Archives de catégorie : bl

Les vers ne riment pas

J’évoquais Théocrite, un jour, et son poème — 1938 (8)

Emile d’Erlanger trad Sonnets from the Portuguese (Elizabeth Barrett Browning)

I

J’évoquais Théocrite, un jour, et son poème
Des années désirées, des chères et des douces,
Semblent, l’une après l’autre, en leurs doigts gracieux,
Porter un don pour les mortels, jeunes ou vieux,

Et je le murmurais, dans son antique langue,
Quand, sur mes pleurs, monta la lente vision,
Des ans, tristes et doux, des ans mélancoliques
Qui formèrent ma propre vie et dont chacun

Mit une ombre sur elle … Aussitôt, je sentis
Qu’une forme mystique était derrière moi,
Qui m’entraînait par ma chevelure, vers elle.

Je résistais. Sa voix de maître interrogea :
« Devine qui te tient maintenant ? » – C’est la Mort ? »
« Non » tinta la réponse argentine : l’Amour !

bl  tr

Ose entrer après moi dans ces portes claquantes — 1937 (1)

Pierre Jean JouveMatière céleste


La putain de Barcelone

Ose entrer après moi dans ces portes claquantes
Où suffit la cheville ardente d’un regard
La grotte brune avec le parfum du volcan
T’attend parmi mes jambes

Je suis la communiante des poils noirs
Le regard inhumain les soleils hébétés
J’ai traversé vingt fois sous un homme la mer
Le sol gras de la mer et le bleu et les moires

Ton membre de lumière mes globes de malheur
Et l’œil couché sous une bouche décorée
Ce sont là mes plaisirs, mes vents mon désespoir

Une ombre te retient l’univers te soutient
Client! Nous deux épouvantés en un
Paraissons une fois sur l’éternité noire.

bl  – Premier exemple des pseudo- ou quasi- ou presque sonnets de Pierre Jean Jouve.

O vous qui recherchez dans ces rimes éparses — 1933 (3)

Fernand Brisset Pétrarque à Laure

1

O vous qui recherchez dans ces rimes éparses
L’écho de ces soupirs dont j’ai nourri mon cœur
Dans le dérèglement de ma prime jeunesse,
Quand j’étais en partie autre que je ne suis.

Sous le style changé dans lequel je déplore
Tant de vaines douleurs et tant de vains espoirs,
J’espère, de vous tous, si vous avez aimé,
Obtenir indulgence et même sympathie.

Mais je vois que je fus longtemps pour tout le monde
Un objet de risée, et, souvent, j’en éprouve
A part moi, pour moi-même, un sentiment de honte,

Car la honte est le fruit de toutes mes folies,
Comme mon repentir, comme ma certitude
Que le plaisir sur terre est un songe bien court.

bl – tr  – La version qu’il avait publiée en 1899 était en prose

Tandis que pour lutter avec ta chevelure, — 1931 (10)

Lucien-Paul Thomas (trad) Oeuvres de Gongora

« Mientras por competir … »

Tandis que pour lutter avec ta chevelure,
L’or bruni du soleil rayonne vainement ;
Tandis que ton front blanc regarde avec dédain
La belle fleur de lys au milieu de la plaine ;

Tant que moins de regards cherchent l’œillet de l’aube
Qu’il en est pour cherche ta lèvre et la cueillir ;
Et que triomphe encore, en son jeune mépris,
Du lumineux cristal, ton col harmonieux ;

Ah ! jouis de ton col, cheveux, lèvres et front,
Avant que ce qui fut, en ton âge doré,
Or, fleur de lys, œillet et lumineux cristal

Non seulement se change en argent, en violette,
Mais que suivant leur sort, tu sois muée en tere,
En poussière, en fumée, en ombre, et en néant.

bl  tr

Je suis ce riche ayant sur lui la clef bénie — 1927 (3)

Shakespeare Sonnets trad. Emile Le Brun

LII

Je suis ce riche ayant sur lui la clef bénie
Qui l’amène à son cher trésor bien mis sous clef,
Mais n’allant pas le voir à toute heure, de crainte
D’émousser son plaisir, aigu tant qu’il est rare.

Si nos fêtes sont chose unique et solennelle,
C’est d’apparaître au cours de longs mois, peu fréquentes,
Diamants d’un grand prix, sertis de loin en loin,
Joyaux en chef parmi les perles du collier.

