J’aimais autrefois la forme païenne; — 1871 (12)
Parnasse contemporain, II
– Théophile Gautier
Sonnet
J’aimais autrefois la forme païenne;
Je m’étais créé, fou d’antiquité,
Un blanc idéal de marbre sculpté
D’hétaïre grecque ou milésienne.
Maintenant j’adore une italienne,
Un type accompli de modernité,
Qui met des gilets, fume et prend du thé,
Et qu’on croit anglaise ou parisienne.
L’amour de mon marbre a fait un pastel,
Les yeux blancs ont pris un ton de turquoise,
La lèvre a rougi comme une framboise,
Et mon rêve grec dans l’or d’un cartel
Ressemble aux portraits de rose et de plâtre
Où la Rosalba met sa fleur bleuâtre.
Q15 – T30 – tara
Midi. Pas d’ombre. Un ciel d’acier, pulvérulent. — 1871 (11)
Parnasse contemporain, II
– Ernest d’Hervilly
A Cayenne
Midi. Pas d’ombre. Un ciel d’acier, pulvérulent.
La terre, brique sombre, au soleil se fendille.
Par moments, une odeur lointaine de vanille
Flotte, exquise, dans l’air immobile & brûlant.
Là-bas, longeant la mer huileuse qui scintille,
S’alignent les maisons aux murs bas peints en blanc,
En rose, en lilas tendre, en vert pâle, en jonquille,
De la Ville, où chacun sommeille pantelant.
Sur la plage, qu’un fou traverse à lourds coups d’aile,
Seul, & nu comme un ver, flâne un négrillon grêle,
Au gros ventre orné d’un nombril proéminent;
Ouvrant sa lèvre rouge où la dent étincelle,
Heureux comme un poisson qui nage, il va, traînant
Un crapaud gigantesque au bout d’une ficelle.
Q17 – T7
O timide héros oublieux de mon rang, — 1871 (10)
– coll. Le Parnasse Contemporain, II
– Nina de Callias
Tristan et Iseult
Iseult
O timide héros oublieux de mon rang,
Vous n’avez pas daigné saluer votre dame!
Vos yeux bleus sont restés attachés sur la rame.
Osez voir sur mon front la fureur d’un beau sang.
Tristan
J’observe le pilote assoupi sur son banc,
Afin que ce navire où vient neiger la lame
Nous conduise tout droit devant l’épithalame.
Je suis le blanc gardien de votre honneur tout blanc.
Iseult
Qu’éclate sans pitié ma tendresse étouffée!
Buvez, Tristan. Je suis la fille d’une fée:
Ce breuvage innocent ne contient que la mort.
Tristan
Je bois, faisant pour vous ce dont je suis capable.
O charme, enchantement, joie, ivresse, remord!
Il renferme l’amour, ce breuvage coupable.
Q15 – T14 – banv
Las de ce que je vois, je crie après la mort; 1871 (9)
– coll. Le Parnasse Contemporain, II
– Auguste Barbier
Shakespeare A son amie
Las de ce que je vois, je crie après la mort;
Car je vois la candeur en proie au vil parjure,
Le mérite en haillons, déshérité du sort,
Et l’incapacité couverte de dorure;
Et la vierge pudeur aux bras de la luxure,
Au siège de l’honneur l’intrigue allant s’asseoir,
L’esprit fort appelant sottise la droiture,
L’art divin baîllonné par la main du pouvoir;
L’ignorance, en docteur, contrôlant le savoir,
Sous le fourbe boiteux, le fort manquant d’haleine,
Le vice ricaneur flétrissant le devoir,
Le Bien, humble soldat, et le Mal capitaine;
Oui, las de tout cela, je finirais mes jours,
N’était que de mourir c’est quitter mes amours
abab bcbc cdcd ee=sp – disp: 4+4+4+2 – tr Shakespeare- s.66: « Tir’d with all these, for restful death I cry ». Traduit dans une disposition de rimes spensérienne
Que tout cœur aimant soit aimé! — 1871 (8)
Joséphin Soulary Oeuvres poétiques
PRIMULA VERIS
Que tout cœur aimant soit aimé!
Du bonheur féconde semence,
Le désir a partout germé;
La saison des baisers commence.
