’emprunte
Le souffle de mon nom murmuré tout un soir. »

Q15 – T14 – banv

Le sonnet, cadre étroit, mais où la poésie — 1876 (14)

Eugène Lambert in L’Artiste

Le sonnet

Le sonnet, cadre étroit, mais où la poésie
Enferme avec amour, sans le faire éclater,
Tout ce qui charme : amour, foi, raison, fantasie,
Et vient en ce milieu charmant pour y chanter !

C’est tout ce qu’il concentre en sa forme choisie ;
C’est la parcelle d’or que l’art sait présenter
A son creuset, qu’informe encore, il a saisie
Pour en fait un bijou qu’un burin doit sculpter ;

Tous les parfums d’Asie, et que le Tigre arrose,
En une goutte d’ambre ou d’essence de rose ;
Tous les rayons qu’un prisme en lui peut réunit ;

C’est toute la rosée, en sa perle irisée ;
Et tous les sentiments en un seul souvenir,
Et qui d’un coin du cœur nous font un Elysée !

Q8  T14  s sur s

A vingt ans, quand on a devant soi l’avenir, — 1876 (13)

coll. Le Parnasse Contemporain, III

Louisa Siefert
Tout corps traîne son ombre & tout esprit son doute
Victor Hugo

A vingt ans, quand on a devant soi l’avenir,
Parfois le front pâlit, on va, mais on est triste;
Un sourd pressentiment qu’on ne peut définir
Accable, un trouble vague à tout effort résiste.

Les yeux, brillants hier, demain vont se ternir;
Les sourires perdront leur clartés. On existe
Encor, mais on languit; on dit qu’il faut bénir,
On le veut, mais le doute au fond du coeur subsiste.

On se plaint, & partout on se heurte. Navré,
On a la lèvre en feu, le regard enfiévré.
Tout blesse, & pour souffrir, on se fait plus sensible.

Chimère ou souvenir, temps futur, temps passé,
C’est comme un idéal qu’on n’a pas embrassé,
Et c’est la grande soif: celle de l’Impossible!

Q8 – T15

Tout dort. Les ponts avec le gaz de leurs lanternes — 1876 (12)

coll. Le Parnasse Contemporain, III

Gabriel Marc

Paysage nocturne

Tout dort. Les ponts avec le gaz de leurs lanternes
Se reflètent dans l’eau profonde. Entre les quais
Voguent péniblement des bateaux remorqués,
Et voici l’Hôtel-Dieu que flanquent des casernes.

Voyez, se découpant sur les nuages ternes,
Un vague entassement d’édifices tronqués,
De vieux donjons pareils à des géants masqués,
D’ogives, de créneaux, de grilles, de poternes.

C’est l’antique Palais de Justice, décor
Noir, la Tour de l’Horloge & la flèche aux fleurs d’or
De la Sainte-Chapelle; & cette ombre qui perce

L’ombre nocturne, c’est, ô cruelle Thémis!
Le dôme du nouveau Tribunal de Commerce,
Champignon monstrueux qui flâne entre deux lis.

Q15 – T14 – banv

Toi qui vis au dedans d’une chair vulnérable, — 1876 (11)

coll. Le Parnasse Contemporain, III

Alfred des Essarts

D’après Shakespeare

Toi qui vis au dedans d’une chair vulnérable,
En butte à l’ennemi que tu veux protéger,
O pauvre âme, pourquoi rechercher le danger
Et te rendre toi-même abjecte & misérable?

Ayant avec la vie un bail si peu durable,
Pourquoi parer un corps qui n’est qu’un étranger?
De riches ornements à quoi bon surcharger
Ta fragile demeure assise sur le sable?

Crois-tu qu’avec le corps il te faille finir?
Sa ruine est ta vie & sa douleur ta gloire;
Au prix d’un temps impur gagne un saint avenir.

Fais-toi de vrais trésors: le reste est illusoire.
Nourris-toi de la mort; que ce soit ta victoire:
Car, la mort étant morte, on ne doit plus mourir.

Q15 – T21  tr – s.146 « Poor soul, the center of my sinful earth … »

Au pied du sphinx, gardien d’une âpre sépulture, — 1876 (10)

coll. Le Parnasse Contemporain, III

Louise Colet

Groupes d’Arabes

Au pied du sphinx, gardien d’une âpre sépulture,
Béante sur le seuil du désert au sol roux,
Des Arabes pensifs, couchés dans leurs burnous,
Caressent l’yatagan qui brille à leur ceinture.

Rayonnement du front, fierté de la stature,
Attestent les aïeux dont ils descendent tous;
Moïse, Mahomet sous leur double imposture
Ont courbé cette race à l’oeil superbe, et doux.

Prêtres rois, leurs aïeux ont régné dans Solime,
Puis, vainqueurs, radieux, créant un art sublime,
Ils ont fondé Le Caire et bâti l’Alhambrah.