Qu’est donc pour moi le temps qui vous détient? L’armoire
Recelant le manteau de gala qui doit faire
Qu’un non-pareil moment soit fêtes non-pareilles

Lorsqu’il redéploiera sa splendeur prisonnière.
Béni soit de haut prix qu’est le vôtre: on vous a,
Quel triomphe! Et lorsque vous manquez, quel espoir!

bl – disp: 4+4+4+2 – Alexandrins blancs (non rimés) et disposition hybride sur la page: strophes séparées (à la française) mais décrochement vers la droite du couplet final (comme dans l’édition originale, le ‘quarto’)

Ta rose distraite et trahie — 1926 (5)

Francis Ponge Dix courts sur la méthode


Le jeune arbre

Ta rose distraite et trahie
Par un entourage d’insectes
Montre depuis sa robe ouverte
Un cœur par trop en piété.

Pour cette pomme l’on te rente
Et que t’importe quelqu’enfant
Fais de toi-même agitateur
Déchoir le fruit comme la fleur.

Quoiqu’encore malentendu
Et peut-être un peu bref contre eux
Parle! dressé face à tes pères

Poète vêtu comme un arbre,
Parle, parle contre le vent
Auteur d’un fort raisonnement.

bl – octo

Trois murs échelonnés —1921 (8)

Franz Hellens Amis carrés, étroits

Trois murs

Trois murs échelonnés
(Je me voudrais plus de souplesse)
Je les ai vus tout un hiver
Porter la nuit en équilibre.

Ils ont cette fierté des lignes
Qui ne peuvent changer
Mais j’aimerais moins de rigueur
Dans cet amour qui me protège.

Aussi j’ai peur, en ce printemps
Dont se fleurit le plus haut mur
Que cette crête d’anémones

N’emporte en se fanant
Le seul espoir que j’aie encore
De vivre au delà de mes bornes.

bl – 2m : octo; 6s: v.1, v.6, v.12 

Il fait lourd; les nuées arrondies et pesantes — 1905 (1)

Marie et Jacques Nervat Les rêves unis

Il fait lourd; les nuées arrondies et pesantes
amassent tout le jour du soleil dans leurs flancs;
on entend au jardin murmurer les abeilles,
le vent chaud caresser les bambous et les herbes,

les ailes des pigeons froisser l’air près des vitres,
et l’eau couler, jaillir, éclater, fraîche et vive,
sur le fond de métal de la vasque sonore.
Dans l’assoupissement du logis, volets clos,

sonne le battement du temps, dans les horloges;
j’écris, ma plume grince et les mouches bourdonnent;
l’enfant s’endort, sous la moustiquaire de tulle,

et tu viens m’appeler, avec un doigt aux lèvres,
« car il faut, me dis-tu, que tu voies la courbure
gracieuse de ses bras nus et potelés ».

bl

C’était un paysage austère et recueilli, — 1892 (8)

Augustin de Bercenay Sonnets

Sonnet blanc

C’était un paysage austère et recueilli,
Au sein duquel un lac dormait sous un rocher.
Filles de ce rocher, deux sources murmurantes,
Traversaient le lac pur qui modérait leur cours.

On suivait leur courant sous sa masse immobile
Jusqu’à l’endroit du bord où lerus flôts, délivrés,
S’échappaient avec joie à travers les gazons,
Réjouis par l’élan des sonores fontaines.

Oh ! qu’elle était riante et verte cette rive
Pleine d’oiseaux chanteurs dans les buissons touffus !
L’immuable rocher commandait l’autre bord,

Mais, géant attendri par la grâce des choses,
On aurait dit parfois qu’il avait un sourire
Pour les jeunes ruisseaux dont il était le père.

v. bl

Pour avoar du bonne mékéroni, il fallait avoar du bonne fromédje. — 1885 (2)

Mac Nab Poèmes mobiles

Le Mékéroni!
sonnet britannique en prose
A M. Plet

Pour avoar du bonne mékéroni, il fallait avoar du bonne fromédje.
Aoh! …
Mais, pour avoar du bonne fromèdje, il fallait avoar des bonnes pétiourédjes.
Aoh! …
Et, pour avoar des bonnes pétourèdjes, il fallait bôcoup d’ârgent.
Aoh! Compréné vos,
Jé keuntiniou:
Pour avoar bôcoup d’ârgent,

il fallait vender baôcoup de keuteune.
Mais, pour vénder baôcoup de keuteune,

il fallait avoar le canal de Souez.
Donc, pour avvoar du bonne mékéroni,

il fallait avoar le canal de Souez!

bl – m.irr