La saison des baisers commence;
Pour calmer le sang ennammë,
Qui fait battre l’artère immense,
Agitez le thyrse embaumé!
Agitez le thyrse embaumé
Dont l’odeur grise l’Innocence;
Domptés par ce sceptre charmé,
Les Dieux mêmes sont en démence
Que tout coeur aimant soit aimé!
La saison des baisers commence;
Agitez le thyrse embaumé;
Les Dieux mêmes sont en démence
Les Dieux mêmes sont en démence,
L’Amour s’offre tout désarmé;
Agitez le thyrse embaumé!
Agitez le thyrse embaumé
Sur le front de l’Adolescence;
La saison des baisers commence.
La saison des baisers commence;
Pour qu’il en soit beaucoup semé,
Que tout cœur aimant soit aimé!
Pour qu’il en soit beaucoup semëj
Sur le front de l’Adolescence
L’Amour s’offre tout désarmé!
Sonnet-triolet sur deux rimes
Voici l’Hiver aux mains livides — 1871 (7)
Joséphin Soulary Oeuvres poétiques
Jours froids
Voici l’Hiver aux mains livides
Ses dents sans pain claquent de froid
Sa voix pleure comme un beffroi;
Ce sont des fosses que ses rides.
L’Ennui bat nos fronts assombris;
La brume abaisse le ciel gris;
Adieu les horizons sans bornes!
Comme un essaim d’oiseaux mouillés,
Nos beaux Amours éparpillés
Rentrent au nid, frileux et mornes.
Chaque hiver leur nombre décroit;
Et le cœur trébuche en ses vides,
Comme un promeneur à l’étroit
Dans l’enclos des tombes humides.
QTTQ octo
Mon cœur est une tour perdue — 1871 (6)
Joséphin Soulary Oeuvres poétiques
Le sonneur
Mon cœur est une tour perdue
En vedette sur l’étendue;
Il y pend deux timbres d’airain.
L’un est la cloche d’allégresse,
L’autre est le tocsin de détresse;
Le sonneur les mène bon train!
Toujours en quête d’un nuage;
Toujours le nez au firmament,
De ses cloches; à tout moment;
L’espiègle intervertit l’usage;
Il sonne en mort le mariage,
En baptême l’enterrement.
Se tromperait-il sciemment?
N’est-ce qu’un fou! Serait-ce un sage?
s.rev – octo
C’était un pied mignon, – pied de vierge, sans doute, – — 1871 (5)
Joséphin Soulary
Des pas sur le sable
C’était un pied mignon, – pied de vierge, sans doute, –
Mutin, cambré, naïf, se posant finement;
Pour trouver Cendrillon au bout, le roi Charmant
Aurait suivi ce pied cent ans, de route en route.
Un pied! non; c’en était la marque seulement.
» Je verrai Cendrillon, » dis-je; et, coûte que coûte,
Me voilà sur sa trace; et chaque pas ajoute
A la fée idéale un nouvel ornement.
Je suivis cette empreinte, ainsi, durant deux lieues,
Tant qu’enfin j’arrivai près du lac aux eaux bleues:
Le joli pied s’était arrêté juste au bord.
De retour, nul indice; – à droite, à gauche, impasse!
Cendrillon s’était-elle envolée en l’espace?
Le lac profond dormait, muet comme la mort!
Q16 – T15
Tout poète, en loyer, reçoit de la nature — 1871 (4)
Joséphin Soulary Oeuvres poétiques
Assez riche
Tout poète, en loyer, reçoit de la nature
Un domaine idéal que défriche l’esprit.
Je n’obtins qu’un arpent, mais ce lot me sourit;
Qu’un plus riche à tenter l’infini s’aventure!
Dans mon jardin, bordé d’une étroite clôture,
Croît le pampre sacré, l’épi dru qui nourrit,
La fleur qui plaît aux yeux, le simple qui guérit;
Un dieu mignon bénit ma petite culture.
Moins d’espace me fait nécessité du choix.
Plusieurs jets m’advenant, j’en tranche deux ou trois,
Le terrain s’agrandit de la place émondée;
Si bien qu’à force d’art et de soins obstinés,
A la fin, j’ai du sol en excès, – et, tenez!
Il me reste ce vers à semer d’une idée.
Q15 – T15