D’éternels monuments ils ont ceint la Sicile,
Mais, hélas!, désormais, race inerte et servile,
Sous le joug Ottoman tout Arabe est fellah!

Q14 – T15

Malheur aux pauvres ! C’est l’argent qui rend heureux. — 1876 (9)

Jean Richepin La chanson des gueux

Sonnet consolant

Malheur aux pauvres ! C’est l’argent qui rend heureux.
Les riches ont la force, et la gloire et la joie.
Sur leur nez orgueilleux c’est leur or qui rougeoie,
L’or mettrait du soleil même au front d’un lépreux.

Ils ont tout : les bons plats ; les vieux vins généreux,
Les bijoux, les chevaux, le luxe qui flamboie,
Et les belle putains aux cuirasses de soie
Dont les seins provocants ne sont nus que pour eux.

Bah ! les pauvres, malgré la misère sans trêves,
Ont aussi leurs trésors : les chansons et les rêves.
Ce peu-là leur suffit pour rire quelquefois.

J’en sais qui sont heureux, et qui n’ont pour fortune
Que ces louis d’un jour nommé les fleurs des bois
Et cet écu rogné qu’on appelle la lune.

Q15  T14 – banv

Pourtant, quand on est las de se crever les yeux, — 1876 (8)

Jean Richepin La chanson des gueux

Sonnet ivre

Pourtant, quand on est las de se crever les yeux,
De se creuser le front, de se fouiller le ventre,
Sans trouver de raison à rien, lorsque l’on rentre
Fourbu d’avoir plané dans le vide des cieux,

Il faut bien oublier les désirs anxieux,
Les espoirs avortés, et dormir dans son antre
Comme une bête, ou boire à plus soif comme un chantre,
Sans penser: soûlons-nous, buveurs silencieux.

Oh! les doux opiums, l’abrutissante extase!
Bitter, grenat brûlé, vermouth, claire topaze,
Absinthe, lait troublé d’émeraude. Versez!

Versez, ne cherchons plus les effets ni les causes!
Les gueules du couchant dans nos coeurs terrassés
Vomissent de l’absinthe entre leurs lèvres roses.

Q15 – T14 – banv

La neige est drôle. Vlan! un bouchon blanc vous entre — 1876 (7)

Jean Richepin La chanson des gueux

La neige est drôle

La neige est drôle. Vlan! un bouchon blanc vous entre
Dans l’oeil. En même temps, sur votre nez carmin
S’aplatit un flocon large comme une main.
Quelle gifle! l’hiver tout entier s’y concentre.

Paf! l’un est sur le dos. Pouf! l’autre est sur le ventre!
Carambolage, bon! le passant inhumain,
Tout près d’en faire autant, s’esclaffe, et le gamin
Vous blague en criant : » pile ou face pour le pantre! »

On se fâcherait bien. Mais quoi? soi-même on rit.
Car tout est si bouffon! la neige a de l’esprit
Et rend cocasse les objets qu’elle déforme.

Les chevaux d’omnibus ont l’hermine au garrot;
Le Panthéon prend l’air d’un casque à mèche énorme,
Et dans chaque statue apparaît un Pierrot.

Q15 – T14 – banv

J’ai fait chibis. J’avais la frousse — 1876 (6)

Jean Richepin La chanson des gueux

Autre sonnet bigorne – Argot moderne

J’ai fait chibis. J’avais la frousse
Des préfectanciers de Pantin.
A Pantin, mince de potin!
On y connaît ma gargarousse,

Ma fiole, mon pif qui retrousse,
Mes calots de mec au gratin.
Après mon dernier barbotin
J’ai flasqué du poivre à la rousse.

Elle ira de turne en garno,
De Ménilmuche à Montparno,
Sans pouvoir remoucher mon gniasse.

Je me camoufle en pélican –
J’ai du  pellard à la tignasse.
Vive la lampagne du cam!

Q15 – T14  – banv – octo

(trad. A ch)

AUTRE SONNET ARGOTIQUE – Argot moderne.

Je me suis évadé. J’avais peur
Des agents de police de Pantin.
A Pantin, attends un peu, le tapage !
On y connaît mon gosier,

Ma gueule, mon nez retroussé,
Mes yeux de souteneur au travail.
Après mon dernier vol,
J’ai fui la police.

Elle ira de logis en garni,
De Ménilmontant à Montparnasse,
Sans pouvoir me voir en face.

Je me camoufle en paysan –
J’ai du foin dans les cheveux.
Vive la campagne !

Je me suis aidé du glossaire annexé par l’auteur à l’édition illustrée et tardive que j’ai sous la main (Modern’Bibliothèque, s. d..) un seul mot manque : gratin (et cabri, et camoufle, qui sont du français non argotique) Dans le 2, je prend gratin dans le sens de travail (et non de beau monde). »